La loi 101 est avant tout le fruit d’une importante mobilisation populaire

Mobilisation le 16 décembre 1988 lors de la préparation du projet de loi 178 par le gouvernement de Robert Bourassa modifiant la loi 101.
Photo: Chantal Keyser Le Devoirà Mobilisation le 16 décembre 1988 lors de la préparation du projet de loi 178 par le gouvernement de Robert Bourassa modifiant la loi 101.

L'histoire officielle a tendance à attribuer la paternité de la Charte de la langue française au seul Parti québécois. Or, elle découle en réalité d’importantes mobilisations sociales qui s’enracinent dans une longue trajectoire populaire de résistance à l’oppression nationale.

 

Au Canada, l’économie capitaliste carbure à l’oppression des peuples conquis. La bourgeoisie canadienne doit sa position privilégiée à sa capacité historique d’exercer une mainmise sur le territoire, les ressources et l’État central en subjuguant les nations minoritaires, qui n’ont pourtant cessé de résister. En sciences sociales, plusieurs études publiées après la Seconde Guerre mondiale montrent qu’au Canada, l’appartenance à telle ou telle classe sociale (ou fraction de classe) coïncide dans une certaine mesure avec l’identité ethnique ou nationale. Les lois et les institutions ont tendance à assurer la reproduction de cette structure sociale inégalitaire, particulièrement discriminatoire à l’égard des autochtones, des francophones et des personnes issues de l’immigration.

 

Lorsque débute la Révolution tranquille, l’éveil politique autour du caractère national (et social) de l’oppression connaît un développement fulgurant au Québec ; c’est l’éclosion du néonationalisme québécois porteur d’un projet modernisateur et inclusif, qui place au centre de sa raison d’être l’émancipation nationale, certes, mais aussi une certaine idée de la justice sociale, articulée au développement des fonctions de l’État québécois. C’est dans ce contexte qu’il faut envisager les revendications linguistiques si l’on veut en saisir la portée.

 

Luttes syndicales et étudiantes

 

Dans les années 1960, c’est surtout par le truchement de la dimension « politiques linguistiques » de l’oppression nationale que la classe ouvrière embrasse le néonationalisme québécois. Le français comme langue de travail dans l’entreprise est au coeur des préoccupations. À partir de 1962, la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) exige l’adoption d’une loi obligeant les employeurs à faire du français la langue des négociations collectives. En 1966, Louis Laberge, alors président de la FTQ, affirme « qu’au Québec, comme dans tous les pays civilisés, la langue de travail doit être celle des travailleurs plutôt que celle du patronat ». En 1968, le congrès de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) prend position en faveur de la langue française comme langue de travail officielle au Québec.

 

Plus important encore, au-delà des déclarations officielles, de dures luttes ouvrières placent la langue au coeur de l’actualité sociopolitique jusqu’au début des années 1970 ; c’est le cas des conflits à la General Motors à Sainte-Thérèse en 1970 ou à la Firestone à Joliette en 1973, notamment.

 

En parallèle, d’importantes luttes citoyennes prennent forme, dont il ne faut pas oblitérer le caractère identitaire. Par exemple, l’opération McGill français, en 1969, est intimement liée à l’expression populaire d’une volonté d’avoir accès à l’éducation supérieure en français, par la création d’une seconde université francophone à Montréal. Aux yeux d’éléments combatifs du mouvement étudiant et de divers secteurs de la gauche, « McGill doit se mettre au service de la collectivité québécoise, sortir du giron de la haute finance, devenir français », comme le rapportait Lysiane Gagnon.

 

Les lois linguistiques

 

En 1969, la FTQ, opposée jusque-là à l’unilinguisme francophone officiel, entreprend un virage dans ce dossier après un congrès très polarisé où la direction de la centrale est contestée durement par sa base, mobilisée autour de revendications combatives. Ce virage en faveur de l’unilinguisme amène alors la FTQ à se joindre à la CSN et à la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ) pour dénoncer le projet de loi 63 introduit par le gouvernement de l’Union nationale, qui consacre la liberté de choix des parents en matière de langue d’enseignement et ouvre la porte à l’anglicisation des immigrants.

 

À cette époque, la CSN est soumise elle aussi aux pressions qui grandissent dans ses unités constituantes pour une action politique à la fois nationaliste et de gauche. En octobre 1969, la centrale se prononce pour l’unilinguisme français au Québec à tous les niveaux.

 

Il faut dire qu’à cette date, l’opposition à la loi 63 donne lieu à plusieurs impressionnantes manifestations, dont certaines réunissant quelques dizaines de milliers de personnes, souvent issues du mouvement étudiant, des rangs syndicaux, des organisations de gauche et des milieux nationalistes. […]

 

En 1974, la CEQ dénonce le projet de loi 22 du gouvernement libéral, jugeant qu’il s’agit là d’une nouvelle forme d’ouverture à l’anglicisation. Le projet de loi prévoit la possibilité pour tout enfant de fréquenter l’école anglaise dans la mesure où il démontre une connaissance suffisante de cette langue. Les centrales syndicales exigent alors des mesures beaucoup plus vigoureuses allant dans le sens de l’unilinguisme français. […]

 

Ainsi, si le gouvernement péquiste est en mesure d’adopter la loi 101 en 1977, c’est parce qu’il peut s’appuyer sur une longue trajectoire de résistance à l’anglicisation de la société québécoise. Il importe de se rappeler qu’elle n’est pas la propriété du Parti québécois. Et que si son adoption a été rendue possible, ce n’est pas — tant s’en faut — grâce au génie ou aux remarquables efforts d’une élite politico-technocratique.

 

Des commentaires ou des suggestions pour des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue À bâbord !, avril 2017, no 69

7 commentaires
  • Claude Smith - Abonné 12 septembre 2017 08 h 15

    Tentative

    Tout en étant d'accord avec vous sur le fait que le soutien populaire était primordial, je trouve que votre dernier paragraphe est une belle tentative de vouloir diminuer l'apport du parti québécois sans lequel il n'y aurait probablement pas eu de loi 101.
    Je me questionne sur les motifs qui vous ont amenés à écrire ce texte.

    Claude Smith

    • Jean Lapointe - Abonné 12 septembre 2017 13 h 14

      J'ai d'abord cru comprendre que l'auteur a voulu montrer que le Parti québécois n'aurait pas raison de s'attribuer tout le mérite de la loi 101 étant donné que ce monsieur est de la revue A babord mais je lui ai donné le bénéfice du doute.

      Peut-être finalement qu' il a voulu montrer que certains syndicats et d'autres mouvements avaient rendu possible l'adoption de la LOi 101, ce qui à mon avis n'est pas faux.

      Mais il me semble que ça n'enlève rien au mérite du Parti québécois de l'avoir fait.

      Mais on ne connait pas les motifs qui l'ont amené à écrire ce texte parce qu'il ne nous l'a pas dit.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 12 septembre 2017 09 h 18

    Le «Vive le Québec libre!» de Charles de Gaulle a aussi beaucoup aidé

    Il a réveillé bien des Québécois. Les fédéralistes n'étaient pas en «#$£¢¤&» pour rien.

  • Jean Lapointe - Abonné 12 septembre 2017 09 h 40

    Je crois que c'est exact

    «Ainsi, si le gouvernement péquiste est en mesure d’adopter la loi 101 en 1977, c’est parce qu’il peut s’appuyer sur une longue trajectoire de résistance à l’anglicisation de la société québécoise.» (Philippe Boudreau)

    Pour avoir été témoin de tous les évènements qui sont ici rappelés, je pense pourvoir dire que ce qui précède est exact. Et j'ai même participé à la plupart de ces évènements.

    Le Parti québécois n'aurait pas pu être élu et n'aurait pas pu adopter la loi 101 si un tel mouvement n'avait pas existé.

    Et il est bon que ce soit rappelé parce que les gens qui essayent de démoniser le Parti québécois s'en prennent en fait aux milliers de Québécois qui ont résisté à l'anglicisation de la société québécoise.

    Et ce n'est pas terminé.

    • Christian Montmarquette - Inscrit 12 septembre 2017 18 h 08

      À Jean Lapointe,

      "Les gens qui essayent de démoniser le Parti québécois s'en prennent en fait aux milliers de Québécois qui ont résisté à l'anglicisation de la société québécoise." -Jean Lapointe

      À ce titre, les péquistes devraient arrêter de démoniser le Parti libéral.. Après tout, ce sont les libéraux qui sont à l'origine de la nationalisation de l'électricité et de nos systèmes de santé et d'éducation publics et de la Révolution tranquille..

      Vous voyez bien que faire ce type d'amalgame ne tient pas la route. Puisqu'autant le Parti libéral de Jean Lesage que le Parti québécois de René Lévesque n'existent plus de puis des décennies.

      Comme dit l'adage.. Mieux vaut mettre de son bois au feu que de pleurer sur des cendres.

      Christian Montmarquette

  • Pierre Desautels - Abonné 12 septembre 2017 11 h 32

    Un rappel.


    Bonne analyse, mais il manque un élément important. La bataille des Gens de l'air en 1976 a mobilisé beaucoup de Québécois pour la défense du français. Cet épisode a soulevé les passions autant au Québec que dans le reste du Canada. Des personnalités publiques comme Dominique Michel et Maurice Richard ont appuyé le mouvement.

    Les pilotes anglophones ont déclenché un grève illégale qui a duré une semaine. Le gouvernement Trudeau a lâchement cédé à leurs demandes et reporté l'application du bilinguisme dans les communications aériennes. Pour beaucoup d'observateurs, la question des Gens de l'air a joué un rôle politique direct dans la victoire du Parti québécois quelques mois plus tard, et a servi d'effet de levier pour le projet de loi 101.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 14 septembre 2017 19 h 19

    À bâbord tout le monde … !

    « Ainsi, si le gouvernement péquiste est en mesure d’adopter la loi 101 en 1977, c’est parce qu’il peut s’appuyer sur une longue trajectoire de résistance à l’anglicisation de la société québécoise. » (Philippe Boudreau, Membre, comité de rédaction /Revue À Bâbord, et Enseignant, Sciences politiques, Collège Ahuntsic)

    Bien que la Loi 101 n’appartienne pas exclusivement au PQ, il n’en demeure pas moins qu’il l’a mis au monde, alors que les autres formations politiques de l’époque semblaient privilégier un autre chemin !

    À bâbord tout le monde … ! - 14 sept 2017 -