Le paradoxe Jagmeet Singh

Jagmeet Singh accompagnait mardi à Alma la candidate néodémocrate Gisèle Dallaire.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Jagmeet Singh accompagnait mardi à Alma la candidate néodémocrate Gisèle Dallaire.

Jagmeet Singh a tout pour plaire. Il se déplace à vélo ou à moto. Il s’habille comme une véritable carte de mode grâce aux costumes sur mesure qu’il crée pour lui-même. Il pousse même l’originalité jusqu’à ne pas porter de chaussettes, contrairement à Justin Trudeau qui les choisit méticuleusement et en fait une coquetterie. Sikh orthodoxe, comme ses 460 000 coreligionnaires canadiens, il porte les cheveux longs retenus par un peigne, car sa religion lui interdit de les couper. Il porte aussi fièrement turban, kirpan et barbe, de même qu’un bracelet en or et le caleçon prescrit par cette religion sans clergé qui est la quatrième religion du livre.

 

Jagmeet Singh se dit progressiste en matière politique. À tort ou à raison, il insiste sur le fait que les croyances religieuses auxquelles il adhère sont convergentes avec les « valeurs canadiennes », entre autres l’égalité hommes-femmes, le droit à l’avortement, l’égalité des droits des personnes LGBTQ.

 

Cependant, tout en prenant parti contre le projet de loi no 62 du gouvernement Couillard visant à obliger toute personne à recevoir les services de l’État à visage découvert, Jagmeet Singh proclame qu’il est complètement d’accord avec la séparation de l’Église et de l’État. Cela n’est pas un moindre paradoxe. Car il n’aura échappé à personne que la toute première marque d’identité que cet homme politique canadien tient à mettre en avant est de nature religieuse.

 

Séparation entre politique et religion ?

 

Certes, toute personne, et bien sûr tout politicien, a parfaitement le droit d’adhérer à une religion quelconque, voire à aucune, et à pratiquer sa religion comme il l’entend. Là n’est pas la question. Ce qui me tarabuste, c’est que Jagmeet Singh se prétend entièrement favorable à la séparation entre politique et religion : or, la chose lui est impossible, tout autant que la laïcité semble impraticable pour tout musulman de stricte observance.

 

D’ailleurs, député provincial néodémocrate en Ontario depuis 2011, Jagmeet Singh s’est démarqué en s’opposant à plus d’une reprise au projet de loi visant à instaurer l’obligation du port du casque à vélo. Encore là, c’est son droit le plus strict. Mais ne voit-on pas poindre ici une prise de position religieuse dans une discussion politique ? À tous ceux qui voient dans cette opposition un lien évident avec les obligations que lui fait sa foi, Jagmeet Singh réplique qu’il n’en est rien et que c’est en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés qu’il défend cette option politique. Cet argument est pour le moins fallacieux.

 

Certes, tout citoyen canadien, nous rappelle-t-il, a droit aux accommodements raisonnables relatifs à sa religion, et c’est là son argument fondamental. Cet argument de nature juridico-politique n’en est pas moins motivé par un souci d’abord et avant tout religieux. On ne peut nier l’évidence.

 

Si, en vertu de la Charte canadienne — qui a préséance sur la Constitution elle-même — mais aussi de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, il peut être légalement acceptable à un sikh orthodoxe de demander pour ceux de sa confession une dérogation à l’obligation de porter un casque de sécurité pour rouler à vélo dans les rues et sur les routes canadiennes, il est facile d’imaginer d’innombrables situations où un accommodement analogue sera requis. Il existe déjà d’ailleurs d’autres cas de figure du même genre — par exemple dans la GRC, voire au port de Montréal — où une semblable requête a été faite, et avec succès. Prétendre que cette démarche politique n’a pas de ressort intrinsèquement religieux est trompeur.

 

Nous croyons vivre dans une société sécularisée quand, en fait, la religion est en train de s’immiscer subtilement dans toutes les sphères de la vie sociale et politique. Cela est manifestement un legs déplorable du multiculturalisme canadien. Qu’un chef politique menant sa vie publique en costume religieux ne le reconnaisse pas d’emblée et se prétende en quelque sorte favorable à la laïcité a quelque chose de mystificateur.

19 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 12 octobre 2017 06 h 13

    Le turban est culturel

    Les cheveux longs, je ne sais pas, mais selon au moins deux sources, le turban n'est pas requis par le sikhisme et peut être porté par les femmes bien que ce ne soit pas l'usage.
    Cf. SRC, «De fausses croyances sur la religion sikhe»
    La Croix, «Une minorité de sikhs portent le turban»

    Devrait-on militer pour le port de la ceinture fléchée en vélo?

    Comme l'usage réserve le turban aux hommes, il me semble que c'est plus un signe de ségrégation sexuelle, à l'inverse du voile, ce qui n'est pas plaisant comme valeur. Et qui révèle une certaine vanité superficielle, je dirais.

  • André Chevalier - Abonné 12 octobre 2017 06 h 29

    L'habit fait le moine

    Contrairement au dicton «L'habit ne fait pas le moine», nous sommes ici dans la situation où un un chef de parti politique et, éventuellement, chef d'état tient mordicus à mettre en évidence les attributs de ses croyances en prétendant mettre les valeurs de la démocratie au-dessus de ses préceptes religieux.

    Supposons qu'un candidat promoteur d'une idéologie non religieuse comme le marxisme-léninisme qui rejette à priori la démocratie se présente en affirmant qu'il ne cherchera pas à appliquer ses valeurs marxistes une fois au pouvoir, mais tient quand même à afficher ses couleurs. Ce candidat sera-t-il crédible?

    Pourquoi serait-ce différent pour monsieur Singh?

    Si une loi lui interdisait de porter ses signes religieux dans l'exercice de ses fonctions publiques, est-ce qu'il abandonnerait la politique?

  • Cyril Dionne - Abonné 12 octobre 2017 07 h 36

    Adieu NPD

    Il s’habille comme une véritable carte de mode religieuse orthodoxe assortit de kirpan, turban et barbe. C’est un conservateur dans l’âme qui fait du marketing religieux. Cela ne passera pas dans les circonscriptions où le NPD est présent où il représente les travailleurs à grande majorité laïque. Son opposition au curriculum en santé sexuelle en Ontario dit tout. Évidemment qu’il s’oppose au projet de loi no 62; c’est un religieux aux amis imaginaires d’abord et ensuite un politicien.

    Au moins, tout comme Bob Rae, il pourra se réinventé comme libéral dans les années à venir. Avec le choix du NPD, ils se sont tirés dans le pied lorsque M. Singh a vendu 40 000 cartes de membres majoritairement à la communauté sikhe pour se faire élire comme chef. Les dés étaient pipés. Il ne restera pas beaucoup de comtés néodémocrates à la prochaine élection.

  • Gilles Delisle - Abonné 12 octobre 2017 08 h 26

    Entièrement raison

    Les exemples que vous nous apportés sur l'introduction d'accomodements déraisonnables, dans notre société, sont sans équivoque. Pour un chef politique, se battre contre le port du casque de vélo, se battre pour ne pas porter de casque de sécurité, lorsqu'essentiel dans ce pays, porter le kirpan, et tout autre signe religieux visible devrait être proscrit dans ce pays laic. Au Québec, ce politicien et son parti devrait être baillonné , et rejeté dans les plus brefs délais dans tous les comtés du Québec à défaut de se conformer à cette société laique. Le Québec ne doit pas céder d'aucune manière à cet affront de venir se présenter comme politicien, vêtu de ses attributs religieux. Que les religieux se tiennent dans leur temple ou autre lieu de culte, et que tous se présentent devant nous sans aucun signe religieux.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 12 octobre 2017 11 h 37

      "Le Québec ne doit pas céder d'aucune manière à cet affront de venir se présenter comme politicien, vêtu de ses attributs religieux." Gilles Delisle

      Vraiment? Est-ce le turban que le chef a sur la tête qui vous dérange ou est-ce ce qu'il a dans la tête? Pensez-vous que les québécois et québécoises ne sauront pas discerner ce qui est le plus important!

      Par exemple, les chefs actuels des partis au Québec: Couillard, Legault, Lisée et même Gabriel Nadeau Dubois sont tous en veston et cravate. La seule qui tranche en matière d'habillement et d'allure pour marquer son idéologie féministe trans-genre est Manon Massé! Croyez-vous qu'au moment de voter pour un parti que les québécois et québécoises en resteront aux apparences extérieures des chefs?

    • Pierre Macduff - Abonné 12 octobre 2017 14 h 11

      À la question que vous posez, ce qui me gêne ce n’est pas ce que M. Singh « a dans la tête », d’abord parce que je n’en sais strictement rien, mais bien le signe religieux qu’il arbore ostensiblement et continument, ne vous en déplaise. Francine Grimaldi a, elle, la latitude de se débarrasser de son turban comme bon lui semble, quand elle le souhaite. Elle n’obéit pas à un impératif religieux, consenti ou non. Le turban de M. Singh qu’il a parfaitement le droit de porter comme citoyen, m’agace au plus haut point de la part du chef d’une formation politique. Au même titre que je serais profondément gêné par un chef de parti arborant en tout temps un costume Armani mais aussi une belle croix de bois dans le cou dont il ne se départirait jamais et qui affirmerait, la main sur le cœur, pouvoir faire abstraction de diktats religieux chrétiens dans des domaines nombreux du politique qui mettent en cause des valeurs morales.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 12 octobre 2017 19 h 23

      Monsieur Macduff, l'expression "ce qu'il a en tête" est une image.

      En fait, ce qui pour moi est fondamental en politique est le programme et la plateforme politique qu'un parti peut offrir. Et je pense qu'au moment des élections à venir, ce sera ce qui sera déterminant pour le NPD face aux libéraux de Trudeau et la droite conservatrice, et le Bloc.

      À partir de mon éducation première je serais porté à réagir négativement face à un personnage publique qui tient tant à se faire juger à partir de ses marques distinctives; personnellement je suis porté à plus de retenu! Mais en me politisant j'ai appris à prendre du recul, à ne pas me fier sur l'habit du moine ou sur la cravate du vendeur d'assurance pour juger la valeur de ce qu'on me propose. Ce n'est donc pas le turban de Monsieur Singh qui va déterminer si mon vote ira ou non au NPD.

    • Gilles Delisle - Abonné 13 octobre 2017 08 h 43

      M. Roy,
      Que vous parliez de Manon Massé, des complets-cravates de nos chefs politiques ou de tout autre sujet n'ayant rien à voir avec mon propos ne nous intéressent pas, monsieur! L'essentiel de mon propos portait sur le port de signes religieux dans la sphère publique et politique. Pour moi, cà demeure inacceptable dans notre société et je suis prêt à en débattre avec n'importe qui..... qui serait capable d'en discourir sans s'égarer comme vous le faîtes.

  • Bernard Terreault - Abonné 12 octobre 2017 08 h 36

    L'erreur première a été d'accepter le turban dans la GRC

    Les chrétiens, les Juifs, les musulmans, les bouddhistes, les "payens", les agnostiques doivent porter l'uniforme standard pour certifier qu'ils sont des policiers, ce n'est pas juste pour faire de jolies photos de police montée à cheval. Avez-vous vu des policiers à kippa, barette ou tuque, ou en sandales ? Cette exception a probablement été acceptée parce que les Sikhs étaient les principaux alliés des colonialistes britanniques en Inde.