Libre opinion - Cégep 101 ? Une réflexion s'impose

En plus des divers arguments linguistiques, politiques et démographiques qui expliquent la nécessité d'assujettir les études collégiales aux dispositions de la loi 101, un autre argument mérite d'être exploré: il s'agit des effets pervers que génère un système qui permet la coexistence de deux programmes distincts de formation générale. Formation générale au collégial qui se prétend pourtant commune. Quelques explications sont nécessaires pour comprendre cette situation paradoxale.

La formation générale commune, dans les cégeps francophones, permet aux étudiants de s'initier suffisamment à la littérature française et aux divers contextes sociaux et historiques l'ayant circonscrite pour que les futurs citoyens, quel que soit le reste de leur formation, apprécient la culture, la littérature et la langue française. De tels préalables sont ensuite nécessaires pour pleinement assimiler et comprendre les bases de la littérature québécoise. C'est souvent à l'aune du dernier cours de la formulation générale commune que les étudiants ont la chance de véritablement comprendre l'histoire et la psyché de notre peuple au destin si particulier, le titre du cours est généralement «littérature québécoise», tout simplement.

Ce cours donne à la société québécoise l'occasion de diffuser un ciment culturel, un dénominateur commun par lequel nous pouvons arriver à nous comprendre, à échanger. Où donc les étudiants du collégial apprendront-ils l'histoire du Québec et les oeuvres littéraires fondatrices de son identité si ce n'est dans ce cours, lequel s'insère dans un programme qui prépare l'étudiant à en saisir toute la splendeur? Voilà en effet le libellé des objectifs la formation commune en littérature dans les cégeps francophones: «Analyser des textes littéraires de genres variés et de différentes époques [premier cours]; expliquer les représentations du monde contenues dans des textes littéraires de genres variés et de différentes époques [deuxième cours] et finalement, apprécier des textes de la littérature québécoise [troisième cours]».

Du côté anglophone, c'est le désert en ce qui a trait la transmission des fondements de la littérature, de la culture québécoise et de l'histoire. Certains enseignants ont certainement la liberté de le faire, mais le programme n'est pas normatif par rapport à cette dimension. Le libellé des objectifs parle de lui-même à cet égard: «To analyze and produce various forms of discourse [premier cours]; to apply a critical approach to literary genres [deuxième cours] et finalement, to apply a critical approach to a literary theme [troisième cours]». Le programme de français langue seconde, quant à lui demeure ancré dans une approche communicative et non culturelle ou historique. En plus de la distance que crée naturellement le fait que l'enseignement soit offert dans des langues différentes, le fait d'enseigner deux corpus aussi radicalement différents et que leurs référents soient complètement opposés ne peut que conduire à la désolidarisation des anglophones de leur identité québécoise potentielle. Sur le plan méthodologique, il semble que l'on s'approche des études françaises dans les cégeps francophones alors que du côté anglophone, on se situe davantage dans le champ des cultural studies ou de la littérature comparée.

La disparité de la formation collégiale en littérature institue clairement qu'il y a deux peuples au Québec. Proposer aux immigrants de fréquenter le cégep anglophone ne peut que jeter ces derniers dans les bras du giron de l'anglais. Si on trouve absolument nécessaire que les francophones réussissent leur cours de littérature québécoise, alors que ces derniers nagent dans cette culture et que l'on en fait un pilier de l'intégration des jeunes à la société québécoise, comment penser que des allophones et des anglophones puissent s'intégrer alors que ces derniers n'ont même pas la chance de vivre dans un milieu familial ou social qui soit francophone?

Le Québec pourrait surmonter son déclin politique et démographique s'il permet aux nouveaux arrivants, ou du moins à leurs enfants, de travailler en français et de tomber amoureux de notre culture. C'est impossible dans le contexte actuel s'ils ne fréquentent pas le seul établissement qui peut potentiellement leur ouvrir nos portes et surtout, notre coeur. En effet, s'ils s'adressent à nous dans la langue de l'étranger, si on s'entête à faire d'eux des étrangers, il ne faut pas s'étonner qu'ils se conduisent à notre égard en étrangers. Si au contraire nous permettons qu'ils s'approprient notre histoire, notre culture et notre langue, nous ne pourrons plus les distinguer de nous et notre foyer francophone n'en sera que plus chaud et plus grand!

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Charles Gill, Montréal
  • Roger Sylvain - Inscrit 23 juillet 2010 09 h 09

    Amener le bétail à la rivière....

    Quelle est cette manie de l'élite francophone de vouloir rediriger les anglos,allos et francos dans le droit chemin comme si leur droit de décider était inconséquant. Y-a-t-il seulement un moule,au Québec, dans lequel tout le monde doit se conformer? Quand un individu atteint l'âge adulte,le gouvernement ne devrait en aucun cas lui forcer un choix d'éducation. Où est la place du droit individuel au Québec? Existe-t-il encore dans ce Québec surgouverné? Pourquoi vouloir à tout prix faire du Québec une nation monolithique?
    Le cegep français ne devrait JAMAIS être forcé mais encouragé point à la ligne.
    De plus M. Gill parle d'intégration,à ce que je sache cela ne veut pas dire assimilation. L'intégration se fait dans le temps tandis que l'assimilation se fait dans la coercition.
    Roger Sylvain

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 23 juillet 2010 10 h 34

    Très bonne analyse

    Très bonne analyse, M Gill.

    Plus de 50% des allophones vont au cégep et à l’université en anglais, et commencent ainsi leur vie sociale et adulte en anglais : la meilleure recette pour qu’ils restent anglophones le reste de leurs jours!

    Alors, avec 55 000 nouveaux immigrants par année, proportionnellement plus que tout autre pays qui n’est même pas menacé de survie, la tendance est très inquiétante pour le peuple québécois.

    Il y a un parti au Québec qui s'accommode très bien de cela, le parti libéral, qui va chercher la majorité de son appui électoral chez les anglophones et les allophones anglicisés, et qui arrive au pouvoir grâce à la division des francophones. C'est démocratique, mais c'est suicidaire pour le Québec français.

  • Gabriel Danis - Abonné 23 juillet 2010 11 h 05

    M. Sylvain

    Très bonne analyse M. Gill, qui soulève une dimension souvent occultée du débat sur le réseau collégial…

    M. Sylvain

    Aucun autre pays du monde ne finance sur un même territoire deux réseaux collégiaux publics. Ne financer qu'un seul réseau collégial francophone révèlerait de la norme et non pas de l'exception. Ces pays ont compris l'importance de la transmission d'une culture commune aux nouveaux arrivants, non pas dans un souci d'assimilation, mais d'intégration à la culture majoritaire.

    Ces arguments sont d’autant plus pertinents dans le contexte québécois, une nation minoritaire au plan continentale et au destin précaire. Si c’est bon pour la France, l’Italie, l’Allemagne, le Canada anglais, les États-Unis, pourquoi en serait-il différent au Québec ?

    Les adultes préférant étudier en anglais pourront toujours le faire, mais doit-on continuer à financer collectivement un réseau collégial anglophone et ainsi tout mettre en œuvre pour que bon an, mal an, la moitié des allophones s’anglicisent (tant au plan culturel que linguistique) tranquillement, mais sûrement ?

    Gabriel Danis
    Montréal

  • ragazzino - Inscrit 23 juillet 2010 12 h 07

    Non à la Loi 101 au CÉGEP

    C'est une question délicate...

    Interdire les francophones et les allophones de fréquenter le CÉGEP anglophone réduirait considérablement le nombre d'inscriptions dans ces mêmes établissements qui, par la suite, seraient forcés de fermer leurs portes par manque de financement, ce qui représenterait une catastrophe socio-culturelle pour plusieurs communautés anglo-québécoises. Il faut arrêter de croire qu'il n'y a des anglophones qu'à Montréal! Pour plusieurs communautés anglo-québécoises hors-Montréal, les établissements scolaires représentent le noyau de leur communauté, le pilier de leur scène culturelle! Dans plusieurs Cégeps anglophones hors-Montréal, la clientèle francophone (et allophone, bien que moins importante) représente plus de la moitié du nombre total d'inscriptions.

    Je suis d'accord avec l'analyse de M. Gill dans le cas des allophones; le programme de français langue seconde est souvent loin d'être adéquat pour eux, même si la situation peut varier selon l'établisssement.

    En ce ce qui concerne les francophones fréquentant le CÉGEP anglophone, ils doivent y suivre trois cours de français comme tous les autres, on y apprend très bien, avec des professeurs qualifiés et dévoués; j'y ai moi-même fait littérature québécoise, littérature française et histoire de la langue française, avec du latin à l'appui!

    La meilleure solution pour contrer l'exode des francophones et allophones vers le Cégeps anglophones reste celle d'offrir de meilleurs cours d'anglais langue seconde au secondaire, qui sont actuellement de piètre qualité; critères peu élevés, manque d'enseignants anglophones, enseignants francophones à l'accent approximatif et sans aucune fluidité de langage, quasi-absence de progression au programme entre la 1e et 4e secondaire....ces fameux programmes d'immersion anglaise devraient devenir la norme!

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 23 juillet 2010 12 h 43

    Un candale systémique et récurrent

    Il existe au Québec un scandale systémique et récurrent : alors que la population anglophone du Québec est de moins de 10 % de la population totale, les cégeps et universités anglophones du Québec reçoivent 26 % des subventions gouvernementales. Ce qui revient à dire que les universités francophones ne reçoivent pas la juste part qu'elles devraient avoir. Le Québec finance lui-même son assimilation à l'anglais.

    L'admission dans les cégeps anglophones augmente au rythme de 12 à 15 % par année. Et vogue la galère!

    Pour une question de justice envers la majorité, il est grand temps que le réseau d'enseignement anglophone au Québec ne soit subventionné qu'au prorata de la proportion de véritables anglophones au Québec, et ce à tous les niveaux : primaire, secondaire, et surtout aux niveaux collégial et universitaire.