Donald Trump n’est qu’un maillon de l’histoire

Des manifestants du Ku Klux Klan à Charlottesville, en Virginie, le 8 juillet dernier
Photo: Andrew Caballero-Reynolds AGence France-Presse Des manifestants du Ku Klux Klan à Charlottesville, en Virginie, le 8 juillet dernier

Dans la foulée des manifestations à Charlottesville, le refus du président Donald Trump de condamner sans équivoque les suprémacistes blancs responsables de la violence a choqué plus d’un Américain. Il concédait ainsi à l’intolérance et au racisme une légitimité indue tout en portant atteinte aux préceptes de la moralité au coeur du projet démocratique américain.

 

Le plus troublant, c’est que cet état des choses n’est pas nouveau. Le président américain n’est pas le premier populiste à exacerber le racisme, ce grand mal national : il s’inscrit plutôt comme le dernier maillon de ce long et apparemment interminable chapitre de l’histoire américaine débutant avec l’esclavage, il y a près de 400 ans. Depuis, le scénario du ressentiment et du déni à propos de la question raciale a survécu à plusieurs crises passagères.

 

La présidence de Barack Obama a confirmé ce racisme aussi vicieux que pernicieux qu’on aurait cru inconcevable au XXIe siècle. En outre, elle a été le prétexte conjoncturel de la recrudescence du militantisme politique de plus d’un millier de groupes haineux rassemblant suprémacistes blancs, membres du Ku Klux Klan, néoconfédérés, néonazis, etc., ceux-là mêmes qui ont revigoré les chimères populistes de Trump et facilité son élection.

 

Cet état de fait historique s’est constamment reproduit, à l’exception de deux moments de rupture : la guerre de Sécession et les mouvements des droits civiques. Fort de sa pluralité, le peuple américain a alors rejeté le statu quo racial par simple moralité, en s’appuyant sur les valeurs libérales fondatrices d’égalité, de justice et de droit au bonheur pour tous. En acceptant des interventions politiques et militaires massives, la nation en crise a permis des virages raciaux progressistes. L’opiniâtreté politique du président Abraham Lincoln, inégalée à ce jour, a mené à la rédaction de la Proclamation d’émancipation des Noirs en pleine guerre civile ; de même, il faut saluer le courage politique du président Lyndon B. Johnson, l’instigateur des lois sur les droits civiques et d’une myriade de programmes antidiscrimination visant à en finir avec les agressions sauvages contre les Noirs du Sud. En revanche, entre 1876 et 1964, la complaisance de présidents populistes, tels Wilson ou Taft, à l’égard des régimes ségrégationnistes sudistes n’a été surpassée que par le discours démagogique cru et l’obsession tyrannique des élites suprémacistes blanches du Sud.

 

Cependant, depuis l’abolition de la ségrégation, aucun président, à l’exception de Donald Trump, n’a osé déroger aux règles élémentaires de l’autorité morale présidentielle en cautionnant publiquement le suprémacisme blanc. Parallèlement, aucun président n’a réussi à construire solidement des ponts entre les deux communautés ni à lancer une « conversation » nationale au sujet d’une question raciale jugée urgente par nombre d’Afro-Américains.

 

Y a-t-il crise présentement ?

 

Après Charlottesville, certains observateurs ont soulevé l’hypothèse du déclenchement imminent d’une « nouvelle forme de guerre civile ». En effet, les propos du président Trump ont provoqué un raz-de-marée : manifestations antiracistes mêlant Blancs et Noirs, démissions de gens d’affaires influents, dénonciations de militaires haut gradés et même dissensions entre les élus républicains, tous indignés en fonction de leur conscience morale. Sans compter le démantèlement furtif de quelques symboles sécessionnistes parmi les milliers qui tapissent le Sud.

 

Les Américains, démocrates et républicains, Noirs et Blancs, sont généralement divisés sur ce dernier point. Donnant raison à Trump, au moins deux Américains sur trois appuient ce pavoisement au nom de la fierté sudiste et de l’histoire. Ce constat témoigne d’un attachement ambivalent, pourtant insoutenable, envers des emblèmes idéalisant l’esclavagisme. De plus, un enseignement partial et mensonger de l’histoire dans les écoles démontre l’endurante fracturation politique du pays. Néanmoins, la perspective d’une soi-disant nouvelle guerre civile au nom du maintien ou pas des symboles sécessionnistes demeure improbable.

 

Pour autant, une « nouvelle guerre culturelle » s’annonce-t-elle ? À l’instar de Reagan et d’autres républicains, Trump a fidèlement repris les slogans « Make America Great Again » et « Take Back Our Country ». En plus de fouetter indûment la nostalgie populaire à propos de valeurs traditionnelles caractéristiques du Sud, Trump s’inscrit comme le plus récent acteur de la mutation apparemment indomptable du Parti républicain vers un conservatisme de plus en plus radical et extrémiste.

 

La poursuite d’un conservatisme social et fiscal de droite, d’un combat implacable contre le libéralisme, de la « déconstruction du gouvernement » et de manipulations politiques racistes et ethniques à des fins de conquêtes électorales partisanes oriente toujours le programme du Parti républicain. Un renversement subit et retentissant des gains pour le contrôle de « l’âme américaine », en faveur d’un Parti démocrate à la recherche d’un nouveau souffle, apparaît peu vraisemblable. En somme, les échauffourées raciales de Charlottesville ou les excès suprémacistes de Trump ne font pas craindre une « nouvelle crise de la moralité ». Ces thèmes vont bientôt disparaître de l’embarras populaire.

 

Il en est autrement du manque d’autorité morale chez Donald Trump, sans parler de sa compétence. Une pléiade de facteurs conjoncturels irritent et effraient plusieurs Américains, du désengagement de l’État en matière de politiques de bien-être général à la perte d’influence du pays dans le monde. La croissance d’un sentiment d’insécurité illustre encore mieux le déshonneur national et international que le président Trump fait subir aux Américains.

  • Cyril Dionne - Abonné 26 août 2017 07 h 45

    Sortir de sa bulle

    Il faudrait que l’auteure de cette missive sorte de sa bulle qu’est la Chaire Raoul-Dandurand pour vraiment comprendre le peuple américain. On imagine aussi que celle-ci pensait qu’Hillary Clinton allait remporter les élections puisque le New York Times disait que cette dernière avait 92% de probabilité de devenir la première présidente de l’histoire des États-Unis. Ce n’est pas dans les p’tits cocktails où se côtoie l’establishment, les gens qui peuplent les tours d’ivoire et une presse biaisée avec les yeux rivés sur le multiculturalisme qu’ils arriveront à comprendre des phénomènes qui semblent les échapper. Donald Trump n’est pas républicain. C’est un indépendantiste au sein d’un parti qu’il combat presqu’à chaque jour. Les Américains ne sont pas multiculturalistes. Ils sont comment dire, américains.

    Les Américains se foutent bien ce que les autres pensent d’eux. Ils n’en ont que faire de leur réputation international. Cela, il faudrait le comprendre. Il y a un sentiment d’isolationnisme qui balaie présentement nos voisins du sud.

    Il y a eu deux guerres civiles aux États-Unis (les guerres d’indépendance et de sécession). La deuxième porte encore des blessures qui ne sont pas encore cicatrisées surtout dans les états du sud. Le racisme est encore de mise même si certains essaient de le cacher avec la pensée magique. Et celui-ci n’est pas unidirectionnel. Il faut y avoir vécu là-bas pour comprendre ce phénomène.

    Barack Obama a complètement échoué dans ce dossier. Les beaux discours ne suffiront pas à changer une mentalité qui prend sa source dans son histoire et son environnement. Les bien-pensants et les donneurs de leçons peuvent démanteler toutes les statues sudistes du pays de l’oncle Sam, mais ceci ne résoudra absolument rien et ne conduire jamais à une réconciliation. En fait, ils ne font qu’aggraver et empirer le problème. Il faudrait plutôt s’attarder à essayer de comprendre l’histoire dans son contexte pour aller de l’avant.

  • François Genest - Abonné 26 août 2017 08 h 01

    Et la classe?

    Merci pour cette excellente contribution. Il est effectivement important de relativiser l'importance de la présidence de Donald Trump dans l'histoire américaine. Cependant l'idiosyncrasie du personnage et la fureur qu'il éveille chez ses critiques n'est pas sans rappeler la présidence d'Andrew Jackson, le premier président auquel les blancs pauvres et déclassés ont pu s'identifier en raison de ses traits de caractère assimilables aux squatters du Tennessee. Je ne suis pas du tout un expert dans le domaine, je dois cette obversation à ma lecture de l'historienne Nancy Isenberg et de son récent livre "White Trash". Selon elle, la notion de race est indissociable de celle de la classe dans l'histoire des États-Unis. À propos de la Guerre de Sécession, elle affirme qu'« il n’est pas exagéré de dire que les chefs de l’Union et de la Confédération voyaient la guerre comme l’affrontement de deux systèmes de classes à l’intention de la civilisation supérieure qui y régnerait triomphante. » Qu'en pensez-vous?

  • Michel Lebel - Abonné 26 août 2017 09 h 41

    Peu de personnes veulent s'associer à lui.


    Je pense toujours que Trump ne finira pas son premier mandat. Il va démissionner ou ''être démissionné''. Les personnes sérieuses, intègres et compétentes ne veulent plus s'associer à lui. Ce président sera de plus en plus isolé. Toutes les démissions en cascade autour de lui vont dans ce sens. Il ne lui restra plus qu'à démissionner. Il faut l'espérer, pour le bien de l'Amérique et du monde.


    M.L.

  • Ginette Chenard - Abonnée 26 août 2017 12 h 31

    La race d'abord

    Votre propos au sujet du populiste A. Jackson, 7' président des États-Unis, est pertinent. Il est le président favori de Trump. Ce dernier a installé son buste dans le Bureau ovale non pas vraiment pour une question de classe mais surtout pour souligner son admiration envers ce premier président "outsider" opposé à l'establishment nordiste, ce "hillbilly" blanc sudiste (white trash) fort en gueule qui n'appartenait pas aux lignées aristocratiques des 4 présidents sudistes virginiens influents qui l'ont précédé. Cela dit, ainsi que j'en traite dans mon ouvrage Le Sud des États-Unis. Rouge, Blanc, Noir (2016), le Parti démocrate est né essentiellement sous sa présidence (années 1850). Il a principalement pris racine dans un Sud esclavagiste et ségrégationniste en pronant la doctrine des Droits des États, principal prétexte invoqué par un autre sudiste John C. Calhoun, son vice-président, pour justifier le maintien et l'expansion de l'esclavage dans les nouveaux territoires de l'Ouest, et ensuite le déclenchement de la Guerre civile et le culte sudiste contemporain à l'égard de la Cause perdue. Encore aujourd'hui, c'est la doctrine très souvent invoquée par les élites politiques sudistes, transmutées en républicains depuis 1968, pour s'en prendre aux lois fédérales jugées libérales et progressistes en faveur des Noirs et autres minorités.

    • Loraine King - Abonnée 27 août 2017 09 h 43

      Je n'ai jamais entendu un de ces nationalistes blancs prôner le retour à l'esclavagisme, mais l'abandon de la doctrine Separate but Equal depuis le jugement de 1954 de la Cour suprême demeure contesté. Brown v Board of Education pourrait-il être renversé au profit du droit des états ? Est-ce que c'est ça la promesse nébuleuse Make America Great Again? J'espère ne jamais revoir le retour de la ségrégation raciale mais les ÉU ne cessent de me surprendre.

    • François Genest - Abonné 27 août 2017 11 h 03

      C'est intéressant et, je crois, très significatif que Trump s'identifie à Jackson. Je vous soumets que les libéraux américains ont oublié que les nordistes étaient contre l'esclavage d'abort et avant tout parce qu'ils croyaient que les blancs pauvres du Sud, déformés et au teint jaune pour certains, étaient la preuve vivante de l’effet néfaste de l’esclavage sur les hommes libres privés de l’accès à la terre et à ses opportunités d’emploi. On sait aujourd'hui que les différences physiques étaient dûes à une mauvaise alimentation et des parasites. Les libéraux ont oublié aussi l'eugénisme d'État qui visait à améliorer la race au début du XXème siècle, avant que la Grand Dépression fasse mentir l'idée que la pauvreté est congénitale. Contrer le populisme de Trump passe, à mon avis, par une meilleure compréhension du passé des États-Unis par les Américains eux-mêmes.