Libre opinion - Lettre à ma fille de dix ans

Chère Ophélie,


Je m’adresse à toi parce que tu es la plus âgée de mes enfants. Tu es aussi très engagée et brillante, en plus. À 10 ans, tu es la présidente de ton école. C’est beau de te voir expérimenter la démocratie. Tu as su gagner la confiance de tes « électeurs ». Tu te distingues par ta capacité d’écoute. Je suis tellement fière de toi. J’ai le goût de t’écrire, ce soir, parce que j’ai quelque chose sur le coeur.

Quand tu as du mal à exprimer tes émotions, je te suggère de les mettre par écrit. Je vais faire de même, si tu le permets. D’abord, je suis triste. Triste de voir qu’en 14 semaines de grève, j’en apprends plus sur les techniques de propagande qu’en trois ans d’université. Je suis triste de voir que l’objectivité est en voie d’extinction. Je suis triste de voir se cristalliser un discours haineux envers des gens qui demandent qu’on réfléchisse avant d’agir. Je suis triste de constater qu’avec un peu de démagogie, on arrive à convaincre les citoyens qu’ils ne sont plus que des contribuables et qu’un vote les engage à suivre les yeux fermés ceux qu’ils ont élus.


Je suis triste de voir qu’on tente de casser, par tous les moyens, une mobilisation sans précédent. Je suis triste de voir la manipulation verbale qui transforme des concepts simples (grève) en aberrations langagières (boycottage). Je suis triste de voir que l’éducation est ainsi réduite à un produit de consommation comme un autre. Je suis triste de voir que ceux qui se battent pour une éducation accessible à tous se voient traités d’enfants gâtés, alors que ceux qui utilisent le système de justice pour avoir « accès » à leurs cours, afin de ne pas être pénalisés personnellement par le mouvement de grève, sont perçus comme responsables. C’est une question de perspective, je suppose.


Je suis également outrée, ma fille. Outrée de voir les policiers utiliser des tactiques dignes d’un pays en guerre civile pour contrôler les foules. Mais le but, ma chouette, ce n’est pas tant de contrôler la foule, mais bien de marquer les esprits. Qui aura le courage de ses convictions si, en tout temps, la police peut décréter une manifestation illégale, procéder à des arrestations préventives ou même utiliser une force excessive qui risque de nous handicaper ? Je bous quand je réalise que plusieurs applaudissent à la chose. Il n’y a rien de plus violent que l’indifférence érigée en système.


Je voudrais tellement faire plus pour la cause. Mais je suis déjà très occupée, avec toi, ta soeur et tes frères. Avec mes études universitaires. Avec mon stage. Avec tout ce qu’il faut faire, en 2012, pour juste vivre. Alors, si un jour tu dois sortir de l’université avec une dette abyssale, j’espère que tu ne m’en voudras pas d’avoir fait si peu. J’ai porté le carré rouge. J’ai diffusé toute l’information que j’ai pu. J’ai débattu avec ceux qui ont bien voulu le faire. J’ai valorisé le savoir en retournant à l’université à 30 ans, convaincue que c’était ma voie vers une carrière qui me permettrait de nous faire vivre décemment.


Même si cela exige de nous de faire partie des gens « pauvres » pendant quelques années. Même si pour cela je renonce à un salaire et m’accroche au filet social qu’est l’aide financière, acceptant par la bande d’en sortir très endettée. L’espoir que j’ai de vous offrir une vie meilleure est ma principale source de motivation. Si je devais m’être trompée, j’espère que tu me pardonneras.


Je suis une éternelle optimiste. Je crois toujours qu’un moratoire peut être décrété. Avec des états généraux. Pour discuter vraiment de tous les enjeux qui entourent l’éducation postsecondaire. Ce n’est pas qu’une question de sous. Ce n’est pas qu’une question d’ego. C’est aussi une question de mission. C’est seulement s’assurer qu’on prend le bon chemin avant d’en avoir fait la moitié. C’est logique, je sais. Va savoir pourquoi c’est une avenue si décriée. Mais tu sais, c’est aussi une question de respect envers les générations futures qui n’auront pas voix au chapitre. Oui, comme toi. Ça serait bien que tu saches pourquoi ton éducation est comme elle est, quand tu y seras, dans moins de 10 ans.


Ça me fait du bien que tu saches que j’y crois. Que je voudrais y être. Que j’y serais sûrement si je n’avais pas d’enfants. Même si j’ai encore plus de raisons d’y être, vu que j’ai des enfants, je choisis de rester près de vous. Je rentre dans le rang. Et j’en suis gênée. Je suis sûre que tu me comprends. Je sais que tu as déjà la force de tes convictions. Je sais que tu viendrais même avec moi, si j’y allais. Mais dans l’état actuel des choses, tu comprends pourquoi c’est hors de question. Je t’aime, ma belle. Et j’espère que ton avenir brillera. J’espère que tu pourras étudier sans commencer ta vie adulte en la devant.


J’espère que ce jour-là l’éducation sera une question de talent. Pas une question d’argent ou d’endettement.

11 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 17 mai 2012 07 h 01

    Un jour trop tard...

    Chère Madame,
    Votre fille doit réaliser que votre lettre arrive un jour trop tard. Ceux qui ont suivi le déroulement des évènements et assimilé les informations disponibles se mendent avec justesse ce que les "enfants" étudiants réclament encore de leur "bon père de famille". La gratuité? Aucun parti politique sérieux ne propose la gratuité. Lendettement? Il sera plus facile que jamais de rembourser une dette d'étude qui d'ailleurs paraîtra modeste par rapport aux revenus probables de vos jeunes professionnels.Le dialogue avec le Premier minisgte? Vous n'êtes pas étonné d'entendre des gens proposer que les leaders étudiants rencontrent un Premier ministre qu'ils détestent et qui se réveillent tôt pour le détester plus longtemps. Une plus grande couverture médiatique? Vous ne trouvez pas qu'il serait intéressant d'entendre et de lire autre chose dans nos media.

    • Mario Cyr - Inscrit 17 mai 2012 08 h 31

      Madame Pronovost le dit elle-même dans son texte: elle est une éternelle optimiste. Je l'approuve. C'est mieux que l'àplatventrisme.

    • Sandra - Abonnée 17 mai 2012 09 h 43

      J'en réalise la cruelle ironie depuis hier soir, alors que sortait la nouvelle de la loi spéciale. J'ai écrit ce texte le 15 mai.
      Si les dettes d'études sont supposées être modestes par rapport aux revenus, c'est à se demander pourquoi ils proposent également le remboursement proportionnel...
      À voir aller l'économie dans le reste du monde, c'est de moins en moins sûr qu'ils trouveront du travail en sortant de l'école, et encore moins à un salaire extravagant. "Revenus probables" est dans ce cas très juste, et aussi cruellement ironique. Étudier sera-t-il un jour en investissement à haut risque?

    • Danielle Beaudet - Inscrite 17 mai 2012 10 h 02

      Un nombre croissant d'étudiants et même des seniors sont endettés par des prêts étudiants contractés, soit récemment, soit des années plus tôt. Une situation préoccupante due à une situation économique peu florissante, mais aussi au coût des études.

      Le Devoir : Endettement étudiant : une bombe à retardement aux États-Unis

      http://www.ledevoir.com/international/etats-unis/3


      Ces prêts étudiants qui étranglent les seniors

      http://www.courrierinternational.com/article/2012/

      Étudier est déjà un investissement à haut risque et, c'est à se demander si le risque vaut le «coût» pour les moins nantis; pour les autres le papa libéral (néo ou pas) assurera le placement.

    • Michel Gagnon - Inscrit 17 mai 2012 11 h 45

      Vous n'avez rien compris, M. Paquet, à la lettre de Madame Pronovost.

      Michel Gagnon

    • Raymond Turgeon - Inscrit 17 mai 2012 11 h 55

      Cher monsieur Paquet,
      Les limites de votre perception vous appartiennent. Considérez tout de même qu'il y ait des gens qui désirent étendre les leurs.

      Raymond Turgeon

  • Benoît Landry - Abonné 17 mai 2012 07 h 28

    Merci

    Vous décrivez exactement mon état d'esprit de ce matin.

  • Richard Laroche - Inscrit 17 mai 2012 09 h 42

    Qu'est-ce qu'une dette?

    La hausse des frais de scolarité n'est pas à la racine du problème. L'enjeu est le financement de l'éducation. La dette est un terme très mal utilisé dans le débat.

    Le marché financier de l'éducation est un marché sécuritaire qui offre un rendement intéressant comparé à bien d'autres marchés financiers sécuritaires. Nous devrions réserver l'investissement dans ce marché au profit des Québécois, et non l'ouvrir aux étrangers.

    Quiconque se fait financer contracte une forme de dette.

    Là où il faut faire une distinction, c'est qu'une dette comme vous l'entendez, c'est une dette envers le système financier privé.

    Une autre forme de dette, c'est la dette envers la société. Celle qu'on paie toute une vie par nos efforts, également celle qu'on paie avec nos taxes. Il ne faut pas nier qu'on contracte une dette quand même qu'on aspire à éliminer les frais de scolarité.

  • Chrystine Bissonnette - Inscrit 17 mai 2012 11 h 40

    ...

    J'ai été très touché par cette lettre ... en fait, j'aurais pu l'écrire moi-même à ma belle grande Meaghan ou à Chanel ou encore à Éloïse ou à Mathis ! Je ne crois pas que tous réalise à quel point le Québec a une richesse incroyable de voir une mère de 4 enfants pouvoir faire un retour aux études et se payer un bacc ... nos bas frais scolaire sont une richesse, pas une tare !

    Merci Mme. Pronovost !

  • Kali Beru - Inscrit 17 mai 2012 21 h 29

    Merci

    Votre lettre est un baume sur mon coeur brisé aujourd'hui. J'aurais pu moi aussi écrire cette lettre et je vous lève mon chapeau de l'avoir fait. J'ai 34 ans, 3 merveilleux enfants et je suis retournée aux études pour être en mesure de participer activement à la société dans un domaine dans lequel j'ai du talent et offrir un avenir à mes enfants. J'étudie et je travaille à temps partiel car je ne veux plus m'endetter. Cette décision fait en sorte que mes études s'étendent sur une période beaucoup plus longue, cependant j'y crois et j'y mets tout mon coeur. Je suis contre la hausse, non pas parce que je veux sauver mon porte-feuille, mais parce qu'il n'a pas été démontré qu'elle était nécessaire et qu'elle contribuerait à améliorer l'enseignement. Pourquoi refuse-t-on obstinément d'explorer publiquement cette question si ce n'est qu'elle est injustifiable ? Je constate avec désarroi et consternation les mensonges éhontés d'un gouvernement corrompu et sans scrupules. Je suis triste et indignée pour les mêmes raisons que vous et mon coeur est déchiré entre la rue et la maison.Bien sûr, je ne peux non plus descendre dans la rue comme je le voudrais car quand je ne suis pas à l'université ou au travail, je suis avec mes enfants.Ce temps si précieux que je ne veux pas sacrifier. Mais je ne suis pas gênée et je pense que vous n'avez pas à l'être car le fait de réfléchir, de tenter de faire réfléchir, d'espérer un monde plus juste et surtout de partager votre point de vue comme vous le faites contribue grandement à la cause et est un cadeau pour nos enfants.
    N'abandonnons pas, pour nos prochains, pour nos enfants. Encore merci.

    Karine