Camille Laurin voulait que la loi 101 soit un choc

Le 1er avril 1977, le Dr Camille Laurin dépose son livre blanc, qui met la table pour la Charte de la langue française avec une déclaration sans ambiguïté : «Pour tout dire, le Québec dont le portrait d’ensemble est déjà esquissé dans la Charte est une société de langue française. Il ne sera donc plus question d’un Québec bilingue.»
Photo: Robert Skinner Le Devoir Le 1er avril 1977, le Dr Camille Laurin dépose son livre blanc, qui met la table pour la Charte de la langue française avec une déclaration sans ambiguïté : «Pour tout dire, le Québec dont le portrait d’ensemble est déjà esquissé dans la Charte est une société de langue française. Il ne sera donc plus question d’un Québec bilingue.»

Le 26 août 2017 marque le 40e anniversaire de l’adoption de la loi 101 au Québec. Pour l’occasion Le Devoir a invité différentes personnalités à réfléchir à l'histoire de cette loi et à son influence. Une série qui se poursuit toute la semaine dans la page Idées.

Il est difficile maintenant de se rappeler le paysage linguistique de Montréal qui existait en 1976, quand j’y suis arrivé comme journaliste. Dans l’espace public — les affiches, les noms de commerce, les « H » et « C » sur les robinets pour hot et cold —,tout était en anglais.

Le 1er avril 1977, le Dr Camille Laurin dépose son livre blanc, qui met la table pour la Charte de la langue française avec une déclaration sans ambiguïté : « Pour tout dire, le Québec dont le portrait d’ensemble est déjà esquissé dans la Charte est une société de langue française. Il ne sera donc plus question d’un Québec bilingue. »

La politique était le fruit de plus d’une décennie de commissions, rapports et lois. Le Dr Laurin m’avait expliqué qu’il avait été influencé par le rapport préliminaire de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, qui affirmait en 1965 que le Canada traversait la plus grande crise de son histoire, à cause d’une incompréhension mutuelle entre les deux communautés linguistiques et d’une différence dramatique entre l’opinion publique dans les provinces anglophones et les communautés francophones. Et, en 1972, la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et des droits linguistiques au Québec, la commission Gendron, avait décrit la structure économique du Québec comme une pyramide : les unilingues anglophones au sommet, et les unilingues francophones au plus bas.

En décembre 1976, moins d’un mois après les élections, le Dr Laurin m’avait parlé en entrevue du but de la loi, déjà en préparation. « Nous voulons faire du français la seule langue officielle du Québec. Nous voulons que le français, effectivement, devienne la langue de travail et de communication… en ce sens que nous voulons que ça soit le milieu qui devienne français. Nous voulons que tout le monde sache que le français devient la langue… nécessaire, utile, rentable et qu’en particulier, les immigrants et les groupes ethniques se rendent compte que le Québec est français et que, pour gagner leur vie, la langue de promotion, la langue des avantages professionnels est le français. » Un résumé, en quatre phrases, de la Charte de la langue française, quatre mois avant son dépôt.

Un véritable choc

Le Dr Laurin voulait que sa loi soit comme un choc — et elle l’était. Earle McLaughlin, président de la Banque Royale, déclarait que la loi reflétait « un esprit d’oppression et de vengeance » — une des seules réactions qui ont suscité la colère du Dr Laurin, qui l’a accusé de traiter les francophones comme « des spécimens inférieurs de l’humanité ».

Dans le reste du Canada, il y avait un grand intérêt pour la nouvelle politique linguistique québécoise. The Globe and Mail a publié tout le livre blanc du gouvernement, in extenso. La réaction négative à la politique et la loi faisait partie de l’hostilité envers le gouvernement du Parti québécois et envers l’indépendance du Québec : Maclean’s avait traité M. Lévesque de « nain » et de « fanatique dans un smoking loué ». [...]

Dans les communautés anglophones au Québec, où on s’était senti trahi par les libéraux avec la loi 22, la réaction était moins la colère — il y en a eu, certainement — que la peur. On trouvait la loi discriminatoire, intolérante, autoritaire, mesquine, superflue et axée sur le repli. Figure rassurante pour les francophones, le Dr Laurin apparaissait diabolique aux anglophones ; son calme imperturbable était impressionnant pour les uns et intimidant pour les autres. Ceux qui ne voulaient pas faire partie de cette société française ont quitté le Québec. Ils étaient 200 000.

Recherche de réciprocité

Certains éléments sont oubliés. D’abord, René Lévesque était mal à l’aise quant à la loi, disant qu’il trouvait « humiliant » de devoir légiférer de cette façon. Il ne voulait pas aller au-delà de l’article 133 de l’Acte de l’Amérique du Nord de 1867, en abolissant l’utilisation de l’anglais dans les actes de l’Assemblée nationale et des tribunaux du Québec — mais il a finalement cédé (la Cour suprême a trouvé que cet élément de la loi était ultra vires).

Également, M. Lévesque ne voulait pas que les écoles anglaises au Québec soient fermées aux enfants de langue anglaise des autres provinces. En vain, il essayait de persuader ses collègues provinciaux d’accepter la réciprocité en matière d’accès à l’école minoritaire. Mais Richard Hatfield, du Nouveau-Brunswick, et William Davis, de l’Ontario, ont organisé une contre-proposition : un engagement à fournir l’éducation en français dans leurs provinces, sans faire référence à l’offre de M. Lévesque.

Donc, l’article 23 de la Charte des droits et libertés, introduite sans l’accord du Québec en 1982, loin de « charcuter » la loi 101, comme le disent certains, est exactement ce que M. Lévesque espérait voir dans la Charte de la langue française : des écoles minoritaires ouvertes aux enfants dont un parent a été éduqué dans cette langue au Canada.

On oublie aussi que le critique le plus incisif de la loi n’était pas Pierre Elliott Trudeau — qui a quand même qualifié la politique d’« étriquée et rétrograde » et de produit d’un parti cherchant l’établissement « d’une société ethnique » —, mais Claude Ryan, alors directeur du Devoir et, plus tard, ministre libéral responsable de la loi.

Dans une série d’éditoriaux qui a commencé le 2 avril et qui a continué la semaine suivante, M. Ryan a attaqué le livre blanc de façon sévère pour son approche, sa méthodologie et son argumentation. Il s’attaquait aux critères limitant l’accès à l’école anglaise et à la suppression de l’article 133 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique et la disposition sur l’affichage, qu’il jugeait « franchement abusive et nettement contraire aux principes les plus élémentaires de la liberté d’expression ».

Paysage transformé

Quand Maxwell Yalden est devenu commissaire aux langues officielles, après l’adoption de la loi 101, il a dit que même s’il n’aimait pas des lois linguistiques restrictives, les anglophones n’avaient pas donné au français le statut approprié au Québec et que « peut-être, dans les circonstances, [qu’]il n’y avait pas de choix [autre] que de prendre le chemin législatif ».

Quarante ans plus tard, le paysage linguistique est transformé, et les industries culturelles au Québec sont beaucoup plus fortes qu’en 1976. L’inégalité économique décrite par la Commission royale et la pyramide dont la commission Gendron a parlé n’existent plus. Les anglophones au Québec sont plus bilingues que les francophones (60 % — et 80 % pour les 18 à 35 ans par opposition à 40 % pour les francophones), et le défi de l’anglais est maintenant un défi international qui n’a rien à voir avec les communautés anglophones au Québec. Même s’il ne la comprend pas toujours très bien, le Canada a fini par accepter — pas toujours avec enthousiasme, mais avec de moins en moins d’hostilité — le fait que le pays contient, dans les mots du Dr Laurin, « une société de langue française ».

9 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 21 août 2017 08 h 24

    Le Québec est toujours pas mal bilingue.

    « Pour tout dire, le Québec dont le portrait d’ensemble est déjà esquissé dans la Charte est une société de langue française. Il ne sera donc plus question d’un Québec bilingue. » (Camille Laurin)

    Monsieur Fraser ne semble pas avoir remarqué que nous n'en sommes pas encore là. Au contraire, la situation semble se détériorer de plus en plus.

    Et si le Canada hors Québec accepte avec de moins en moins d'hostilité, comme il le prétend peut-être avec raison, que le pays (le Canada) contienne une société de langue française, il est loin de reconnaître officiellement l'existence de la nation québécoise dans la constitution canadienne.

    C'est la raison pour laquelle bon nombre d'entre nous au Québec avons décidé de faire du Québec un pays indépendant parce que pour nous c'est la seule façon d'amener le Canada à reconnaître que nous existons. Ils n'auront plus le choix alors de l'accepter ou de ne pas l'accepter parce que cera la communauté internationale qui l' aura reconnu.

    Il y a une limite à notre patience.

    Ce n'est pas parce qu'il y a beaucoup de bilingues au Québec tant chez les francophones que chez les anglophones qu'il faut faire du Québec une province bilingue.

    Le Québec peut être un pays de langue française même si ses citoyens sont nombreux à connaître l'anglais et le fançais à des degrés divers.

    Mais si le Québec province devient encore plus bilingue il risque alors de devenir de plus en plus anglophone. Il n' y a que l'indépendance qui puisse nous permetre de rester d'abord fancophone. Nous n'aurions pas alors la cour suprême dans les jambes quand nous voudrions agir.

    Une question: Comment se fait-il qu' il n' y ait que très peu d'anglophones qui prennent position en notre faveur même parmi les plus informés? Pourquoi est-ce aussi difficile pour eux de nous appuyer?

  • Claude Bariteau - Abonné 21 août 2017 09 h 15

    La paix des dieux


    Pour M. Fraser, un même combat l’unissait à Ryan, Lévesque et Yalden. Un combat qui fait du Québec une société de langue française selon les termes de Camille Laurin.

    Ni Lévesque, ni Laurin ne voulaient faire du Québec un pays. Ils le concevaient province, mais durent composer avec les durs et purs. Quant à Trudeau-père, qui lisait l'affirmation du Québec en des termes ethnoculturels, moins critique que Ryan, il a réalisé le projet de Lévesque concernant l'accès aux écoles de langue anglaise par des canadiens ayant des enfants dont un des parents fut éduqué en langue anglaise.

    Dit autrement, Trudeau-père fut un canadien ethnoculturel avec pour visée de bloquer une approche ethnoculturelle au Québec. Voilà qui expliquerait ses errements. Or, pour M. Fraser, les Anglo-canadiens ont mieux compris les attentes des Franco-Québécois et les Anglo-québécois, du moins les 200 000 qui n'ont pas quitté les lieux, sont devenus d'avantage bilingues.

    Dès lors, le problème linguistique des années 1970 est donc résolu. Par contre, celui des années présentes découle à son avis du contexte mondial. Il ne peut donc pas être associé aux décisions du Canada et de la Cour suprême puisqu’elles confortent les idées de Lévesque et de Ryan.

    Conclusion : la langue française au Québec est protégée par le Canada, ce qui sera moins le cas avec l'indépendance, car le Québec sera une entité politique dont la langue française n’aura plus cette protection.

    Guidé par la main de Dieu, M. Fraser dit, comme l’ont répété des membres du clergé et des politiciens asservis, que le Québec, s’il quitte son statut de province, ne saurait s’affirmer en français.

    Or, ce n’est que pays devenu que la langue française pourra s’affirmer au Québec face à l’anglicisation galopante. De ça, pas un seul mot de M. Fraser. Pourtant, il le sait très bien. Peut-être l’écrirait-il si sa main n’était pas guidée par qui vous devinez.

  • Marc Bouchard-Marquis - Inscrit 21 août 2017 09 h 47

    Charcutée.

    Quelle "surprise" de constater que dans l'article de monsieur Fraser, il ne fait aucune allusion à l'abolition de nombreux articles de la loi 101 par la cours Suprême, instrument ultime de la suprématie Canadian. Vraiment surprenant, n'est-ce pas?

  • René Pigeon - Abonné 21 août 2017 10 h 20

    Question sur le sens du texte :

    Qulequ'un (M. Fraser) peut-il m'expliquer le sens de ces phrases qui me semblent se contredire :
    "M. Lévesque ne voulait pas que les écoles anglaises au Québec soient fermées aux enfants de langue anglaise des autres provinces. _En_vain_, il_essayait_de persuader ces collègues provinciaux d’accepter la réciprocité en matière d’accès à l’école minoritaire. Mais Richard Hatfield, du Nouveau-Brunswick, et William Davis, de l’Ontario, ont_organisé_une_contre-proposition : un_engagement_à_fournir_l’éducation_en_français dans leurs provinces, sans faire référence à l’offre de M. Lévesque.
    Donc, l’article 23 de la Charte des droits et libertés, introduite sans l’accord du Québec en 1982, loin de « charcuter » la loi 101, comme le disent certains, est exactement_ce_que_M._Lévesque_espérait_voir_dans_la_Charte de la langue française : des écoles minoritaires ouvertes aux enfants dont un parent a été éduqué dans cette langue au Canada."

  • René Pigeon - Abonné 21 août 2017 10 h 32

    Faire des comparaisons pertinentes

    La comparaison la plus pertinente pour évaluer la volonté des groupes linguistiques à comprendre l’autre st d’abord sur le territoire où les anglophones, francophones et allophones se côtoient en nombre significatifs – Montréal et le Grand Montréal – avant de comparer à l’échelle du Québec dans son ensemble qui comprend un vaste territoire rural où le bilinguisme a peu de raison d’être comme dans plusieurs territoires ruraux des provinces anglophones.