La liberté d’expression n’est pas une fin en soi

Puisque la lutte contre la dissémination des discours racistes est l’un des principaux arguments invoqués pour l’encadrement de la liberté d’expression, il semble important de réfléchir à ces deux notions pour comprendre la montée de la xénophobie depuis quelques années au Québec et ailleurs, et y réagir plus efficacement.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Puisque la lutte contre la dissémination des discours racistes est l’un des principaux arguments invoqués pour l’encadrement de la liberté d’expression, il semble important de réfléchir à ces deux notions pour comprendre la montée de la xénophobie depuis quelques années au Québec et ailleurs, et y réagir plus efficacement.

Peu de droits sont l’objet d’une attention aussi importante que la liberté d’expression, qui est garantie par le premier amendement aux États-Unis et au coeur des constitutions des démocraties libérales. Les limites posées à ce droit soulèvent presque immanquablement des débats passionnés.

 

L’un des seuls équivalents en matière de passions et de débats semble être le racisme, bien que les deux réalités soient à l’opposé l’une de l’autre : si la liberté d’expression est valorisée (au moins en principe) par pratiquement tout le monde, le racisme est pour sa part le système de pensée le plus unanimement rejeté (encore une fois, au moins en principe), au point d’être devenu une insulte dont personne ne veut être la cible.

 

Nous proposons d’analyser les rapports et tensions entre ces deux notions. Puisque la lutte contre la dissémination des discours racistes est l’un des principaux arguments invoqués pour l’encadrement de la liberté d’expression, il nous semble important de réfléchir à ces deux notions pour comprendre la montée de la xénophobie depuis quelques années au Québec et ailleurs, et y réagir plus efficacement.

 

Approches

 

Deux principales approches de la liberté d’expression peuvent être distinguées dans la littérature juridique — nous les appellerons ici l’approche absolue et l’approche relative. L’approche absolue stipule que la liberté d’expression est la pierre angulaire des démocraties contemporaines et que sa défense prévaut donc sur d’autres droits. C’est à cette lecture que correspond la décision prise par la Cour suprême américaine en 1978 de permettre la tenue de manifestations organisées par des groupes nazis, en soutenant que la répugnance qu’inspirent leurs idées ne justifie pas que l’État les censure.

 

L’approche relative, pour sa part, considère la liberté d’expression comme une partie d’un ensemble plus large de droits, qui doivent s’équilibrer les uns les autres. Ainsi, tout en affirmant le caractère primordial de la liberté d’expression pour une société démocratique, cette liberté se voit inscrite dans les limites imposées par le respect des autres droits garantis par les constitutions nationales et les conventions internationales, tels que le respect de la dignité humaine et la protection contre toute forme de discrimination.

 

À cette lecture relative de la liberté d’expression correspond, par exemple, la Convention internationale des Nations unies sur l’élimination de toutes formes de discrimination raciale, entrée en vigueur le 4 janvier 1969 et ratifiée par plus de cent pays.

 

C’est à cette deuxième école de pensée, soit l’approche relative, que nous appartenons. Nous pensons effectivement que la liberté d’expression est primordiale, mais qu’elle doit être envisagée comme un droit qui, tous comme les autres droits, ne constitue pas une fin en soi, mais plutôt un outil dans l’accomplissement d’un objectif supérieur, soit une société qui respecte la dignité et l’intégrité de chacun et chacune de ses membres.

 

La Meute

 

Cette prise de position nous semble importante pour s’opposer à une lecture tronquée de la liberté d’expression, qui la limite à une sorte de bouclier pour éviter des accusations de racisme. La Meute, groupuscule d’extrême droite se disant en lutte contre « l’intégration et l’agrandissement de l’islam sur nos terres » et prônant des mesures telles que le boycottage des produits halal et le recul des politiques encourageant le multiculturalisme, en est un exemple probant.

 

Leur vision de la liberté d’expression est problématique à plusieurs égards. Elle rejette d’abord le principe que des personnes avec des opinions divergentes puissent dialoguer dans le respect : le style d’intervention de ce groupe se rapproche effectivement moins de l’argument que de l’insulte.

 

Les personnes qui s’opposent à leurs vues sont présentées comme des « fanatiques islamistes » ou des « idiots utiles » aveuglés par le « délire de la justice sociale ». Les responsables de La Meute n’hésitent d’ailleurs pas à forcer le retrait de publications sur les médias sociaux si elles leur semblent « diffamatoires », et vont parfois jusqu’à envisager des poursuites contre des personnes ou organisations qui critiquent leur groupe.

 

Elle suppose ensuite que les propos tenus par ce groupe — et ceux qui s’y apparentent — n’ont pas d’incidence sur le sentiment de stigmatisation vécue par les communautés de confession musulmane au Québec.

 

On se saurait pourtant négliger l’impact que peut avoir cette manière d’être constamment présenté comme un problème à résoudre, un risque à évaluer continuellement. Ne pas pouvoir dénoncer les effets de ces discours sans se voir accusé d’être « antidémocrate » ou « ennemi de la liberté d’expression » constitue une entrave au développement d’un débat public véritablement inclusif.

 

Vivre-ensemble

 

Vu la centralité de la liberté d’expression dans notre imaginaire politique, il est normal que plusieurs perspectives à son sujet s’affrontent dans l’espace public. Nous estimons, pour notre part, qu’il faut s’assurer à tout prix que cette liberté demeure une manière de rendre les interactions humaines plus harmonieuses et ne soit pas réduite à un prétexte pour manquer de respect à autrui sans conséquences.

 

Il nous semble temps d’admettre, en définitive, que le principal défi pour la démocratie et le vivre-ensemble au Québec aujourd’hui ne réside pas dans les accommodements raisonnables ou le port du voile, mais bien plutôt dans la rhétorique belliqueuse et catastrophiste employée par un nombre croissant de groupes xénophobes, inspirés notamment par les succès de l’extrême droite en Europe et de l’Alt-Right aux États-Unis.

 

Le Québec n’est pas en guerre contre un ennemi invisible, et aucun de nos problèmes ne se réglera en proclamant un pseudo état d’urgence face à l’arrivée de réfugiés syriens ou aux demandes pour une commission sur le racisme systémique. Le dialogue demeurera notre principal outil pour réfléchir et construire une société qui réponde à nos besoins et à nos aspirations, ce qui nécessite la défense d’une idée à la fois forte et inclusive de la liberté d’expression.

  • Sylvain Deschênes - Abonné 8 août 2017 08 h 17

    Photo

    Encore ce ton bondieusard pour sermonner et exclure.
    Et une belle photo qui fait tout pour nous rassembler!

  • Sylvain Deschênes - Abonné 8 août 2017 08 h 34

    Drapeau du Québec

    Pourquoi toujours choisir d'amalgamer l'extrême droite avec le nationalisme québécois et le drapeau du Québec? Il existe pourtant autant de personnes fédéralistes qui adhèrent à ce type d'idéologie.
    Sylvie Ménard

    • Loraine King - Abonnée 8 août 2017 11 h 33

      Je doute que le photographe ait donné aux manifestants des drapeaux du Québec ou une pancarte dénonçant Radio-Canada et la Charte ! Ce sont, j'en suis convaincue, ces manifestants qui s'associent au nationalisme. On peut bien se demander, pourquoi ?

    • Sylvain Deschênes - Abonné 8 août 2017 15 h 44

      À Lorraine King: Je parlais du choix de la photo, qui va toujours dans le même sens. J'ai pourtant signifié que l'extrême droite était partagée en parts égales entre nationalistes canadiens et nationalistes québécois. Or ce sont toujours ces derniers que l'on décide d'amalgamer.
      Sylvie Ménard

    • Marc Tremblay - Abonné 8 août 2017 17 h 05

      Le choix d'une photo illustrant un texte n'est jamais innocent.

    • Raymond Labelle - Abonné 9 août 2017 11 h 56

      Hypothèse charitable dans ce cas - l'article parle assez longuement du cas de la Meute pour illustrer son point de vue, Le Devoir a cru la photo pertinente pour illustrer l'article - et le journal devait trouver un trou à remplir dans la page (problème technique).

      De façon plus générale, on a en effet l'impression que les médias font beaucoup cette association nationalisme québécois / ultra-droite et qu'on a l'association à l'ultra-droite plus prudente et/ou moins ostensiblement relatée quand il s'agit de groupes "canadians".

  • François Genest - Abonné 8 août 2017 09 h 22

    Vision intéressante mais étroite

    D'abord, toutes mes félicitations pour votre prise de parole. En soit, cette lettre est une action concrète contre le racisme et elle vous vaut un mérite incontestable à mes yeux. Je souhaite donc que vous receviez ma critique comme une proposition amicale et sans intention aucune de réduire la portée de vos idées. Sur la base de mes lectures et réflexions sur le sujet - et c'est une préoccupation très prégnante chez moi - je suis persuadé que le racisme n'est pas réductible à une notion comme peut l'être la liberté chez bien des auteurs. Si c'était le cas, il pourrait être théorisé, étudié et élucidé d'une façon similaire. Dans nos constructions politiques libérales, la liberté est tenue pour condition première à l'organisation sociale, c'est donc une valeur antéjuridique. Le racisme, de son côté, est un phénomène qui me semble agir et se développer à l'extérieur de la pensée rationnelle tout en créant de réelles injustices qui transforment et corrompent la loi. L'idée même d'un cadre juridique pour encadrer la liberté d'expression est alors vouée à l'échec, puisque c'est le racisme qui agit sur la loi et non l'inverse. Pour combattre le racisme, il faut donc penser aussi en dehors du cadre juridique et être prêt à le confronter là où il se trouve, quitte à manifester dans l’espace public.

  • Gisèle Filion - Abonnée 8 août 2017 09 h 36

    Éteindre les lumières !

    Que la liberté d'expression ne soit pas une fin en soi, selon vous, ne constitue pas un argument valable pour la remettre en cause, telle qu'elle existe actuellement.

    La dissémination de propos que vos n'aimez pas, c'est justement ça aussi, la liberté d'expression. En créant une nouvelle sorte de pseudo-liberté d'expression, n'êtes-vous pas en train d'éteindre Les Lumières ? Ne proposeriez-vous pas, du coup, un recul ?

    "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de le dire..."

    Voltaire, le philosophe des Lumières. Connaissez-vous?

    Je trouverais plus important de s'attaquer aux discours religieux liberticides, tels que ceux qui menacent les fidèles de damnation éternelle, ou que sais-je encore, s'ils osent sortir de la religion ou ne pratiquent pas selon...
    Ça, c'est du kidnapping de la liberté de conscience de haut vol. La liberté de conscience est prioritaire à la liberté d'expression. Que vaudrait une liberté d'expression sans la liberté de conscience ?
    Il serait plus urgent selon moi, de commencer par épurer les religions de leurs menaces psychologiques, plus sournoises et tendancieuses. Les menaces dans la société civile sont punies par la loi.
    Pourquoi seraient-elles permises dans les religions ?


    Les lois actuelles sont bien suffisantes pour condamner les propos haineux de ceux qui en formulent, à l'endroit de

    per-son-nes i-den-ti-fia-bles.

    En dehors de ça, on discute d'idéologie.
    Vouloir contrôler ce qui se dit à propos d'une idéologie, n'est-ce pas attenter à la liberté d'expression de façon frontale et abusive ?

  • Pierre Marcotte - Abonné 8 août 2017 10 h 10

    Le problème avec le relativisme

    Une vision relative de la liberté d'expression est foncièrement subjective. La "limite" acceptable sera interprétée de façon fluide selon qui parle, ce que la personne dit, le ton utilisé, bref, le fil message sera perdu dans un brouillard de perception et de préjugés.
    Un droit est un droit. Il n'existe pas de "droit de ne pas être offensé", et c'est tant mieux.
    Les défenseurs des droits de la proverbiale veuve et orphelin oublient que leurs opposants aussi ont le droit de parole, et que des opinions diverses font avancer le débat, malgré les apparences contraires.
    En un mot comme en mille, "l'approche relative" exige un juge de la moralité, ce que l'instauration de la liberté d'expression voulait *justement* éliminer.