La loi 101, un sentiment de fausse sécurité

Fatima Houda-Pepin marche vers une réunion du causus libéral en janvier 2014.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Fatima Houda-Pepin marche vers une réunion du causus libéral en janvier 2014.

Rares sont les lois dont on célèbre les anniversaires. La Charte de la langue française, de par son impact social, politique et économique et de par sa symbolique, fait exception.

Pour en comprendre la portée, il faut rappeler que le Québec d’avant la Révolution tranquille accusait un retard considérable, que les leviers du pouvoir étaient contrôlés par la classe dominante anglophone et que les Canadiens français étaient parmi les plus sous-scolarisés du monde occidental.

Le « Maîtres chez nous » de Jean Lesage traduisait bien ce bouillonnement d’idées et cette volonté d’un peuple désireux de s’approprier les outils de son développement, d’assumer son destin et sa spécificité. Dès lors, la langue devenait un enjeu central de l’identité québécoise.

Mais l’hostilité linguistique entre les francophones et les anglophones est un contentieux de plus de deux siècles. La première controverse à avoir monopolisé l’Assemblée législative du Bas-Canada, il y a 225 ans, portait précisément sur le débat des langues, immortalisé par la magnifique toile de Charles Huot qui trône au Salon bleu du parlement.

Et même quand l’Assemblée avait opté, après d’âpres discours, le 21 janvier 1793, pour l’utilisation du français à égalité avec l’anglais, le pouvoir colonial de Londres avait imposé l’anglais comme seule langue officielle du Parlement, au grand mépris de la démocratie.

La poudrière linguistique

Depuis, tous les partis politiques qui ont tenté le moindrement de faire reconnaître les droits linguistiques de la majorité francophone sur son propre territoire ont eu à en payer le prix.

Une entreprise somme toute périlleuse qui a révélé, chaque fois, le fossé profond qui sépare la majorité francophone de sa minorité anglo-québécoise. C’est ainsi que l’Union nationale de Jean-Jacques Bertrand s’est cassé les dents, en 1969, sur le projet de loi no 63, Loi pour promouvoir la langue française au Québec.

Le gouvernement libéral s’est placé, à son tour, entre le marteau et l’enclume avec l’adoption, en 1974, du projet de loi no 22, Loi sur la langue officielle que le premier ministre, Robert Bourassa, justifiera ainsi : « Je crois qu’il était temps pour un gouvernement responsable, même si le geste peut causer […] une certaine inquiétude chez les minorités au Québec, il était tout à fait légitime pour le gouvernement que je dirige, d’énoncer ainsi son intention de faire du français la seule langue officielle. » (juillet 1974)

C’était l’époque où les chefs du PLQ vibraient aux cordes sensibles des Québécois et avaient le courage de défendre leurs convictions, car, comme fédéralistes, ils plaçaient toujours les intérêts supérieurs du Québec avant toute chose.

La Charte de la langue française s’inscrit donc dans la suite logique de ce combat sans cesse renouvelé, mené par un peuple résilient qui avait le sens de l’histoire et le souci de pérenniser sa culture et son identité.

Avec l’arrivée au pouvoir du Parti québécois en 1976, c’était l’apocalypse pour les anglophones, qui appréhendaient son projet de loi faisant du français la langue officielle du Québec à l’exclusion de toutes les autres.

C’est dans ce contexte abrasif que Camille Laurin déposera, à l’Assemblée nationale, le 1er avril 1977, le livre blanc sur la politique québécoise de la langue française, qui en définit tous les contours.

De par sa portée initiale, la Charte de la langue française était et demeure une véritable révolution en matière de politique publique. Pierre Elliott Trudeau y verra « une loi de fous », en référence à son auteur, le psychiatre Camille Laurin, que les médias anglophones érigeront en épouvantail, l’accusant même d’être raciste, voire nazi.

Les deux Lévesque

Malgré l’hostilité ouverte, ce qui frappe en relisant le Journal des débats de l’époque, c’est le degré de sérénité du premier ministre René Lévesque et du chef intérimaire de l’opposition officielle, Gérard D. Lévesque, qui se sont bien gardés de jeter de l’huile sur le feu.

Difficile de ne pas faire de parallèle avec la hargne qui se dégage du dialogue de sourds qui se déroule sous nos yeux autour de l’immigration où, à la moindre interrogation, le premier ministre Philippe Couillard brandit l’anathème du racisme et de l’islamophobie et accuse ses adversaires politiques de souffler sur les braises de l’intolérance.

Au contraire, les deux Lévesque donnaient l’exemple. Leurs débats étaient vigoureux, mais courtois, sans jamais tomber dans la dérive des attaques personnelles.

D’entrée de jeu, René Lévesque a placé la barre haut, en déclarant, lors de la présentation du projet de loi no 101 : « Je n’ai, ni de près ni de loin, l’intention, ni le goût de transformer cette intervention en charge partisane. »

Gérard D. Lévesque répliqua en rappelant « qu’il nous faudra toujours faire preuve de la plus grande prudence dès qu’il s’agira pour nous de savoir si nous voulons toujours que la langue et la culture françaises demeurent l’expression la plus authentique bien que non exclusive de la réalité québécoise ».

Il a résumé sa position en six points : « une législation inutile […] excessive […], hypocrite, séparatiste […] possiblement anticonstitutionnelle » et engendrant des « coûts économiques incalculables ».

S’il était encore en vie, il reconnaîtrait aujourd’hui qu’il avait tort d’être aussi catégorique. La preuve est que le PLQ a fini par appuyer la loi 101 et que Robert Bourassa a dû recourir, en 1988, à la disposition de dérogation (« clause nonobstant ») pour la défendre et empêcher que certaines de ses dispositions soient invalidées par les tribunaux.

De plus, même chez certains Anglo-Québécois, on admet maintenant que l’apocalypse n’a pas eu lieu et que la loi 101 a permis d’atteindre un certain équilibre linguistique.

Inertie et indifférence

L’adoption de la Charte de la langue française est incontestablement un exploit. Elle a permis des avancées considérables au chapitre de la cohésion sociale, de l’intégration des immigrants par l’école et le marché du travail.

Mais dès le début des années 1980, elle a subi les assauts des tribunaux, qui l’ont interprétée de façon restrictive et qui ont limité sa portée.

Sur le plan psychologique, elle a ravivé la fierté des francophones tout en leur conférant un sentiment de fausse sécurité. Les avancées de la loi 101 ont été tenues pour acquises et les générations qui ont suivi ont failli à leur devoir de transmettre leur amour de la langue et de la culture aux générations futures.

Résultat : le français est en recul comme langue maternelle et comme langue d’usage et la culture d’expression française est noyée dans le magma de l’uniformisation anglo-saxonne.

L’enseignement du français souffre de lacunes graves et les cours de francisation des immigrants sont inadéquats et insuffisants. Des universités francophones offrent des programmes de formation en anglais et le français recule comme langue de travail.

Ce ne sont là que quelques constats qui sautent aux yeux. Pourtant, le renforcement de la langue nationale est loin d’être une priorité du gouvernement. D’où l’importance d’ouvrir un chantier de la langue française afin d’apporter les correctifs qui s’imposent avant qu’il ne soit trop tard.

22 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 25 août 2017 06 h 11

    La seule solution raisonnable et réaliste...

    Et si vous me permettez Madame, pour que tout soit clair, "l’hostilité linguistique entre les francophones et les anglophones" dont vous parlez et le "contentieux de plus de deux siècles" qui en découle n'a jamais eu pour origine l'idée d'imposer la langue française aux anglophones mais bien le contraire.
    Parce que la chose est née et est entretenue depuis 1763 par cette idée coloniale britannique, devenue normale et canadienne, que la langue française ne peut et même de plus en plus ne doit qu'y être destinée, à disparaître du paysage...

    Raison fondamentale pour laquelle, après des années à tenter de convaincre une majorité canadienne qui ne cesse d'être plus anglophile, la seule solution raisonnable et réaliste n'est plus que l'indépendance politique et territoriale du petit peuple francophone que nous formons.

    Vive le Québec libre, Madame !

    • Claude Bariteau - Abonné 25 août 2017 13 h 40

      Pourquoi vous enfermez-vous dans « le petit peuple francophone » alors qu'il importe de marcher vers l'indépendance au Québec avec ceux et celles qui ont fait de ce territoire leur patrie ?

    • Yves Côté - Abonné 25 août 2017 14 h 32

      Monsieur Bariteau, je ne l'enferme pas et bien au contraire, je l'ouvre à tous.
      A tous qui ne le trouvent tellement pas si déplorable, qu'ils veulent s'y joindre pour le nourrir de leurs différences.
      C'est tout de même pas pareil, il me semble...

      Salutations républicaines, Monsieur.

  • Philippe Hébert - Abonné 25 août 2017 06 h 21

    C'est toujours un plaisir de vous lire Madame Houda-Pépin. Je ne suis pas fédéraliste, mais bon Dieu que cela ferait du bien d'avoir des politiciens fédéralistes comme vous.

    Vous me faites penser à Monsieur Parizella, vous n'avez rien à voir avec les Couillard, Fournier, Charest ou même Trudeau et autres petits politiciens sans contenu et qui ne défendent que leurs propres intérêts privés que nous avons depuis 15 ans au pouvoir!

    On est loin du PLQ de Robert Bourassa. Le PLQ sous Charest est passé un parti nationaliste québécois à un parti nationaliste canadien. Pas étonnant qu'ils est depuis 10 ans au plus bas dans les intentions de votes des francophones.

    Le PLQ peut remercier le système uninominal à un tour britannique que nous avons et la division du vote chez les francophones pour se maintenir au pouvoir à perpétuité!

    • Fatima Houda-Pepin - Abonnée 25 août 2017 18 h 42

      Bonjour M. Hébert,
      Merci pour votre commentaire. Le français, c'est notre langue commune, notre langue nationale. Nous avons tous le devoir de la défendre et de la promouvoir. Je n'ai jamais fait de partisannerie politique là-dessus.

      Si la chose vous intéresse, vous lirez mes deux autres textes, à paraître dans le Journal de Montréal et le Journal de Québec, demain, 26 et dimanche 27 août.

  • Claude Bariteau - Abonné 25 août 2017 06 h 48

    L'amour de la langue ne suffit pas.

    Votre texte retrace le cheminement non de l'amour mais d'une lutte de reconnaissance d'une langue partagée par une grande majorité d'habitants du Québec.

    Ce cheminement fut politique. Vous le reconnaissez en écrivant que le
    « renforcement de la langue nationale » passe par des « correctifs qui s'imposent » qui sont loin des priorités du gouvernement.

    Des correctifs, pour être acceptés, impliquent plus que de l'amour pour la langue. Ils ne se font que lorsque l'amour soulève et fait qu'ils vont de soi. Pour soulever, ça prend précisément un projet commun autre que celui du Canada, ce qui explique que ce n'est pas une priorité pour le gouvernement actuel.

    • Raymond Labelle - Abonné 25 août 2017 09 h 42

      Mme Houda-Pépin invite tous les partis politiques québécois à reconnaître qu'il y a un problème quant à la survie et au développement du français. Ceci peut être un sujet de préoccupation réel poussant à agir aussi des personnes qui ne visent pas nécessairement à faire l'indépendance du Québec. Une question d'intérêt supérieur qui dépasse la partisanerie.

      Plusieurs mesures efficaces peuvent être adoptées dans le cadre constitutionnel actuel. De toute façon, le plus tôt qu'on agit, le mieux, et on ne peut se permettre d'attendre le Grand Soir qui ne viendra peut-être pas. Sous peine de lentement s'éteindre.

      Et si nous n'agissons pas assez bientôt de façon efficace, et que le français s'émiette au Québec, la probabilité de l'arrivée du Grand Soir sera de plus en plus petite.

    • Claude Bariteau - Abonné 25 août 2017 17 h 38

      M. Labelle, prôner l'indépendance n'a rien de partisan, mais tout de patriotisme qui lie la patrie au territoire du Québec. Par ailleurs, quand je signale qu'il faut un projet commun autre que celui du Canada, je fais écho à un projet québécois, ce qui implique de ne pas attendre le Grand Soir comme décodez de mon propos.

      Cela dit, pour avoir analysé les enjeux linguistiques dans divers pays, dont les États-Unis et plusieurs autres, rien ne dépasse en efficience les pouvoirs d'un pays en ce domaine. Cela fut clairement mis en relief par Jürgen Habermas dans le dossier de l'affichage au Québec et le fut par Marc Termote ces derniers jours dans Le Devoir.

    • Raymond Labelle - Abonné 25 août 2017 23 h 57

      Exemples de ce qui peut être fait sans amendement constitutionnel.

      - Exiger la connaissance du français aux immigrants économique avant même qu'ils ne mettent le pied au Québec. La francisation des immigrants qui n'ont pas cette connaissance est plus difficile, surtout si en plus ils connaissent l'anglais.

      - Faire déterminer par le Vérificateur général le nombre d'immigrants que nous sommes en mesure d'accueillir tout en y consacrant les ressources nécessaires pour une intégration réussie, en français. Ajuster le nombre d'immigrants économiques (sur lesquels le Québec a le contrôle, et qui sont les plus nombreux) en tenant compte du nombre de réfugiés (dont Québec ne contrôle pas l'admission).

      Milieu de travail: fondamental pour l'intégration

      - Empêcher par la loi que l'on exige la connaissance de l'anglais lorsque non nécessaire à l'embauche et à l'emploi. Plusieurs immigrants qualifiés qui connaissent le français ne sont pas engagés ou engagés en sous-qualification pour ça.

      - Étendre la francisation des entreprises à celles comprenant entre 25 et 50 employés.

      - Combattre le corporatisme des corporations professionnelles à l'encontre des immigrants qualifiés qui passent leurs examens, comme ceux de la corporation des médecins. Professionnels s'intègrent, généralement.

      Message: il faut savoir parler français

      - Exiger la connaissance du français pour obtenir son DEC ou son diplôme universitaire du réseau anglais. Minimum de reconnaissance pour se faire payer ses études, en tout en partie, par l'État québécois.

    • Michèle Lévesque - Abonnée 26 août 2017 13 h 29

      @C. Bariteau 25 août 2017 06h48

      ... et des lois. Un état de droit qui a peur de voter des lois justes eu égard à son histoire et à sa constitution démocratiques, et avec les règlements qui en rendent l'application possible, s'approche bien dangereusement de l’anarchie et de là, par effet de balancier, de la démocrature, voire pire.

      Le scénario apocalyptique il est là et si jamais il se réalise, la cause - la faute, comme disait le maire Labeaume il y a quelques jours -, en sera entre autres cette débauche de dérobades de la part du PLQ (et du PLC) sur ces questions et d'autres fondamentales. Car il est bien difficile de ne pas voir une sorte de haute-fidélité à un 'plan' canadien libéral mystérieux et dont Couillard et ses sbires semblent se faire les complices en stéréophonie. Heureusement, comme on dit en bon canayen, ça pogne de moins en moins et bientôt ça ne pognera plus du tout. Tant va la cruche à l'eau, qu'à la fin elle se brise. Joliment dit, mais qui se préoccupe dans le gouvernement Couillard (et aussi à QS) des dommages collatéraux engendrés par ces fractures sociales soigneusement entretenues par des politiques irresponsables d’intimidation et de mensonges ? D'autres Libéraux ?

      La véritable prudence et le respect mutuel auxquels FHP réfère et qu’elle illustre bien (pas au point de faire de Bourrassa une icône, quand même!), et que nous sommes en droit d'attendre de nos élus en général et de nos chefs d'état en particulier, sont bien autre chose que cet "immobilisme intéressé" des Libéraux, comme le titrait un article de Joscelyn Caron publié dans le Devoir le 21 août dernier. Le titre, d'ailleurs, sinon l'article, prête à confusion. C'est juste que 'les vraies affaires' se passent désormais derrière les portes refermées froidement sur les droits légitimes du Québec laïc et francophone.

      Les Libéraux sont résilients, c'est leur force, liée à leur philosophie. Il faut lire au-delà de la séduction, tant des idées que des personnes.

  • Jacques Lamarche - Abonné 25 août 2017 07 h 18

    La langue, pour fleurir, a besoin d'une terre!

    Le déclin du français au Québec montre que la loi 101, en dépit de tous ses mérites, n'aura pas suffi et ne suffira jamais sans la terre d'un pays!

    Madame Fatima, votre sollicitude envers l'avenir de la langue est touchante, mais pour que votre message porte, il vous faudrait, la première, traverser la ligne des partis. L'animosité et la méfiance sont telles que rien ne se fera sans que des gestes forts de réconciliation soient posés. Merci de ce beau témoignage d'affection et de sympathie!

  • Marc Bonhomme - Abonné 25 août 2017 07 h 26

    Ne pas confondre défense de la langue avec celle de l'ethnie

    La défense et la promotion du français comme langue commune résultent de la lutte historique de la nation québécoise contre son oppression et même son assimilation, de la conquête à la loi de la clarté en passant par le rapport Durham, la Confédération, la conscription et la loi des mesures de guerre.

    Elle est aussi une contribution à la diversité culturelle de l'humanité, dont la langue est le fondement. Si la diversité des espèces est un fondement écologique, celle de l'homo sapiens en est le corollaire et la continuité historique.

    La défense de l'ehnie "de souche" est la négation de l'intégration nationale par la langue commune (et de la citoyenneté commune pour tous les résidents du territoire national). Elle est de plus la négation de la diversité ethnique au sein de la nation ce qui est nécessaire à sa richesse culturelle interne sans laquelle il n'y a pas de dynamisme économique et social.

    Comme la dynamique démographique du Québec ne lui vient plus désormais de la "revanche des berceaux" sur le dos des femmes mais de l'apport de l'immigration internationale dont la grande diversité ethnique est évidente, le repliement ethnique conduit inexorablement à la folklorisation mortuaire de la nation québécoise.

    • Raymond Labelle - Abonné 25 août 2017 15 h 22

      Une clef fondamentale de l'avenir du français au Québec est l'intégration de l'immigration au français. Ce qui implique d'accepter une certaine diversité. Pas seulement tolérer - qui ressemble trop à "endurer" - mais construire des ponts - faire des liens.

      L'important est que le français, par l'immigration de langue maternelle ou parlée à la maison tierce, soit la première langue officielle parlée. La descendance suivra généralement.

      Une autre clef est la langue de travail - clef en soi, et aussi reliée à l'intégration de l'immigration.