Libre opinion - Lettre ouverte au scientifique en chef du Québec

Monsieur Rémi Quirion, vous vous apprêtez aujourd'hui à faire votre première apparition dans une tribune publique depuis votre nomination le 1er juillet 2011. Or, ce ne sont pas des chercheurs qui vous écouteront, mais les membres de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Vous leur parlerez, entre autres, «de la création de nouveaux partenariats entre les secteurs public et privé, du lien étroit entre la performance économique et la place accordée au savoir». Votre choix d'un premier auditoire n'est pas neutre: il traduit votre adhésion à un modèle de développement de la recherche scientifique orienté vers l'économie, connu et promu sous le nom d'«économie du savoir» ou de capitalisme cognitif.

Vous êtes un chercheur québécois exceptionnel, reconnu mondialement pour vos travaux en neurosciences. Mais les priorités exprimées dans vos premiers propos publics sont de nature à inquiéter ceux et celles qui, comme nous de l'Association science et bien commun, s'indignent de l'assujettissement de la politique scientifique du Québec et du Canada au modèle de l'économie du savoir et aux demandes de la grande industrie privée. Ce modèle promet une prospérité accrue — mais pour qui? — au détriment d'idéaux orientés vers le bien commun, la gouvernance scientifique de la recherche et l'autonomie de l'université, caractérisée à la fois par la liberté universitaire et la responsabilité sociale.

Selon l'OCDE, qui fait la promotion de ce modèle, l'économie fondée sur le savoir repose sur la production et l'utilisation du savoir pour assurer la croissance économique. Le savoir permettrait de renforcer la compétitivité économique d'un pays. Il faut donc se l'approprier pour s'assurer d'un avantage concurrentiel. Les universités sont conviées dans ce contexte à privatiser et à valoriser commercialement le savoir qu'elles produisent et à former du personnel qualifié capable de relever les défis inhérents à la mondialisation des marchés.

Le modèle alternatif porté par l'UNESCO suppose plutôt le développement de «sociétés du savoir», sociétés au pluriel, ce qui engage à la reconnaissance de la diversité culturelle. Au coeur de ces sociétés, il y a la capacité de produire et d'utiliser le savoir pour le développement humain. La liberté d'expression et la coopération en sont les fondements. L'accès à la connaissance est un préalable, ce qui suppose des stratégies d'accessibilité et de lutte contre la pauvreté. La commercialisation des résultats de la recherche restreint l'accès à la connaissance, aussi faut-il adopter une voie intermédiaire conciliant le droit au savoir et la protection de la propriété intellectuelle.

Votre premier communiqué de presse évoque «les grands défis que la recherche québécoise doit relever face à l'accélération de la concurrence mondiale». «L'excellence et la reconnaissance de la relève scientifique, les grands projets intersectoriels et la compétitivité des chercheurs québécois au Canada et à l'étranger seront parmi mes priorités», précisez-vous. Concurrence et compétitivité: ce sont là les mots-clés de l'économie du savoir.

Il n'y a rien dans vos propos, jusqu'à maintenant, sur l'ancrage de la science publique québécoise dans la société québécoise et sur sa capacité à éclairer les enjeux du bien commun (environnement, équité sociale, diversité culturelle, etc.). Il n'y a rien non plus sur les valeurs qui doivent animer la science et sur la résistance aux conflits d'intérêts qui minent la crédibilité des universités. C'est comme si les valeurs qui fondent la recherche scientifique étaient graduellement remplacées par des intérêts économiques, selon le principe «socialiser les dépenses, privatiser les profits».

Vous avez comme première fonction de conseiller le ministre québécois du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation (MDEIE). Votre seconde fonction est de présider les trois Fonds de recherche qui couvrent les domaines de la santé, de la nature et des technologies, de la société et de la culture. Serez-vous un agent du MDEIE, porteur d'une stratégie de la recherche et de l'innovation qui consacre le principe de la science au service de l'entreprise? Saurez-vous plutôt marquer votre mandat par la promotion et la défense de la recherche scientifique et du bien commun?

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Florence Piron, professeure-chercheuse à l'Université Laval et Jean Bernatchez, professeur-chercheur à l'Université du Québec à Rimouski, membres de l'Association science et bien commun

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Appuient ce texte quelque 85 professeurs

Gilles Boulet, Philologues sans frontières
Marc Brullemans, Terre citoyenne
Jacques Dufresne, Encyclopédie de l’Agora
Valérie Desgroseilliers, Université Laval
Abby Lippman, Université McGill
Guillaume Latzko-Toth, Université Laval
Sébastien Richard, Université de Montréal
Mathieu Noury, Université de Montréal
Jean-Luc Dion, Université du Québec à Trois-Rivières
Pierre Biron, Université de Montréal
Karine Saucier, Université du Québec à Trois-Rivières
Cécile Sabourin, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue
Joelle Dumouchel, University of Toronto
Roxanne Gendron, CHU Sainte-Justine
Éric Georges, Université du Québec à Montréal
Stéphanie Vaudry, Université d’Ottawa
Stéphane Couture, Université du Québec à Montréal
Francisco Toledo Ortiz, Université de Montréal
Geneviève Szczepanik, Université du Québec à Montréal
Élise Lagacé, Université de Montréal
Pierre Tancrède, Université du Québec à Trois-Rivières
Philippe Etchecopar, Cégep de Rimouski
Lucie Sauvé, Université du Québec à Montréal
Guillaume Lebel, Cégep de Saint-Laurent
André Leblond, Université du Québec à Chicoutimi
Ameur Manceur, Université McGill
Florence Millerand, Université du Québec à Montréal
Julien Rueff, Université du Québec à Montréal
Max Roy, président de la FQPPU
Jean-François Boutin, Université du Québec à Rimouski et FQPPU
Pierre-André Julien, Université du Québec à Trois-Rivières
Michel Roche, Université du Québec à Chicoutimi
Linda Paquette, Université du Québec à Chicoutimi
Marie-Amélie Boucher, Université du Québec à Chicoutimi
Françoise Naudillon, Université Concordia
François Bergeron, Université du Québec à Montréal
Denyse Côté, Université du Québec en Outaouais
Christophe Hohlweg, Université du Québec à Montréal
Daniel Chapdelaine, Université du Québec à Montréal
Hugue Asselin, Université du Québec à Montréal
Isabelle Duchesne, Cégep de Saint-Hyacinthe
Mariève Isabel, Post-Graduate Student’s Society, Université McGill
Raymond Guérard, Diplômé Université de Montréal
Moncef Bari, Université du Québec à Montréal
Pierre J.H. Richard, Université de Montréal
Charles Beaudoin-Jobin, Université de Montréal
Danielle Lavoie, Université Laval
Kim Cornelissen, Université du Québec à Montréal
Micheline Beaudry, Université Laval
Sarah Jenna, Université du Quebec à Montréal
Diane Daviault, Université du Québec à Chicoutimi
Frédéric Deschenaux, Université du Québec à Rimouski
André Taras, Institut de Recherche de Hydro Québec - IREQ
Michelle Duval, Université du Québec à Montréal
Jean Lessard, Université de Sherbrooke
Christophe Reutenauer, Université du Québec à Montréal
Pierre J. Hamel, INRS
Tom Berryman, Université du Québec à Montréal
Victor Pelaez, Association Économie Autrement
Andrée Fortin, Université Laval
Éric Gagnon, Centre de recherche du CSSSVC
François Béland, Université de Montréal
Jean-Claude Simard, Collège de Rimouski et UQAR
Michèle Nevert, Université du Québec à Montréal
Mélissa Lieutenant-Gosselin, Université Laval
Olivier Domingue, Université de Sherbrooke
Luc Desnoyers, Université du Québec à Montréal
Luc Baronian, Université du Québec à Chicoutimi
Vincent van Schendel, Université du Québec à Montréal
Jennifer Chambers, Université de Sherbrooke
Eric Pineault, Université du Québec à Montréal
Patrice Rivard, Université de Sherbrooke
Jean-Marc Fontan, Université du Québec à Montréal
Bruno Gagnon, Université de Sherbrooke
Jean-Marie Lafortune, Université du Québec à Montréal
Pierre Lebuis, Université du Québec à Montréal
Jean-François Filion, Université du Québec à Montréal
Chantal Savaria, Savaria Experts-Conseils inc.
Laurence Bherer, Université de Montréal
Christian Mascle, École Polytechnique
Marielle Tremblay, Université du Québec a Chicoutimi
Etienne Domingue, Université de Sherbrooke
Bernard Saulnier, IREQ
Thérèse Rouleau, Centre de recherche/Hôpital Ste-Justine
Michel Lizée, Université du Québec à Montréal
Josée-Anne Riverin, Université du Québec à Montréal
Lyne Kurtzmam, Université du Québec à Montréal
Jean-Noël Ringuet, professeur retraité Cégep de Chicoutimi
Jonathan Paquette, Université d’Ottawa
Bruno Detuncq, École Polytechnique
Louis Gill, Université du Québec à Montréal
15 commentaires
  • NDNM - Abonné 6 octobre 2011 07 h 38

    Qui est surpris ?

    Monsieur Quirion est nommé par un gouvernement néolibéral dont on connait parfaitement l'idéologie de profit rapide et immédiat. Doit-on être surpris par cette première conférence au représentant du capitalisme ?. Cette notion de rentabilité du savoir est maintenant installé dans toutes les instances de financement de la recherche fut-elle fondamentale. Récemment je rédigeais une demande financement au FQRNT de ma recherche fondamentale. La remarque de mon administration a été que je n'avais pas identifié de partenaire industriel pour les applications potentielles dans 3 ans à la fin du finnacement. On marche sur la tête, avec cette stratégie affligée d'une myopie de taupe (effet secondaire de l'appât du gain), aucune des grandes découvertes du siècle précédent n'auraient été faites. On investit massivement dans l'infrastructure, en dix ans ,nous avons obtenu des millions de dollars d'appareillage et pour le béton (construction !!!) mais on investi pratiquement rien dans la matière grise et ce qui lui faut au jours le jours le travailler. En fin de carrière, je suis écoeuré mais ce n'est pas si grave mais quelles perspectives pour nos jeunes chercheurs !
    Un chercheur de l'université de Montréal

  • Jean Lapointe - Abonné 6 octobre 2011 08 h 40

    J'appuie ce texte.


    En tant qu'ex-professeur de Sciences de l'Education à l'UQAM, à la retraite depuis 1997, je tiens absolument à dire que j'appuie le contenu de ce texte.

    C'est incroyable. On est en rendu à ce que les recteurs de nos universités ne sont plus, pour la plupart, des défenseurs d'une université libre mais des gestionnaires au service des entreprises.

    C'est complètement absurde. Il faut mettre fin à ces horreurs.

    Ces gens-là n'ont rien compris. Le savoir ne doit pas avoir qu'une fonction utilitaire.

    La recherche fondamentale poursuivie en pleine liberté est indispensable au progrès du savoir et il n' y a pas que le développement économique à poursuivre grâce à la recherche. C'est toute la société dans toutes ses composantes qu'il faut vouloir améliorer.


    On ne progresserait plus, on régresserait s'il fallait se plier aux diktats des tenants du tout économique.

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 6 octobre 2011 09 h 07

    Une raison d'être c'est bien, deux c'est mieux, trois c'est encore mieux.

    On peut à la fois mobiliser les énergies pour la science fondamentale et pour l'industrie. La science fondamentale forme de nouveaux chercheurs et des spécialistes non seulement pour perpétuer le genre, mais pour alimenter la société d'un savoir de haut niveau. La science appliquée et le transfert technologique en forment également, mais d'une autre nature, ce qui a pour effet d'aider l'industrie à hausser sa productivité, un problème que l'on dit urgent au Québec depuis hélas des lustres.
    La pétition présente défend un point de vue. Un jour nous lirons que certains de ces chercheurs pétitionnent pour faire moins d'enseignement, afin de se consacrer à plus de recherche. C'est un autre point de vue. Alors, on vise quoi, les applications, les découvertes fondamentales, ou la formation? Laissera-t-on aux chercheurs le loisir de choisir cet équilibre?
    Et puis, il ne faudrait pas confondre liberté universitaire, qui correspond à la liberté de penser et d'écrire, avec un droit de regard absolu sur les choix d'une société.

    Clémenceau, le père de la victoire de 1918 avait dit avec justesse que la guerre était une chose trop sérieuse pour qu'on la laisse aux militaires... Le développement scientifique et technique l'est trop également pour qu'on le laisse aux seuls chercheurs.

  • Marcel Sevigny - Inscrit 6 octobre 2011 09 h 23

    Et puis après...

    La lettre et la dénonciation sont claires. Mais on sait maintenant que la seule parole n'a pas de poids si elle n'est pas suivi d'actions. La suite logique et nécessaire, si vous toutes et tous êtes sérieux, c'est le début d'une bataille pour isoler et forcer le départ de ce monsieur Quirion.

    L'ancien syndicaliste Marcel Pépin disait "Ce n'est pas tout d'avoir raison, encore faut-il avoir les moyens d'avoir raison". Et les moyens vous les avez.

  • Yvan Dutil - Inscrit 6 octobre 2011 10 h 59

    La réalité existe.

    Personnellement, j'ai fait de la recherche fondamentale et de la recherche appliquée dans le milieu académique et dans le milieu industriel, en science naturelle, en génie et en sciences sociales. Je fais de la vulgarisation scientifique depuis plus de 20 ans et je participe activement comme scientifique aux débats sociaux. Je prétends donc avoir une vision assez large de la place de la science dans la société.
    S'il me semble évident que l'on met trop d’emphase sur les applications de la recherche chez les organismes subventionnaires, il est aussi évident que l'idée même de la recherche est essentiellement inconnue dans plusieurs industries au Québec. Il est aussi très clair qu’en sciences naturelle ou appliquée la compétition est féroce, car tout le monde partout sur la planète creuse dans le même trou. Il est aussi évident que les chercheurs dans le domaine de sciences humaines ont beaucoup de mal à concevoir qu'il existe une réalité objective qui n'est pas une construction sociale. Il sont aussi totalement ignorant du niveau de complexité de la science moderne, lorsqu’ils tiennent leur discours sur la science citoyenne.
    Pour cette raison, je suis maintenant très pessimiste sur l'utilité de la participation du scientifique sur la place publique. Il suffit de regarder les "débats" sur les changements climatiques, l'évolution, le Big Bang, les énergies nucléaires, éoliennes et solaires, les champs magnétiques et les vaccins. Même si la preuve scientifique est énorme, cette information est tout simplement rejetée comme faisant partie d'un grand complot. Les demi-vérités, les sophistes, voire les mensonges sont les principaux outils intellectuels sur la place publique.