Se mettre à nu contre la culture du viol

Pour progresser vers l’abolition des violences sexuelles, il ne faut plus seulement en parler, mais aussi en parler mieux, estime l'auteure. 
Photo: Ola Dusegard Getty Images Pour progresser vers l’abolition des violences sexuelles, il ne faut plus seulement en parler, mais aussi en parler mieux, estime l'auteure. 

Il fut un temps où notre année était rythmée par la nature : les solstices, les semences, les feuilles, les récoltes… Notre époque moderne tourne à une tout autre cadence. Inévitablement, depuis quelques années, l’automne est « rouge culture du viol ». Initiations, viols à Val-d’Or, renvoi de Ghomeshi, mouvement #AgressionNonDénoncée : on n’est pas réellement en octobre sans un nouveau scandale, sans un nouveau débat de société sur les violences sexuelles. On dira que c’est tant mieux : le projet féministe de briser le silence est en voie de s’accomplir, alors que l’expression « culture du viol » s’est popularisée du côté du grand public et que personne ne peut plus feindre d’ignorer que l’agression sexuelle est un mal endémique. Mais révéler nos viols est-il l’alpha et l’oméga de la lutte contre les violences sexuelles ?

 

Depuis quelques jours, un nouveau mot-clic circule sur les réseaux sociaux : #MoiAussi, ou #MeToo du côté anglophone. En France, c’est sous le hashtag #BalanceTonPorc ou #BalanceTonAgresseur que les femmes se mettent à nu. Véritable raz-de-marée sur Facebook et dans la Twittosphère, ces messages invitent toutes les femmes ayant été victimes de harcèlement ou d’agression sexuelle à s’afficher pour « donner une meilleure idée de l’ampleur du problème », comme le veut une des versions de la chaîne. La bonne nouvelle, c’est qu’il est difficile de nier un problème systémique lorsqu’on voit 150 témoignages d’amies en l’espace de quelques heures. La mauvaise, c’est qu’on en est encore là.

 

On en est encore à convaincre la société de l’existence de la culture du viol plutôt qu’à l’éradiquer. Encore à montrer nos cicatrices à vif pour que monsieur Tout-le-Monde puisse y enfoncer son gros doigt sceptique. Encore à se résoudre à faire du privé une affaire publique, sans quoi notre parole n’a pas de valeur.

 

Croire sans voir

 

Depuis combien d’années les féministes affirment-elles qu’une majorité de femmes — sinon toutes — ont été agressées sexuellement ? Immanquablement, elles se font reprocher de « voir le viol partout », comme si les violences sexuelles n’étaient pas, effectivement, partout. Misant sur le pouvoir du narratif et de l’expérience personnelle, elles ont choisi de partager leurs histoires pour y trouver des similitudes. Raconter nous permet de nous convaincre l’une l’autre que ce n’est pas de notre faute. Raconter nous permet de croire que mettre fin à l’impunité est possible. Raconter est salutaire… mais, à dire vrai, on se lasse de raconter.

 

Le problème survient lorsque raconter n’est plus une option mais une condition, l’ultime preuve que nous n’avons pas tout inventé. Toute victime connaît la chanson : révéler un viol donne le droit à tout un chacun d’exiger des détails. Derrière l’apparence d’une plus grande ouverture aux victimes se cache une curiosité morbide, une culture voyeuriste qui contraint chaque victime à montrer patte blanche en révélant le qui, le comment, en couleurs s’il-vous-plait. Après tout, si les quelque trois milliards sept cent mille hommes présents sur cette Terre n’ont pas le droit de contre-interroger chaque victime, comment pourrait-on être certains qu’elle n’exagère pas ?

 

Il est temps de passer du voir au croire. Considérons que la preuve de l’omniprésence des violences sexuelles a été faite par des décennies de recherches et de témoignages. Nous ne devrions plus avoir à nous exhiber pour mériter qu’on accorde au problème l’attention qu’il mérite. Nous vivons dans une société où beaucoup d’hommes violent beaucoup de femmes. Si on passait à la prochaine étape ?

 

Détourner le regard

 

Une étape essentielle qui nous reste à franchir est celle de détourner le regard des victimes pour le porter vers les agresseurs. Dans les dernières années, les premières sont devenues hyper-visibles, alors que les seconds restent tapis dans l’ombre. Où sont tous ces hommes qui n’aiment pas les femmes ? Quand des centaines de femmes d’un réseau ont été agressées, force est d’admettre que des centaines d’hommes dudit réseau ont agressé. Si toutes mes amies ont été violées, est-ce dire que tous mes amis sont des violeurs ?

 

Cette proposition est certes choquante. Ce n’est pas ainsi qu’on a l’habitude d’appréhender le problème des violences sexuelles. Il faut pourtant se rendre à l’évidence : il est fort improbable qu’une poignée d’hommes violent à eux seuls des milliers de femmes chaque année. On sait aujourd’hui que la majorité des agressions sexuelles sont commises non pas par un inconnu au fond d’une ruelle sombre, mais par un proche de la victime : souvent un conjoint ou un ex-conjoint, ou encore un ami ou un père. Cette réalité nous force à passer de l’image du « violeur en série » à celle du « violeur ordinaire ».

 

Dans notre conception classique des violences, le violeur est toujours l’Autre. Un monstre, un étranger, un être en tous points différent des « hommes normaux », des « bons gars ». On peut assaisonner l’altérisation au goût du jour : le violeur sera un Noir ou un Arabe (à la saveur raciste), un porc ou une bête (à la saveur spéciste), un malade ou un fou (à la saveur capacitiste). Dans tous les cas, on se met la tête dans le sable pour éviter la douleur de reconnaître cet Autre dans notre groupe d’amis, dans notre réseau professionnel ou, peut-être, à la table du souper de Noël.

 

Ce procédé a des conséquences néfastes. D’une part, on justifie les politiques xénophobes, le massacre des animaux non humains, la peur des personnes atteintes de maladie mentale. D’autre part, en faisant du violeur une bête sauvage ou un fou, on ouvre la porte aux stéréotypes sur l’agresseur qui n’a pas pu contrôler ses « pulsions », qui a été « provoqué » par la victime, qui, en somme, n’est pas responsable.

 

Pour progresser vers l’abolition des violences sexuelles, il ne faut plus seulement en parler, mais aussi en parler mieux. Cessons de monter la violence sexuelle en spectacle, en scandale scabreux. Cessons de penser uniquement en termes de violences faites aux femmes et osons parler de « violences patriarcales » et de « violences masculines ». Nous ne sommes pas près de voir des centaines d’hommes afficher « #MoiAussi, j’ai violé une femme ». Cessons d’effeuiller les victimes et obligeons désormais les agresseurs à se mettre à nu.

8 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 19 octobre 2017 07 h 55

    Parler mieux ?

    Madame Zaccour, vous dites vouloir parler mieux des agressions et vous tombez dans la généralisation à la première chance.

    Cette "violence patriacale" que vous nommez lance l'anathème sur tous les hommes, ce qui est du même ordre que le "tous les hommes sont des violeurs en puissance" d'une autre époque. Cette phrase à elle seule explique en bonne partie que beaucoup de femmes, durant une génération complète, ont refusé de se voir associées au féminisme, pour cause d'exagération et d'erreur sur la cible.

    Vous refusez de dire que le violeur est un fou. Je ne vois pas pourquoi. Sinon nous retombons dans la phrase citée plus haut.
    Oui, un violeur ert un fou. Par ses comportements MALADIFS il tente de résoudre un conflit intérieur qu'il se croit obligé d'assumer selon des codes appris et enrichis depuis sa naissance.

    Ce qu'on peut dire par contre, c'est que toutes les femmes sont des victimes en puissance, parce que des fous, il rique d'y en avoir partout. Inévitable : notre société est menée et structurée par les névroses et les codes non-écrits qui en découlent.

    Il y a un immense problème a refuser de trancher comme vous le faites et mettre tous les hommes dans le même panier : caractériser un sexe sur une tare génétique, puisque tous y sont sujets, signifie aussi caractériser l'autre sexe. Comment ? Sais pas, mais il est évident que ça va arriver, et ce sera pas beau.

    Parler mieux, c'est spécifier, décortiquer, trouver les causes, mais surtout dénoncer, le dire et le répéter.

    • Jean-Louis Ostrowski - Abonné 19 octobre 2017 13 h 11

      Un violeur est un psychopathe et, comme tel, sa seule crainte est de se faire prendre.
      Quant aux propos de Mme Zaccour, ses outrances la rendent inaudible à commencer par "la culture du viol" qui est une ânerie.

    • Hélène Paulette - Abonnée 19 octobre 2017 15 h 27

      Eh non, monsieur Trottier, un violeur n'est pas un fou mais un homme ordinaire qui a probablement du pouvoir, se sent invincible peut-être ou pense tout simplement que ses avances plairont aux femmes et n'acceptera pas qu'elles les refusent... Désolée de vous décevoir.

  • Gilbert Turp - Abonné 19 octobre 2017 08 h 38

    Culture du viol et culture du profit

    Même combat.
    Le prédateur sexuel est le jumeau du prédateur pétrolier. Le profit a ses paradis fiscaux, la prédation ses refuges de silence.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 19 octobre 2017 09 h 08

    À propos de la culture du viol...

    Que dites-vous madame quand la violence est justifiée par les lois islamique, quand une religion comme l'Islam ne cherche qu'à soumettre de force la femme à son mari qui lui, par contre, se croit tout permis et se donne tous les droits, y compris celui de violenter sa femme...Ne croyez-vous pas qu'en Islam la culture du viol devient un fait systémique...Mais personne ne dénonce ce fait, car ce serait manquer de respect envers une certaine culture religieuse, ce qui va à l'encontre de l'idéologie multiculturelle qui guide les décisions des politiciens fédéraux, surtout de PLC. Si on critique, on se fait vite étiqueter d'islamophobe et de raciste...C'eat-à-croire que dans une société multiculturelle comme l'est le Canada, tout est permis,y compris les agressions multiples, en autant que ce tout soit enrobé, justifié comme faisant partie d'une certaine mentalité ou exigence religieuse...Le temps ne serait-il pas venu pour les politiciens d'adapter certaines mentalités et pratiques religieuses néfastes au bien vivre collectif en les réglementant à la lumière du droit civil...Ce n'est pas parce que tel ou tel comportement est sanctionné par une quelconque religion qu'il est obligatoirement incontestable en justice...Le respect des lois civiles devrait avoir préséance...

  • Céline Delorme - Abonnée 19 octobre 2017 10 h 34

    SI on passait à la prochaine étape??Quelle étape?

    Madame Zaccour, étudiante à la maîtrise en droit.
    Je m'identifie comme féministe et j'ai, comme vous plusieurs années d'études, pourtant, après avoir relu votre texte attentivement, je ne comprends absolument pas quel est votre propos?
    En tant que féministe plus âgée, je suis intéressée à comprendre les avis de la jeune génération,
    J'essaie de résumer votre propos: "Nous vivons dans une société où beaucoup d'hommes violent beaucoup de femmes. Si on passait à la prochaine étape?"
    Votre conclusion: "Cessons d'effeuiller les victimes et obligeons les agresseurs à se mettre à nu" ???
    Qu'est-ce à dire?
    De quelle façon, (conforme à la loi, et en respect de la présomption d'innocence) recommandez vous de "mettre à nu" les agresseurs?

    Si vous proposez des changements à la loi, ou aux pratiques légales, ce serait intéressant de les décrire, pour éclairer votre propos... Y-a-t-il des modèles de lois d'autres pays qui seraient à suivre, selon vous?

    • Marc Therrien - Abonné 19 octobre 2017 18 h 06

      Votre commentaire me rassure. Je me questionnais sur mes propres capacités intellectuelles de bien lire et comprendre l'intention de l'auteure tout en me demandant si c'était mes émotions qui embrouillaient ma lecture ou plutôt les émotions de l’auteure qui ont emmêlé son écriture.

      « Cessons d’effeuiller les victimes et obligeons désormais les agresseurs à se mettre à nu ». La justice immanente qui consiste à répondre au mal par le mal est certes efficace et dissuasive à court terme, mais je ne pense pas qu’elle contribue à l’amélioration de l’humanité à long terme.

      Marc Therrien

  • Fréchette Gilles - Abonné 19 octobre 2017 16 h 22

    Culture et viol

    Pour moi la culture signifie un ensemble de connaissances acquises au cour des ans. Il existe une culture littéraire, philosophique, scientifique, gastronomique, etc... Mais la cultiure du viol, je ne connais pas ça. Mes parents ne m'ont jamais enseigné le viol. Je n'ai jamais dit à mon fils que lorsqu'une femme résiste, on peut la violer. Au contraire, mon père m'a montré par son exemple le respect des femmes. Et tous ceux qui disent aimer les femmes, les respectent.
    Aujourd'hui, j'ai entendu un journaliste de Radio-Canada dire que le monde culturel était touché par les allégations et dénonciations des comportements dévients d'Éric Salvail et Gilbert Rozon. C'est plutot le monde du show-bizz et de la télévision qui est touché. Et ce journaliste la phrase suivante nous parle de culture du viol. Encore une fois, le viol n'est pas une culture. C'est un crime, une prédation, un abus de force. Basta !