Langue française: savoir lire les indicateurs avant de partir en peur

«L’indicateur le plus pertinent pour la vitalité du français au Québec se trouve à être la langue d’usage public, celle que les gens utilisent pour communiquer avec les autres membres de la société», estime l'auteure.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «L’indicateur le plus pertinent pour la vitalité du français au Québec se trouve à être la langue d’usage public, celle que les gens utilisent pour communiquer avec les autres membres de la société», estime l'auteure.

Pourquoi la langue parlée à la maison et la langue maternelle ne sont-elles pas des indicateurs démolinguistiques qu’on doit considérer, dans les circonstances, comme les plus dangereux et les plus pertinents pour la vitalité du français au Québec ?

 

Non, je le signale d’emblée, je ne suis pas à la solde du Parti libéral du Québec ni militante d’un groupe de pression pour les droits des anglophones ou des gens issus des communautés culturelles (même si je crois fermement en leurs droits, mais c’est un autre sujet). Je suis une Québécoise, francophone, sensible et sensibilisée à la situation du français au Québec, qui a travaillé en francisation et qui se spécialise actuellement au niveau doctoral en sociolinguistique du français en Amérique du Nord.

 

À la suite des chiffres inexacts parus dans les médias après que Statistique Canada eut publié un premier rapport dans lequel des erreurs s’étaient glissées, on a pu voir s’enflammer des gens, des politiciens et des organismes sur les réseaux sociaux et dans la presse.

 

Le fameux déclin tant redouté était à nos portes. De plus en plus de gens, selon ces faux premiers chiffres, parlaient l’anglais à la maison ou étaient de langue maternelle anglaise ! Ces augmentations, entre les recensements de 2011 et de 2016, se sont montrées parfois tellement importantes, notamment en région (par exemple à Rimouski : 164 %), qu’elles ont, d’une part, semé une panique chez certaines personnes et, d’autre part, éveillé de sérieux soupçons chez des observateurs, disons, plus habilités à interpréter les statistiques démolinguistiques, ce qui a conduit à des rectifications.

 

On aurait dit que, telle une pâte à pizza, la communauté de langue maternelle anglaise avait connu une dilatation fulgurante et que les nouveaux arrivants préféraient massivement l’anglais ; cela suscitait l’inquiétude. Et ce, malgré le fait que ce premier rapport montrait, déjà, que plus de 94 % de la population connaît le français de manière à soutenir une conversation et que la situation se montre stable à Montréal (voir l’article du Devoir du 3 août 2017).

 

Chiffres révisés, erreur de logiciel corrigée, le français, globalement, n’est pas sous l’emprise d’un affreux « déclin ». L’extermination n’est pas à craindre. Si, selon Statistique Canada, le français comme langue maternelle a finalement moins reculé qu’on le croyait (de 79,7 % à 79,1 %, soit de 0,6 %) — de même que pour l’anglais —, le français comme langue parlée à la maison a, de son côté, légèrement augmenté (de 87 % à 87,1 %, soit de 0,1 %).

 

Mais que veulent dire ces indicateurs ?

 

Langue d’usage public

 

Tout d’abord, la langue maternelle est la première langue apprise par une personne dans son enfance, et toujours comprise ; cela ne veut pas dire que le locuteur ne parle pas couramment une autre langue, comme le français, dans la vie de tous les jours. De nouvelles vagues d’immigration amènent avec elles des gens dont la langue maternelle n’est pas le français, c’est bien naturel, mais cela n’exclut pas qu’ils parlent le français ou s’intègrent en français à la société.

 

De deux, la langue parlée à la maison est la langue utilisée dans la sphère privée ; encore une fois, cela n’indique en rien que la langue utilisée dans l’espace public n’est pas le français. Par exemple, si un immigrant mexicain parle espagnol au foyer avec sa conjointe hispanophone, cela ne signifie pas qu’ils ne parlent pas français à l’extérieur ni même français comme deuxième langue au foyer.

 

L’indicateur le plus pertinent pour la vitalité (et la mesure du danger) du français au Québec, en ce moment, se trouve à être la langue d’usage public, celle que les gens utilisent pour communiquer avec les autres membres de la société. Quand on lit que de 94,5 % de la population est en mesure de soutenir une conversation en français, on comprend que la langue française exerce toujours un attrait important.

 

Dans une entrevue à la radio de Radio-Canada, le 17 août, Jean-Pierre Corbeil rapporte plutôt, après correction, une « relative stabilité du français [suivant différents indicateurs] plutôt qu’un recul ». De plus, il mentionne qu’une immigration importante en provenance de pays du Maghreb et d’Afrique subsaharienne explique en partie la baisse des taux pour les indicateurs (français et anglais) de langues maternelles ou parlées à la maison, tout en soulignant que la majorité de ces immigrants « parlent le français dans l’espace public, voire à la maison de façon secondaire ou principale ».

 

Finalement, on sait qu’avec des lois, comme la loi 101, qui encadrent l’apprentissage du français chez les enfants des immigrants et l’usage de la langue dans l’espace public, à la troisième génération, les langues d’origine sont généralement abandonnées au profit du français, et les descendants des immigrants, sauf exception, sont complètement intégrés linguistiquement. Si, par ailleurs, on a des critiques à adresser au gouvernement libéral en matière de politiques et de mesures nouvellement adoptées en francisation (budget, entre autres), faisons-le. Mais les solutions ne sont peut-être pas du côté péquiste ou encore caquiste… Humble avis personnel.

 

Se questionner sur ses réflexes

 

Ce qui choque parfois parmi les réflexions du public et de certains commentateurs, c’est l’ampleur de la réaction. Doit-on évoquer, pour apaiser les craintes, le réel péril (et le véritable déclin, quand ce n’est pas l’extinction tout court) que vivent les locuteurs des langues autochtones au Canada ? Une interprétation selon laquelle les choix des immigrants sont automatiquement des choix contre nous fait penser à une susceptibilité mal placée : on se sent visé, on les soupçonne de ne pas avoir d’assez bonnes intentions, alors que les chiffres sont plus positifs que négatifs. On crie au danger.

 

On a par moments l’impression que, dans l’esprit de certaines personnes, les immigrants n’ont pas le droit de parler leur langue à la maison. Réflexe de peur, à tout le moins, qu’on peut interroger. Parler sa propre langue à la maison, quand on vit dans un pays où la langue officielle n’est pas notre langue maternelle, est un fait internationalement incontestable et un comportement normal. Mettons n’importe quelle famille québécoise, française ou américaine, au défi de s’installer en Amérique latine ou en Asie et de se retrouver, le soir, autour du repas familial, en échangeant strictement dans la langue du pays d’accueil. Même avec la meilleure des intentions, sauf situations exceptionnelles (si, par exemple, un des conjoints est natif du pays), ça n’arrivera pas dans la grande majorité des cas. Ces gens chercheront même souvent à mettre leurs enfants dans des écoles où l’enseignement est prodigué dans leur langue… Et ce n’est pas simplement une question de manque de volonté.

17 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 août 2017 04 h 49

    Français à la maison vs français sur la rue

    Monelle Guertin écrit : "L’indicateur le plus pertinent pour la vitalité (et la mesure du danger) du français au Québec, en ce moment, se trouve à être la langue d’usage public, celle que les gens utilisent pour communiquer avec les autres membres de la société."

    Si j'émigre aux États-Unis, est-ce que je suis assimilé à l'anglais dès l'instant où j'y mets les pieds ?

    Pour juger des substitutions linguistiques — l'euphémisme pour parler de l'assimilation — il faut considérer comme Francophones à la fois ceux qui ne parlent que le français à la maison et ceux qui parlent le français et une autre langue non officielle. Ces derniers sont le principal groupe de personnes en train d'effectuer une 'substitution linguistique' vers le français.

    De plus, ce qui survient à l'extérieur de la région métropolitaine n'a pas d'importance; ce n'est pas là que le sort du français se joue au Québec.

    Les données citées par Monelle Guertin sont importantes comme toutes celles de Statistique Canada, mais elles ne sont pas _significatives_ à mon avis parce qu'elles concernent l'ensemble du Québec.

    D'autant plus que les données de Statique Canada au sujet de la langue parlée sur la rue n'ont aucun rapport avec ce que j'entends quotidiennement de la part des usagers du transport en commun à Montréal.

    Si je me fie à ma propre observation plutôt qu'aux 'chiffres', l'anglicisation de Montréal est officieusement beaucoup plus importante que ce que croient les experts d'Ottawa.

    • Jean Richard - Abonné 24 août 2017 13 h 23

      La perception de chacun peut, autant que les chiffres de Statistiques Canada, jouer des tours. Personne ne se tape tout le territoire de Montréal au quotidien.

      Par exemple, descendez le boulevard Saint-Laurent de Bellechasse à Jean-Talon, dans la Petite-Italie. Là, le constat est troublant : l'anglais domine. Mais il n'y a rien d'étonnant : vous êtes dans la Petite-Italie. Malgré la parenté linguistique de l'italien et du français, les Italiens venus à Montréal ont toujours préféré l'anglais. Certains entre deux âges sont devenus unilingues, n'étant même plus capables de lire et d'écrire en italien.

      Pourtant, faites quelques pas et rendez-vous à la Plaza Saint-Hubert. Là, c'est un autre monde. Le français, l'arabe et l'espagnol latino se partagent l'espace sonore (même si certains marchands désespérés sortent des haut-parleurs sur les trottoirs pour nous faire entendre la radio anglophone de Montréal, ce qui n'a rien d'attirant).

      Sinon, vous pouvez toujours vous rendre au parc Jarry en début de soirée l'été. Ça grouille, ça bouge, en diverses langues, mais l'anglais est loin de dominer, à moins d'appeler anglais tout ce qui n'est pas français.

      Enfin, il y a de nombreux jeunes qui parlent le bilingue, c'est-à-dire qui passent sans arrêt d'une langue à l'autre. Ça s'entend en français-anglais, mais aussi en français-espagnol. Dans le premier cas, s'agit-il de jeunes dont la langue maternelle est le français ou l'anglais ? C'est souvent difficile à dire.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 août 2017 14 h 24

      À Jean Richard :

      Si les angloQuébécois ne forment, selon Statistique Canada, que le quart de la population montréalaise, ils devraient être très minoritaires hors des quartiers où ils se concentrent, c'est-à-dire là où ils sont majoritaires.

      Si j'exclus les quartiers touristiques de la ville — parcourus pas de nombreux touristes américains — on ne devrait entendre parler anglais que très peu souvent dans les arrondissements francophones de la ville. Or ce n'est pas le cas.

  • Yves Côté - Abonné 24 août 2017 06 h 36

    Tout votre argumentaire...

    Madame, tout votre argumentaire pseudo-scientifique repose sur une appréciation unique et des plus subjective.
    Celle, vague et sans barême scientifique pour l'individu "sondé", d'être "en mesure de soutenir une conversation en français".
    Si les procédures d'emploi du fédéral étaient aussi auto-déterminée en langue anglaise, il y a des entrevues d'embauche qui iraient pas mal plus vite.
    Une statistique construite sur une base aussi faible ne vaut pas grand chose, Madame. Et n'a rien à voir avec quelque science que ce soit, à part celle de pousser sans cesse plus les Québécois à l'engourdissement.
    Vous devez bien savoir qu'on peut faire tout dire aux chiffres, surtout lorsqu'ils ne sont qu'une approximation ?

    Madame, votre grande déclaration d'amour pure pour la langue française est donc maintenant lue.
    Mais pour être prise au sérieux par les lecteurs et lectrices, ne serait-il pas préférable que votre sentiment soit suivi d'effort d'écriture pour celle-ci, plutôt que d'un encouragement à dormir toujours plus profondément en laissant les choses se faire d'elle-mêmes ?
    Quoi que vous tentiez de nous en convaincre, la langue française est de plus en plus en mauvaise posture au Québec et au Canada.
    Pour prétendre le contraire en présentant ses compétences et sa virginité objective tel vous le faites, selon moi, il faut n'avoir rien d'autre comme argument que du front tout le tour de la tête...
    Moi, à chaque fois que j'y reviens, je ne peux que constater son déclin continuel. Pas besoin de sortir des chiffres et des statistiques canadiennes pour m'en convaincre.
    Peut-être devriez-vous vous éloigner un peu de l'arbre que vous voisinez, pour mieux percevoir la triste et angoissante réalité de la forêt dans laquelle vivent les Québécois ?
    Les Québécois et les Canadiens français de partout au Canada.
    Et dorénavant de plus en plus, tous les francophones d'Amérique du Nord.

    Salutations républicaines, Madame.

  • Jacques Lamarche - Abonné 24 août 2017 07 h 41

    La langue offcielle au Québec est le ... bilinguisme!

    Or dans le cadre canadien, dans la mer anglo-saxonne, dans l'univers culturel américain, la langue française au Québec se porterait plutôt bien. Tout de même!!! Même les francophones veulent que leurs enfants fréquentent l'école anglaise!

    L'indicateur le plus éloquent et le plus effrayant n'est point statistique tant il est difficile à mesurer! Il tient davantage à la qualité du langage qu'à la quantité de ceux qui le parlent. Plus il se dégradera, plus les gens en perdront la fierté! Et c'est déjà fort bien commencé! Il suffit d'écouter!

  • Françoise Labelle - Abonnée 24 août 2017 08 h 21

    Défense et illustration du laisser faire

    1. Voici le portrait global: le français recule au Canada à chaque recensement. Les Projections de SC pour 2011 à 2036 prévoit un déclin important du français et une progression de l'anglais. Ceci en utilisant l'astuce de la PLOP.
    http://www.ledevoir.com/politique/quebec/495531/st
    2. «cela n’indique en rien que la langue utilisée dans l’espace public n’est pas le français» Ni l'inverse.
    3. «la langue d’usage public» est le meilleur indice. La mesure de cet indice a été critiquée. Être en mesure de tenir une conversation en français n'implique pas l'ussage du français en public.
    4. Une relative stabilité? Une baisse peut être interprétée de la sorte.
    5. La troisième génération? C'était à une époque lointaine où on faisait respecter le français langue du travail.
    6. Rien sur le français langue de travail, la pièce maîtresse? Vous ignorez la proposition du PQ sur cette pièce maîtresse et la nonchalance du parti que vous vous défendez de défendre.

  • Jean-François Trottier - Abonné 24 août 2017 09 h 12

    Déplacer la question et tomber dans le jovialisme débonnaire

    Madame Guertin,

    comme vous devriez le savoir, les chiffres et cotre appréciation restent une façon de voir l'évolution des langues d'un point de vue social.
    Vous n'êtes pas démographe mais linguiste, je constate que votre regard touche avant tout l'individu. Tout votre écrit va en ce sens.

    Je vous rassure tout de suite : je ne crains strictement rien pour mes langues, ni le muscle ni l'idiome dans lequel je m'exprime. Je sais que je parlerai encore français dans 30 ans! Génial, s'pas?

    Les chiffres, erronés ou non, présentés par Statistique Canada restent des indices et rien de plus. Beaucoup de gens les ont pris à la volée, croyant y voir la démonstration mathématique de ce que nous voyons tous les jours dans tous les milieux, i.e. une érosion grave de TOUTES les cultures au profit d'une iconique présentation du monde, très proche d'Hollywood.
    La culture américaine est, au passage, presque autant mise en péril que les autres, et d'autant plus que cette aculturation y pige directement ses archétypes, qui deviennent les briques de la novlangue.

    Celle-ci est épelée en anglais... ce qui reste assez pénible ici.

    S'il vous vous promenez un peu, vous constatez que de plus en plus d'affichage est carrément et seulement en anglais, soit dans les mots, soit dans la forme, soiut via des emprunts inutiles. Vous pouvez voir que la structure de la langue utilisée dans les médias est très anglicisante.

    La linguistique ne porte pas de jugement de valeur sur la langue : elle considère ce qui est en usage, relève les exceptions, et puis rien. L'individu, lui, doit juger pour agir ou pas.

    L'anglais est redevenu ce qu'il était avant la révolution tranquille : une langue sacrée. "Marcher dans la rue" sonne moins vrai, moins pur que "chiller in the street".

    La loi 101 a été faite pour que la langue d'usage soit le français, pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la linguistique. Nous en sommes de plus en plus loin.

    Les chiffres n'y changent rien.