Cessons nos luttes fratricides

Depuis les dernières semaines, plusieurs historiens ont commenté la sortie du rapport intitulé Enseignement et recherche universitaires au Québec: l'histoire nationale négligée. Certains ont soutenu que l’histoire sociale et culturelle contribue «à élargir le champ de l'histoire politique et nationale en les ouvrant à d'autres préoccupations» alors que d’autres se sont levés pour affirmer que l’histoire nationale devrait avoir «une vraie place» dans nos universités. À ces points de vue, nous voulons ajouter, le nôtre, celui d’étudiants en histoire. 


En tant que futurs professeurs, chercheurs et intervenants dans le domaine, nous croyons qu’il s’agit là d’un débat stérile puisque nous jugeons qu’il n’y a pas de scission entre l’histoire nationale et l’histoire culturelle et sociale. Tout comme Denyse Baillargeon, nous croyons que les travaux de bon nombre d’entre nous peuvent enrichir l’histoire nationale, et ce, même s’ils s’inscrivent dans une perspective sociale et culturelle. Les recherches menées par l’un d’entre nous sur les relations entre les anglophones et les francophones au sein de la famille d’un ancien premier ministre — à savoir, le libéral Félix-Gabriel Marchand — alimenteront tout naturellement l’histoire politique. De même, nous espérons que celles portant sur l’œuvre du cinéaste nationaliste Pierre Perrault contribuent à l’avancement de l’histoire nationale.

Et que dire d’un mémoire de maîtrise qui porte sur la professionnalisation du marketing électoral au sein de l’Union nationale? Bien que ces projets de recherche s’inscrivent tous dans une approche sociale et culturelle, ils apparaissent nécessaires pour faire évoluer l’histoire nationale. Si nous voulons être capables d’écrire de nouvelles biographies de Louis-Joseph Papineau, Honoré Mercier et Henri Bourassa, il est nécessaire d’effectuer des recherches parallèles qui permettront d’apporter un éclairage nouveau sur la vie de ces personnages et sur le contexte dans lequel ils ont évolué.

Enrichir l’histoire générale


Il est certes déplorable que des demandes de subvention de chercheurs en histoire nationale aient été rejetées, mais est-ce une raison pour remettre en question la pertinence d’études plus pointues en histoire sociale et culturelle comme le fait Frédéric Bastien? Certes, les travaux auxquels il fait référence  ne constitueront sans doute pas le prochain succès de librairie lorsqu’ils seront publiés et c’est là un sujet qui intéressera davantage les chercheurs universitaires que le grand public, mais il demeure nécessaire que nous puissions financer des recherches couvrant un large éventail de sujets, même ceux qui pourraient sembler «trop» pointus a priori. C’est grâce à de tels travaux que nous pourrons enrichir une histoire plus générale. [...]

Quant aux doutes qu’émet M. Bastien sur l’intérêt que suscite l’histoire sociale et culturelle au sein du grand public, ils nous apparaissent sans fondement. Lorsqu’on sort des cercles universitaires pour aller vers les sociétés d’histoire, que constate-t-on? Les conférences qui attirent le plus d’auditeurs sont celles qui traitent de la vie musicale, des traditions culinaires d’autrefois et de la façon dont on fêtait Noël au début du XXe siècle. Le grand public est friand d’histoire sociale et culturelle. [...]

Non seulement l’histoire sociale et culturelle répond à un intérêt soutenu du grand public, elle contribue à enrichir l’histoire nationale et à la renouveler. Le nier, c’est s’enfermer dans une vision étriquée de l’histoire. En tant qu’étudiants en histoire, nous croyons qu’il faut mettre fin aux querelles entre l’histoire nationale et l’histoire sociale et culturelle. «Que notre cri de ralliement soit à l’avenir ces mots qui seront notre force: Cessons nos luttes fratricides; unissons-nous», comme le disait si justement Honoré Mercier.

Ont signé ce texte: Rémi Bouguet, Camille Gislard, Gina Pilote, Alex Tremblay, Rémi Turner (étudiants à la maîtrise en histoire à l’Université Laval); Marie-Ève Lajoie, Anthony Savard-Goguen (étudiants au baccalauréat en sciences historiques et études patrimoniales à l’Université Laval); Samuel Venière (étudiant au diplôme d'études supérieures spécialisées en enseignement collégial à l’Université Laval).
19 octobre 2011
4 commentaires
  • Claude Jean - Inscrit 22 octobre 2011 05 h 50

    Citation sur l'union

    Autant l'union fait la force, autant la discorde expose à une prompte défaite.
    Esope

  • Michel Simard - Inscrit 22 octobre 2011 10 h 04

    La question soulevée n'est pas celle-là

    La question soulevée dans le débat n'est pas de savoir s'il doit y avoir histoire sociale et culturelle, mais bien de savoir si l'histoire nationale, est suffisamment enseignée et reçoit sa part légitime de subventions.

    Ce collectif d'étudiants, que je remercie pour intervenir dans le débat public, part du postulat que l'histoire nationale peut être appréhendée entièrement par l'histoire particulière. Un ensemble ne peut être décortiqué seulement par des études de cas, ce que vous suggérez ici.
    La vie collective et nationale est plus que la somme de ces histoires. Il faut donc s'assurer que l'histoire nationale comme telle reçoive ce dont elle a besoin.

    L'union fait la force, mais les membres d'un groupe uni doivent être équitablement traités, sinon il n'y a pas de force dans l'union.

  • Paul Gagnon - Inscrit 22 octobre 2011 22 h 41

    Une question de recette culinaire (1)

    Si je comprends bien, il est question de recette culinaire ici.
    Cela me fait penser à toutes ces recherches qu’on nous rapporte quotidiennement dans les médias. Hier on nous apprenait que le jus de canneberge allongeait la durée de vie (ou que sais-je) et demain on nous dira qu’il donne le cancer. Tout cela grâce à cette merveilleuse technique mathématique appelée « corrélation statistique ». Et c’est sans parler des méta-analyses (démarche statistique combinant les résultats d'une série d'études indépendantes sur un problème donné) qui permettent de publier des études à partir des travaux de tiers (qui sont peut-être eux-mêmes des méta-analyses). Il y a une vieille blague pour qualifier ces prétendues recherches : une étude sur l’ambivalence sexuelle des fourmis rouge du Groenland.
    Avant de lire une « une recherche sur les relations entre les anglophones et les francophones au sein de la famille d’un ancien premier ministre — à savoir, le libéral Félix-Gabriel Marchand », il faudrait savoir qui est ce monsieur, à quelle époque il a vécu, quels sont les grands événements se sont passés à son époque. Après on pourra se demander qui était sa belle-mère ou son beau-frère. C’est cela le sujet de la discussion.

  • Paul Gagnon - Inscrit 22 octobre 2011 22 h 42

    Une question de recette culinaire ou de détournement (2)

    De même « un mémoire de maîtrise qui porte sur la professionnalisation du marketing électoral au sein de l’Union nationale », ça sert à quoi si personne ne sait qui est Maurice Duplessis ?
    Pour terminer, la crise de l’enseignement de l’histoire – car crise il y a, et depuis plusieurs décennies – est à rapprocher de celle de l’enseignement du français. Je dirais même de l’enseignement tout court. Moi qui suis né en 1947, je puis dire que je reproche à ma génération une chose : avoir trop souvent gaspillé sinon détruit l’héritage de nos prédécesseurs, particulièrement dans le domaine des idées, ce dont fait partie le monde de l’éducation. Combien de fois en aies-je entendus dire « nous on a fait la révolution tranquille, nous a fait ceci ou cela », moi le premier. Aujourd’hui force est de constater que c’est la génération qui nous a précédé qui a fait ce qu’on appelle la Révolution Tranquille, nous nous en avons profité… et puis nous l’avons sabordée par toutes sortes d’excès. En particulier en éducation. Souvent je me dis que ce n’est pas tant les commissions scolaires qu’il faudrait abolir que le Ministère lui-même, ce laboratoire de toutes les utopies.