Portrait-robot des électeurs de Trump

Donald Trump a reçu près de 63 millions de votes, ce qui l’a propulsé au plus haut cabinet des États-Unis.
Photo: Mark Wallheiser Agence France-Presse Donald Trump a reçu près de 63 millions de votes, ce qui l’a propulsé au plus haut cabinet des États-Unis.

Les résultats de l’élection de 2016 ont surpris de nombreux Américains. Les journalistes, les experts politiques et presque tous les gens travaillant dans le domaine politique ont vécu ce qu’ils croyaient inconcevable. Les manchettes des journaux du 9 novembre aux États-Unis annonçaient la nouvelle avec des mentions telles que « Choquant », « Renversant », et « La nouvelle réalité des États-Unis ».

 

Je me souviens d’avoir regardé le dévoilement des résultats en tant que membre du personnel du Congrès, et ce, entouré d’experts habitant Washington : analystes politiques, personnel de campagnes politiques et journalistes. Tout le monde autour de moi était bouche bée et essayait de comprendre ce qui nous avait échappé.

 

Si seulement nous avions été davantage au courant des dernières recherches sociologiques. Après ce qu’on peut appeler, à tout le moins, une campagne peu orthodoxe, Donald Trump a reçu près de 63 millions de votes, ce qui, en partie grâce au fonctionnement particulier du Collège électoral, l’a propulsé au plus haut cabinet des États-Unis.

 

Peu importe s’il a bel et bien gagné la majorité absolue du vote ou s’il avait perdu les élections, ce soutien indique clairement que ces « experts » ont négligé des groupes d’électeurs importants qui ont envoyé la nation — et à vrai dire, le monde entier — dans une direction inattendue.

 

Les électeurs de Trump

 

La semaine dernière, à Montréal, des milliers de sociologues se sont rencontrés pour partager des recherches et examiner ces données démographiques. David Norman Smith et Eric Allen Hanley, de l’Université du Kansas, ont notamment présenté « Voting for Trump : The Big Picture », une séance dans laquelle ils ont contesté la théorie selon laquelle les partisans de Trump, en grande partie des électeurs blancs « moins éduqués » (qui n’ont pas de diplôme universitaire), ont voté pour ce dernier en raison de leur inquiétude face à leur sécurité financière. Au contraire, ces chercheurs indiquent que ces électeurs possèdent une forte opinion sur les minorités, les femmes et les immigrants, ce qui a davantage influencé leurs décisions que leurs problèmes de sécurité économique.

 

Par exemple, ils croient que si les Américains noirs faisaient plus d’efforts, ils pourraient être aussi bons que les Américains blancs ; que les femmes exigeant l’égalité cherchent plutôt à obtenir des faveurs spéciales ; et que les immigrants sans-papiers arrivés au pays lorsqu’ils étaient enfants devraient être renvoyés dans leurs pays d’origine, et ce, même s’ils ont vécu la majorité de leur vie aux États-Unis et qu’ils y ont terminé leurs études.

 

« Les sondages démontrent que les électeurs éduqués qui ne partagent pas ces opinions n’ont pas voté pour Trump », explique Smith. « Il ne s’agissait donc pas d’un écart d’éducation, mais plutôt de leur point de vue sur la façon dont ils croient être traités injustement par rapport à d’autres populations. »

 

Suprémacistes blancs

 

On retrouve également un autre groupe reconnu pour avoir donné un grand soutien à la campagne de Trump lors des élections : les suprémacistes blancs. La campagne de Trump a souvent renié tout lien avec des groupes nationalistes blancs, mais de nombreux leaders du mouvement ont clairement affiché leur soutien. Richard Spencer, chef du National Policy Institute et nationaliste blanc, a d’ailleurs déclaré après l’élection « Hail Trump ! Hail our people ! Hail victory ! ».

 

Les sociologues Aaron Pankofsky et Joan Donovan, de l’Université de Californie à Los Angeles, ont également présenté leurs recherches explorant ce qui se passe lorsque de tels puristes raciaux découvrent qu’ils sont d’ascendance mixte.

 

Maintenant que la science peut déterminer les origines raciales et ethniques d’une personne à partir d’un échantillon de salive, beaucoup de ceux qui sont attachés à ces idées de « pureté raciale » font face au fait qu’ils ne sont pas si purs qu’ils le croyaient. A priori, faire face à ce dilemme ne semble pas exiger trop de réflexion, mais plusieurs justifient les résultats dans le but de maintenir leur idéologie.

 

Ces deux sociologues ont mené leurs recherches sur le site Web Stormfront, un forum relié à la suprématie blanche, afin de trouver des discussions sur ces tests ADN. Ces derniers y ont trouvé plusieurs membres qui faisaient l’annonce de leurs résultats démontrant qu’ils étaient en fait partiellement du Moyen-Orient ou partiellement africains. Un grand nombre contestait simplement les résultats en stipulant préférer le « test du miroir » : « Quand je me regarde dans le miroir, je suis blanc. Cela m’est plus important que ce qu’un test peut indiquer. » D’autres se disaient être satisfaits du fait qu’ils étaient blancs en grande partie, incapables de déceler l’ironie de tenir de tels propos contradictoires.

 

D’autres ont même soutenu que les tests faisaient partie d’une conspiration contre eux. « Certaines de ces personnes ont dit : “Eh bien, savez-vous que 23andMe est une organisation présidée par des juifs ? On ne peut tout simplement pas leur faire confiance. Ils veulent faire en sorte que les Blancs doutent de leur héritage, alors les résultats ne peuvent pas être fiables !”», mentionne Pankofsky.

 

Armes à feu

 

Selon une étude de Harvard et des Northeastern Universities, 55 millions d’Américains propriétaires d’armes possèdent environ 265 millions d’armes à feu — ce qui équivaut à plus d’une arme à feu pour chaque Américain. Cependant, près de la moitié de ces armes sont dans les mains d’amateurs qui représentent 3 % des adultes américains. De nombreux militants proarmes à feu ont acclamé l’élection de Trump avec joie.

 

« Les propriétaires d’armes à feu à travers le pays ont poussé un soupir de soulagement lorsque Donald J. Trump a été assermenté […] en tant que 45e président des États-Unis », a déclaré une page Web de la National Rifle Association.

 

Le fait de posséder une arme à feu n’est pas une situation unique en soi, ce que, selon moi, le Canada sait bien — avec 30 pistolets pour 100 habitants. Mais je me suis souvent fait dire par des amis étrangers que le lien que partagent les États-Unis avec les armes à feu leur apparaissait bizarre, y compris le fait de les porter en tout temps.

 

En s’appuyant sur des entrevues avec 43 propriétaires d’armes à feu, ainsi que sur 30 mois de recherche ethnographique dans des écoles d’arme à feu et des champs de tir, les sociologues Harel Shapira et Samantha Simon ont notamment examiné comment les propriétaires d’armes à feu justifient et légitiment cette pratique.

 

Ils ont constaté que de nombreux propriétaires d’armes ressentaient le besoin de porter leurs armes en tout temps au cas où quelque chose de « mal » se produisait, au point que cela devienne l’une de leurs responsabilités. Ils considèrent également les armes à feu comme étant des « outils » qui, parfois, sont nécessaires pour tuer les « méchants » qui pourraient faire du mal à qui que ce soit.

 

« Nous comprenons, en tant que propriétaires d’armes à feu, la valeur de la vie et ce que cela signifie », explique Clay Daniels. « Nous l’utilisons comme un instrument pour nous protéger. Nous l’utilisons comme un instrument pour protéger ceux que nous aimons et qui nous tiennent à coeur. »

8 commentaires
  • Pierre Bernier - Abonné 15 août 2017 06 h 58

    Éclairages

    Un résultat d’élection à la présidence en dit long sur la population des États-Unis.

  • Raymond Labelle - Abonné 15 août 2017 09 h 52

    Corrélation n'est pas raison.

    Ces électeurs auraient sans doute voté républicain de toute façon, même si le candidat républicain (disons quelqu'un d'autre que Trump) avait été relativement raisonnable sur ces questions. Avec Hillary comme candidate qui succède à Barack avec sa bénédiction...

    Des électeurs qui auraient voté démocrate ont voté pour Trump à cause de l'insécurité économique - c'est ce qui a fait la différence. La rust belt (là où sont les travailleurs de l'auto qui ont perdu leur emploi) était traditionnellement et fortement démocrate. Or, Trump a coiffé les démocrates par un cheveu dans ces États, ce qui lui a permis de rafler les grands électeurs de ces 5 états.

    Pendant la campagne, Trump a, devant les caméras, menacé les constructeurs automobiles qui délocalisaient de mesures de rétorsion et a vilipendé l'ALÉNA - et il est vrai que la délocalisation au Mexique a été favorisée par L'ALÉNA (surtout par les plus bas salaires et la proximité géographique, mais bon, mais quel est le poids de chacun de ces facteurs?). Or, Hillary est associée à l'ALENA. Tout ça est objectivement injuste et plus complexe, bien entendu, mais pour voir ce qui influence les esprits. Ces travailleurs ont aimé ce discours.

    Les mineurs de charbon de Pennsylvanie s'inquiètent pour leur emploi - les promesses de Trump comme quoi les mesures anti-changement climatiques ne viendraient pas menacer leurs emplois et de réouvrir les mines et de donner la priorité aux mines de charbon américaines ont bien sûr séduite ces chômeurs ou ceux qui craignent de le devenir. La différence qui fait passer les grands électeurs de l'État aux Républicains.

    Il y a aussi d'autres raisons, qu'avaient vues Michael Moore.

  • Raymond Labelle - Abonné 15 août 2017 10 h 49

    Un autre qui ne s'était pas trompé.

    "Les journalistes, les experts politiques et presque tous les gens travaillant dans le domaine politique ont vécu ce qu’ils croyaient inconcevable." L'article.

    Notons le "presque" de cette citation. Et parlons, après Michael Moore, d'une autre exception.

    Encore plus extraordinaire - ce prof d'histoire, Allan Lichtman, a conçu treize affirmations - si 6 de celles-ci sont fausses pour un candidat, ce candidat est battu. Pas d'analyse de sondages. Pas de statistiques - sauf pour une des treize affirmations: "les tiers partis ont moins de 5% du vot)".

    Au moment où il a conçu ces affirmations, il les a appliquées à toutes les élections, alors passées, de 1860 à 1982, puis a appliqué la même technique depuis 1982 jusqu'à Trump, qui étaient alors des élections futures - sans jamais se tromper!

    Les affirmations peuvent être vérifiées plusieurs mois avant l'élection - souvent le prof faisait sa prédiction quand son candidat dont il prédisait la victoire traînait loin derrière dans les sondages.

    D'ailleurs, il a aussi fait connaître ses affirmations publiquement - on peut donc faire l'exercice soi-même. On peut même vérifier a posteriori la valeur prédictive.

    Pour détails, ici: https://www.washingtonpost.com/news/the-fix/wp/2016/09/23/trump-is-headed-for-a-win-says-professor-whos-predicted-30-years-of-presidential-outcomes-correctly/?tid=a_inl

    • Hermel Cyr - Abonné 15 août 2017 12 h 17

      Tout de suite après l'élection de Trump, le professeur Lichtman a prédit qu'il ne finirait pas son mandat !

      Faudra être attentif et surtout souhaiter bonne chance au prof. Lichtman.

    • Raymond Labelle - Abonné 15 août 2017 13 h 46

      Merci de cette touche supplémentaire M. Cyr - la suite de l'histoire. En effet, on souhaite vraiment que le prof Lichtman ne se trompe pas sur celle-là non plus.

  • Pierre Robineault - Abonné 15 août 2017 12 h 28

    Salive et ADN

    Intéressant. Mais ce qui me fait non pas sourire mais carrément rire d'amusement, c'est cette nouvelle propension à procéder à l'analyse de la salive dans le but de connaître nos origines génétiques. Procédure qui fait bien l'affaire des Mormons américains de l'état du Utah qui possèdent la plus grande banque de données généalogiques de l'ensemble des Américains au sens proprement logique à savoir le fait d'habiter l'Amérique dont fait partie le Canada et les USA, par exemple.
    Elle fait tellement bien leur affaire qu'ils ont créé une compagnie nommée Ancestry qui fonctionne à merveille.
    Ainsi apprend-on en effet que nous sommes blancs à 22%, noirs à 16, du Moyen-Orient à ...
    Sauf qu'on ne dit jamais que 98% de l'ADN du singe est tout à fait semblable à celui de l'humain! En fouillant sur Google tout en tapant comme suit "Pourcentage d'ADN du singe comparé à celui de l'humain", on obtient des titres à consulter dont voici quelques échantillons:
    "ADN du singe plus proche de l'Homme"
    "Le cochon encore plus proche de l'homme qu'on ne pensait"
    "Le gorille et l'homme ont plus en commun que prévu"
    Il y en a même un qui dit:
    "50% de l'ADN humain est identique à celui de la banane"

    Faudrait peut-être le rappeler à Ancestry et autres chercheurs en socio-politique, ce qui leur permettrait de "sauver leur salive". En attendant je cherche moi à savoir comment on peut identifier précisément le gène typique d'une personne dont l'un des lointains ancêtres était un habitant du Moyen-Orient!
    Le tout dit de la part d'un néophyte du domaine.

    • Sylvain Auclair - Abonné 15 août 2017 18 h 11

      En fait, ce qu'on recherche dans ces analyses, ce sont certains gènes très spécifiques. Un exemple: les cheveux blonds sont typiques de certaines populations du nord de l'Europe. Même s'il ne s'agit que d'un seul gène, ça peut indiquer une origine.

  • Raymond Labelle - Abonné 15 août 2017 13 h 44

    Experts sidérés ? Pas tous. Michael Moore avait vu cela bien d’avance – et pour les bonnes raisons.

    "Les journalistes, les experts politiques et presque tous les gens travaillant dans le domaine politique ont vécu ce qu’ils croyaient inconcevable." L'article.

    L’industrie du commentaire journalistique, des analystes, la chaire Raoul-Dandurand ont généralement été sidérés par la victoire de Trump. On les comprend – comment une telle chose a-t-elle pu être possible ?

    Facile d’être intelligent et perceptif… après le fait.

    Plus difficile avant. Et pourtant, Michael Moore a été lumineux. En juillet 2016 il avait prédit la victoire de Trump. Chanceux parce que catastrophiste ? Non, il donnait ses raisons. On peut, après le fait, observer non seulement que sa prédiction était juste, mais aussi les raisons appuyant celles-ci.

    Il avait donné 5 raisons pour lesquelles il prédit cette victoire. Parmi celles-ci, le passage aux Républicains des 4 États de la « rustbelt » - ces États des Grands Lacs touchés par la délocalisation de l’industrie automobile et le déclin de mines de chargon - Michigan, Ohio, Pennsylvania et Wisconsin. Puis il explique comment Trump va les gagner et pourquoi- ce qui est arrivé, comme il l'a dit.

    Moore avait aussi justement fait remarquer que Mitt Romney, en 2012, avait perdu par 64 voix de grands électeurs – le même nombre que ceux des 4 états de la rust belt qui avaient voté démocrate en 2012.

    Le texte de juillet 2016 où Moore avait fait et expliqué sa prédiction: http://michaelmoore.com/trumpwillwin/

    On voit aussi d’autres explications dont certaines reliées à une compréhension profonde de l’état psychologique de la société américaine – très intéressant et instructif. Une vision à la fois logique et intuitive de sa société. Ce texte est relativement court. Je ne saurais trop en recommander la lecture.