Libre opinion - L'autoroute, Henri IV et la bravoure

La Commission de toponymie du Québec doit bientôt décider si l'autoroute Henri IV, une des principales voies de circulation de la ville de Québec, sera bientôt connue sous le nom d'«autoroute de la Bravoure». Le changement d'appellation est soutenu par des personnalités publiques d'envergure, entre autres le premier ministre du Québec, Jean Charest, et le maire de la ville de Québec, Régis Labeaume.

Une telle décision implique évidemment deux choses: premièrement, rendre hommage à des individus qui ont fait ou qui font preuve de bravoure; deuxièmement, enlever la plus importante référence toponymique à la personne sans qui Samuel de Champlain n'aurait pas fondé Québec en 1608.

Débaptiser une rue ou un lieu ne constitue pas un geste banal. Dans le cas qui nous occupe, nous pouvons nous demander ce qu'a fait Henri IV pour mériter un tel déshonneur.

Si la Commission de toponymie du Québec va de l'avant avec ce projet, il ne restera, selon les banques de données même de la Commission, que deux municipalités à la grandeur du Québec à rendre hommage à celui qui a relancé les explorations maritimes françaises à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle: Sherbrooke et Montréal. Il existe bien une rue Henri IV à Bromont, mais elle fait référence au roi qui a régné sur l'Angleterre de 1367 à 1413.

Quiconque connaît la rue Henri IV de Montréal devra bien constater qu'il s'agit là d'une piètre façon de souligner l'apport incontournable de ce souverain à l'histoire de la Nouvelle-France. Il s'agit en effet pratiquement d'une ruelle. Quant à la rue Henri IV de Sherbrooke, il s'agit d'une petite artère anonyme dans un quartier résidentiel de Rock Forest.

Henri IV devient roi de France en 1589, à la suite de l'assassinat de son prédécesseur. Depuis 1562, la France était secouée par une série de sanglantes guerres civiles, connues généralement sous le nom «guerres de religion». Henri IV parvint à y mettre un terme en développant des politiques visant à réconcilier les Français entre eux et avec la monarchie et à restaurer la grandeur d'antan du royaume. Afin de redonner son lustre à la France, Henri IV mit de l'avant des politiques visant particulièrement à en restaurer les finances, l'agriculture et l'économie. C'est dans cette optique qu'il chercha à développer des colonies outre-Atlantique. Il encouragea ainsi des marins à prendre la mer et finança de nombreuses expéditions qui menèrent, en 1608, à la fondation de Québec.

Jamais Samuel de Champlain n'aurait pu fonder cette ville sans l'appui et le financement royal. Débaptiser l'autoroute Henri IV équivaudrait à nier ce fait fondamental, ce geste fondateur de la présence française en Amérique du Nord.

Les partisans de ce changement de nom veulent rendre hommage à la bravoure, ce qui est en soi très louable. Toutefois, Henri IV n'a de leçon à recevoir de personne en matière de bravoure. Il pourrait même servir d'exemple à ceux que l'on veut honorer en le rayant un peu plus de l'espace public québécois.

Henri IV fut le dernier roi de France à charger l'ennemi à la tête de ses armées. Sa fougue était légendaire, il était considéré comme l'un des plus grands capitaines de son temps. Il fut blessé à maintes reprises sur les champs de bataille, au point que ses principaux collaborateurs essayèrent en vain de le tenir loin de l'action par crainte qu'il n'y laisse sa vie. Il dut de plus faire face à de multiples tentatives d'assassinat, une vingtaine en tout de 1589 à 1610. Il mourut d'ailleurs sous les coups de couteau d'un illuminé en mai 1610. Il n'y aurait donc pas de honte à célébrer la bravoure en maintenant le nom de l'autoroute Henri IV, cette décision serait même logique et historiquement fondée.

Henri IV peut être considéré comme le père fondateur de la Nouvelle-France et, par extension, de la présence française en Amérique. C'est lui qui a soutenu Champlain dans ses explorations. Sans son aide, l'explorateur de Brouage n'aurait pu fonder Québec en 1608. Henri IV fut aussi un militaire de premier plan qui galvanisait par sa fougue et son courage les soldats qui se battaient sous ses ordres. Ce fut également un homme politique modèle qui sut taire ses passions afin de présider à la réconciliation des Français qui avaient été divisés par 35 années de guerres civiles. Ce fut finalement un homme politique visionnaire qui chercha à restaurer la grandeur de son royaume en mettant de l'avant des politiques économiques, financières et religieuses devant assurer la paix et la prospérité nationales.

Les accomplissements d'Henri IV ne sont guère reconnus au Québec: une autoroute, deux rues. Il apparaît inconcevable qu'on le pousse davantage vers l'oubli en débaptisant l'autoroute qui porte son nom à Québec.

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Michel De Waele et Martin Pâquet - Professeurs au Département d'histoire de l'Université Laval
12 commentaires
  • Michel Lessard - Abonné 20 janvier 2012 04 h 54

    L'autoroute henri 4

    Le Devoir devrait sortir de sa torpeur sur cette question fondamentale touchant notre fierté identitaire et nos liens avec la France foondatrice.
    L'attitude de Jean Charest et de Régis Labeaume en est une d'ignorants et d'opportunistes politiques fondée sur la complaisance politque. La toponymie doit demeurer libre.

  • D.Lafrenière - Inscrit 20 janvier 2012 07 h 24

    Débaptiser

    J'ai toujours de la difficulté à accepter un changement de nom. Si nos prédécesseurs ont nommé une rue, un parc, un édificie d'un tel nom, c'est parce qu'il leur était important, et devrait l'être pour nous aussi. Je suis d'accord pour honorer la bravoure de certaines personnes qui risque leur vie pour celle des autres, mais pas en débaptisant l'autoroute Henri IV.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 20 janvier 2012 08 h 03

    Encore la radio poubelle

    L'autoroute de la Bravoure est un des sujets préférés de la radio-poubelle (CHOI et FM933) de Québec.

    Dans ce sujet, comme dans tous les sujets relatifs à l'Armée, le PQ a toujours été complètement muet. Agnes s'occupe de son Colisée...

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 20 janvier 2012 08 h 35

    Vertus post modernes

    Nous pourrions nommer nos autres autoroutes: La précaution (zéro risque); La Trouille (de l'anglais, du néo-libéralisme); La Bêtise (l'amphithéâtre).
    Ainsi, de retour à la maison après un morceau de bravoure, le citoyen de Québec passerait par toutes ses émotions.

  • Rodrigue Guimont - Abonnée 20 janvier 2012 08 h 39

    L'autoroute de l'armée canadienne?

    En 2009, une première tentative avait été tentée par l’adéquiste Gérard Deltell (on connaît l’amour de Deltell pour le Canada), tentative qui fut heureusement rejetée.

    Il faut souligner que c’est à la demande de la gente militaire canadienne qui voulait souligner la bravoure des militaires morts pour le Canada (cette autoroute mène à la base militaire de Valcartier) que l’on tente à rebaptiser l’autoroute Henri IV par l’autoroute de la Bravoure.

    Espérons que la Commission de Toponymie rejettera, et pour longtemps, cette deuxième tentative des révisionnistes qui cherchent à envoyer aux oubliettes de l’histoire notre patrimoine français.