Ça suffit, les violences sexuelles et la culture du viol!

À travers les films, la musique, les livres, les vidéoclips, l’humour et les spectacles que nous produisons, nous racontons bien sûr des histoires, mais nous contribuons aussi à donner une vision du monde, écrivent les auteurs. 
Photo: Nathan Jones Getty Images À travers les films, la musique, les livres, les vidéoclips, l’humour et les spectacles que nous produisons, nous racontons bien sûr des histoires, mais nous contribuons aussi à donner une vision du monde, écrivent les auteurs. 

Nous oeuvrons dans le milieu socioculturel québécois.

Nous ressentons la nécessité d’élever ensemble nos voix afin d’affronter un sujet tabou qui nous confronte : la représentation des violences sexuelles dans le domaine des arts et des médias.

Parlons d’éthique et de respect. Parlons de décence et d’empathie.

Le véritable débat n’a pas à être personnalisé, car il concerne tout un système : un ensemble de valeurs, de comportements et de perceptions en vertu desquels certains artistes et chroniqueurs s’arrogent le droit de banaliser la violence sexuelle, voire de ridiculiser les personnes survivantes sur la place publique. Nous en avons assez de devoir constamment expliquer en quoi le contenu de certains textes, spectacles, articles ou interventions brime directement la liberté d’expression de celles qui ont trop longtemps été confinées au silence. C’est pourquoi nous ressentons le besoin de dire : ÇA SUFFIT !

Cet automne, le milieu de la culture et des communications a sérieusement été remis en question par une immense vague de témoignages et de dénonciations. Ces prises de parole ont mis en lumière certains rapports de pouvoir et de domination qui sont perpétués dans notre société. Mais qu’en est-il du rôle social que nous jouons comme créatrices et créateurs, comme personnalités publiques ?

L’art est représentation. À travers les films, la musique, les livres, les vidéoclips, l’humour et les spectacles que nous produisons, nous racontons bien sûr des histoires, mais nous contribuons aussi à donner une vision du monde. Ainsi, le milieu culturel joue un rôle important comme vecteur de changement social. Les différents domaines artistiques ainsi que les tribunes publiques que les artistes mobilisent influencent directement la société. Les artisanes et artisans du milieu culturel ont certainement un leadership à exercer pour contrer la problématique des violences à caractère sexuel.

Certes, il y a les injustices qui se déroulent en coulisse, mais qu’en est-il des oeuvres produites ? N’est-il pas à propos de se questionner sur ce que nous créons ? Comment nos créations peuvent-elles aussi faire partie de la solution ?

En tant que personnes du milieu socioculturel, nous choisissons de nous opposer à la culture du viol et nous nous engageons à créer, à produire et à diffuser du contenu n’encourageant pas les mythes, les croyances et les stéréotypes qui l’entretiennent

L’iceberg dans la pièce : ça suffit

La notion de culture du viol renvoie à un problème réel et concret ; on ne parle plus de l’éléphant dans la pièce, mais d’un véritable iceberg. La pointe de l’iceberg, c’est la violence que l’on voit, celle que l’on reconnaît. Mais à un niveau moins visible, et on pourrait dire moins conscient, s’exerce la normalisation de la violence sexuelle, via les croyances et les stéréotypes qu’on entretient à propos des hommes et des femmes, des personnes LGBTQIA+, les différentes communautés autochtones, culturelles et ethniques, les personnes vivant avec un handicap ainsi que sur les rapports sexuels et amoureux. Plus concrètement, ce sont les attitudes et les commentaires sexistes : par exemple, le fait de responsabiliser les victimes et d’excuser les agresseurs, de s’adonner au harcèlement de rue, de faire des blagues sur le viol, d’érotiser la violence sexuelle ou encore de rendre compte de manière euphémisante des féminicides en parlant de crimes passionnels… Ces pratiques influent sur nos comportements, ou sur ce que l’on tolère comme comportements de la part des gens qui nous entourent. Elles mettent en mauvaise posture pour reconnaître la violence subie (victime), observée (témoin) ou même exercée (agresseur). Voilà notamment pourquoi perpétuer ces représentations sociales ou les tolérer est problématique, pour ne pas dire dangereux.

Il est donc nécessaire de s’interroger sur le rôle que jouent nos oeuvres artistiques ou nos productions médiatiques. Nous sommes des courroies de transmission, et une réflexion profonde mérite d’être entamée sur le contenu de nos créations et les messages qu’elles véhiculent. Nous n’avons pas toutes et tous les mêmes tribunes, mais nous portons la même responsabilité : celle de jeter un regard critique sur notre propre travail.

Notre réflexion ne se veut pas un acte de censure, mais un appel à la prise de conscience et à l’action. Loin de vouloir limiter une oeuvre avant qu’elle ne soit conçue, nous considérons qu’une mise en perspective est requise pour évaluer l’impact social de notre travail. La création est un acte libre, mais elle vient avec la responsabilité de favoriser le vivre-ensemble, d’inclure plutôt que d’exclure, de veiller à ne pas marginaliser les voix déjà marginalisées, de susciter la réflexion plutôt que la déconsidération et l’invisibilisation. Soyons solidaires et à l’écoute des personnes qui demandent courageusement d’être écoutées.

En tant que personnes du milieu socioculturel, nous choisissons de nous opposer à la culture du viol et nous nous engageons à créer, à produire et à diffuser du contenu n’encourageant pas les mythes, les croyances et les stéréotypes qui l’entretiennent. En tant que personnes créatrices de sens, nous reconnaissons notre part de responsabilité et nous nous engageons pour contrer la banalisation de la violence sexiste et sexuelle, une problématique parfois explicite, mais bien souvent insidieuse et tolérée socialement.

Nous avons le pouvoir de transformer notre culture.

Ça suffit !

* Cette lettre collective est signée par :

Pénélope McQuade, chroniqueuse ; Virginie Fortin, humoriste ; Vanessa Pilon, animatrice et chroniqueuse culturelle ; Marie-Andrée Labbé, autrice et scénariste ; Martine Delvaux, autrice ; Laïma A. Gérald, chroniqueuse ; Rose-Aimée Automne T. Morin, rédactrice en chef du magazine URBANIA et chroniqueuse ; Mélanie Ghanimé, humoriste ; Rosalie Vaillancourt, humoriste ; Les soeurs Boulay, autrices, compositrices et interprètes ; Ariane Zita, musicienne ; Anaïs Damphousse Joly, actrice ; Widia Larivière, autrice, réalisatrice et militante pour les droits des peuples autochtones ; Marianne Prairie, autrice et productrice ; Maïtée L.-Saganash, chroniqueuse, autrice et militante pour les droits des peuples autochtones ; Julie Artacho, photographe ; Nancy B. Pilon, enseignante, auteure et directrice littéraire du collectif « Sous la ceinture — unis pour vaincre la culture du viol » ; Ines Talbi, artiste multidisciplinaire ; Marie-Claude Marquis, illustratrice ; Léa Stréliski, humoriste ; Sabrina Halde, musicienne ; Melyssa Elmer, productrice ; Catherine Chabot, comédienne et autrice ; Manal Drissi, chroniqueuse ; Melissa Mollen Dupuis, artiste et militante ; Amel Zaazaa, travailleuse culturelle et administratrice de la Fondation Paroles de femmes ; Je suis indestructible (OBNL) ; Québec contre les violences sexuelles (mouvement citoyen) ; Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS) ; la Fédération des femmes du Québec (FFQ) ; Centre d’éducation et d’action des femmes de Montréal (CÉAF) ; Lili Boisvert, animatrice et autrice ; Gab Joncas, réalisateur, producteur, monteur et chroniqueur ; Guillaume Wagner, humoriste ; Fred Dubé, humoriste ; Louis T, humoriste ; François Tousignant, humoriste ; Catherine Thomas, humoriste ; Projet Stérone (Anne-Marie Dupras, Catherine Hamann, Anna Beaupré Moulounda et Lise Martin), humoristes ; Coco Belliveau, humoriste ; Colin Boudrias, humoriste ; Jean-François Provençal, humoriste et comédien ; Julien Corriveau, humoriste, comédien, compositeur et auteur ; Sèxe Illégale (Mathieu Séguin, Philippe Cigna), humoristes ; Jo Cormier, humoriste ; Richardson Zéphir, humoriste ; Les Pic-bois (Maxime Gervais, Dom Massi), humoristes ; Rafaël Ouellet, réalisateur, directeur photo, producteur et monteur ; Marie-Christine Lemieux-Couture, autrice ; Marielle Jennifer Couture, chroniqueuse et cocréatrice du festival Virage ; Mauvaise herbe, plateforme médiatique ; Lily Thibeault, comédienne et auteure ; David Goudreault, écrivain et travailleur social ; Vincent Bolduc, auteur et scénariste ; Marie Ayotte, autrice ; Jules Falardeau, réalisateur et scénariste ; Emily Laliberté, artiste multidisciplinaire ; Elisabeth Massicolli, journaliste ; Gabrielle Lisa Collard, journaliste ; Mélina Desrosiers, artiste multidisciplinaire ; Théo Dupuis-Carbonneau, journaliste ; Elisabeth Dubois, chroniqueuse ; Mathieu Charlebois, auteur et chroniqueur ; Emmanuelle Lippé, cinéaste ; Sandrine Ricci, autrice et chercheuse ; Kharoll-Ann Souffrant, travailleuse sociale et étudiante à la maîtrise en travail social, option études féministes, Université McGill ; Marilou Craft, autrice et conseillère dramaturgique ; Myriam Daigneault-Roy, enseignante et chroniqueuse ; la revue L’Esprit libre ; Simon Boulerice, auteur et metteur en scène ; Mélissa Blais, enseignante ; Kesnamelly Neff, RQOH et sexologue ; Maude Bergeron, illustratrice, autrice et militante féministe ; Dominic Laperrière-Marchessault, autrice ; Geneviève Bédard, comédienne ; Benjamin Déziel, comédien ; Janick Sabourin Poirier, artiste en maquillage et coiffure ; Rose-Anne Déry, comédienne et créatrice ; Marie-Noëlle Voisin, comédienne.

10 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 30 novembre 2017 02 h 22

    Au commentaire déjà exprimé sur l'article de....

    ...madame Catherine Lalonde « Violences sexuelles, en finir avec la tolérance » j'y ajoute ce qui suit.
    À vous dont les noms ou coordonnées figurent plus haut, bravos pour vos courageux examens et pour vos toutes aussi valeureuses et éloquentes prises de conscience. Une très grande dame est fort émue de l'engagement que vous prenez. Une « dame » qui vous habite, qui habite les « autres » et qui m'habite : la dignité.
    Au-delà du Beau et du Laid dont nous sommes, dans notre imparfaite humanité, toutes et tous capable, se tient toujours disponible, accessible, ouverte, au coeur de chacune nos personnes, cette très grande dame qu'est celle de la dignité, « Vaste monde ! » que cette dernière.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Auteur de « Conscience...en santé ou malade ? »

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 30 novembre 2017 07 h 46

    Chapeau à chaque valeureux signataire !

    “ Pour comprendre un système , il faut . . . s’ en extraire . “

    ( Bernard Werber - L’ empire des anges )

  • François Beaulé - Abonné 30 novembre 2017 09 h 40

    Un nouveau moralisme

    Ce texte constitue peut-être les premiers balbutiements d'un nouveau moralisme. Qui s'exprime aussi par la correction du langage. Et par le rejet de certains débats au sein des universités. Ce nouveau moralisme, qui repose souvent sur des bases arbitraires, est essentiellement répressif et négatif. Il peine à définir le bien et s'acharne à se battre contre ce qu'il définit comme étant mal.

    Ici, les auteurs ou signataires s'en prennent aux violences sexuelles dans les oeuvres de fiction. Mais que pensent-ils des autres formes de violence ? Sont-elles plus acceptables ? Ne craignent-ils pas de limiter ou d'être accusés de limiter la liberté d'expression ?

    Je sens beaucoup de bonne volonté de la part des auteurs de ce manifeste. Il reste à articuler une culture du bien qui serait plus prometteuse que la seule répression du mal.

    • Marc Therrien - Abonné 30 novembre 2017 18 h 54

      Est-ce que pour faire advenir cette culture du bien il suffirait d’empêcher la représentation, dont l’étymologie désigne l'action de replacer devant les yeux de quelqu'un, des réalités les plus sombres de la nature humaine pour les faire disparaître? Ce qui ne se montre plus n’existe plus ou reste dans l’ombre? Le monde d’avant la télévision, le cinéma et le numérique était moins violent? Ce n’est certes pas ce que Shakespeare a mis en représentation par son théâtre. « Le mal que font les hommes vit après eux ; le bien est souvent enseveli avec leurs cendres. »- Shakespeare

      Marc Therrien

  • Jean-Yves Arès - Abonné 30 novembre 2017 10 h 14

    Doit-on en rire ?


    Cela a débuté avec les GL, pour gaies et lesbiennes.

    Puis s'est ajouter le B, pour bisexuel.

    Peu de temps après l'acronyme a vu se joindre un T pour transgenre. Déjà là on n'est plus dans l'orientation sexuel, on y ajoute l'apparence du genre.

    Quelques années ont passées avant qu'arrive il y a un peu plus d'un an le Q pour queer, qu'on ne finit plus de se morfondre a essayer d'en expliquer la définition.

    En chemin s'est accolé un +. Ici l'écriture n'a plus de mots pour exprimer son émoi identitaire et on se rabat sur la mathématique pour le faire ?

    Là ce matin on a droit a un doublé de nouvelles devinettes. Maintenant il y aura un I et un A.

    Et ils ont passés devant le + .

    Peut-être faut-il comprendre que le + signifie qu'on n'a pas fini d'en ajouter a cette acronyme qui semble devenu autobus.


    A force de chercher de nouvelles couleurs a l'arc-en-ciel on finit par avoir une bouillie grisâtre comme haut-parleur de complaintes identitaires baffouées. Et pas désintéressées.


    M'enfin, ceci n'était qu'une parenthèse sur ce projet qui veut établir/rétablir une nouveau code/obligation morale qui, doit-on l'admettre, se fait tout de même un peu vielle, et souvent hypocrite.

  • Serge Lamarche - Abonné 30 novembre 2017 14 h 17

    Féminicides

    Féminicide sonne comme la version plus gentille de l'homicide. Le féminicide ne tue pas autant.
    Pour bien encadrer les idées de l'article, il serait bon de revoir l'évolution du viol dans l'histoire. Il me semble que la situation empire durant et suivant les guerres. Peut-être même de manière parallèle aux homicides.