Lorsque les politiques de santé tuent

La responsabilité ultime incombe au ministère de la Santé et des Services sociaux, qui détermine annuellement, à travers un processus opaque, les coûts pour le système de santé public — sans compter les honoraires des médecins — d’une visite à l’externe ou d’une hospitalisation pour chaque institution.
Photo: iStock La responsabilité ultime incombe au ministère de la Santé et des Services sociaux, qui détermine annuellement, à travers un processus opaque, les coûts pour le système de santé public — sans compter les honoraires des médecins — d’une visite à l’externe ou d’une hospitalisation pour chaque institution.

La semaine dernière, les projecteurs étaient de nouveau braqués sur le Centre universitaire de santé de McGill (CUSM). Le rapport récent du coroner Jacques Ramsay révélait qu’on a demandé à Kimberly Gloade, une Micmaque, de payer des frais (de plus de 1000 dollars) pour une visite à l’urgence en février 2016 parce qu’elle n’avait pas sa carte d’assurance maladie.

 

Incapable de payer, Mme Gloade est partie, condamnée à souffrir pendant des semaines jusqu’à sa mort d’une cirrhose du foie à la maison, deux jours avant une consultation prévue au Projet Montréal de l’ONG Médecins du monde.

 

Le CUSM porte certainement la responsabilité de la façon horrible dont Mme Gloade a été traitée. Cependant, ceci n’est pas un événement isolé. Nous savons que, sur une base régulière, des personnes sont renvoyées chez elles par des établissements de santé à Montréal, parce qu’elles n’ont pas d’assurance maladie.

 

Processus opaque

 

La responsabilité ultime incombe au ministère de la Santé et des Services sociaux, qui détermine annuellement, à travers un processus opaque, les coûts pour le système de santé public — sans compter les honoraires des médecins — d’une visite à l’externe ou d’une hospitalisation pour chaque institution.

 

Le Ministère ajoute ensuite un supplément exorbitant de 200 % que les établissements de santé doivent réclamer aux personnes sans carte d’assurance maladie valide ! Par exemple, une hospitalisation aux soins intensifs coûte au système 4000 dollars par jour, mais un « non-résident » du Québec sans couverture d’assurance maladie se verra facturer plus de 12 000 dollars.

 

En conséquence, lorsque les établissements de soins de santé soumettent leurs budgets au Ministère à la fin de chaque exercice financier, leur déficit est gonflé artificiellement en raison des frais imposés aux personnes sans assurance, dont la plupart ne sont pas en mesure de payer. Compte tenu de la pression pour équilibrer les budgets des hôpitaux, les institutions adoptent des politiques agressives exigeant que les soins soient payés à l’avance, traitant ainsi en boucs émissaires les groupes les plus marginalisés de la société.

 

Victimes

 

Les personnes migrantes qui n’ont pas de couverture médicale en raison de leur statut précaire d’immigration semblent être les cibles visées par ces politiques. En effet, au fil des années, le gouvernement québécois a érigé de nombreux obstacles pour empêcher certains migrants (et leurs enfants) d’accéder aux soins de santé.

 

Par exemple, contrairement aux bébés nés d’un parent ou de parents sans un statut d’immigration reconnu en Ontario, qui reçoivent une couverture médicale provinciale à la naissance, ces bébés ne sont pas couverts par la RAMQ quand elles et ils sont nés au Québec à cause d’un flou législatif.

 

De même, les immigrants reçus doivent attendre trois mois après leur arrivée au Québec, et ce, malgré leur statut de résident permanent, pour obtenir une couverture de la RAMQ.

 

Le gouvernement québécois a institué cette politique, appelée « délai de carence », en 2001, prétendument pour prévenir les abus interprovinciaux de services de santé. Toutefois, un rapport de 2013 de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a dénoncé sans équivoque le délai de carence, révélant que les immigrants représentaient la grande majorité des victimes de cette politique.

 

Enfin, les personnes ayant un statut d’immigration précaire n’ont pas de couverture de soins de santé publique. À toutes ces personnes — bébés, enfants ou adultes — seront facturés des frais majorés pour accéder aux soins de santé, même si beaucoup d’entre elles travaillent ou vont à l’école, et qu’elles font toutes partie intégrante de nos communautés au même titre que n’importe qui d’autre vivant ici.

 

Couches de discrimination

 

Les souffrances évitables de Mme Gloade, et ultimement sa mort, constituent un exemple inquiétant des impacts désastreux que les politiques anti-migrants ont sur d’autres groupes marginalisés, comme les personnes vivant dans la rue et les autochtones. Dans ce dernier cas, ces impacts sont exacerbés par les couches de discrimination systémique découlant d’une histoire de génocide et d’un colonialisme toujours en cours.

 

Ces politiques draconiennes empêchent systématiquement les personnes qui en ont souvent le plus besoin d’avoir accès à des soins décents. Trop de gens ont payé ce prix par leur santé et, dans les cas les plus dramatiques, par leur vie.

 

La volonté politique de centrer notre système de santé sur la compassion et la solidarité permettrait d’assurer que des cas comme celui de Mme Gloade ne se reproduisent plus jamais. D’ici là, nous portons toutes et tous la responsabilité de laisser se poursuivre ce statu quo révoltant.

 

Les établissements de santé devraient traiter tout le monde en fonction de leurs besoins, et non de leur capacité de payer. La motion opportuniste de ville-sanctuaire, récemment adoptée par la ville de Montréal, est malheureusement dépourvue de toute substance. Construire une vraie « ville solidaire » demande un travail acharné, mais nous permettrait de proposer des soins de santé pour toutes et tous. Une première étape, bien modeste, est d’exiger la fin de ces politiques inhumaines.

 
*Anne-Marie Gallant et Dror Warschawski ont contribué à ce texte
 

*Andrea Figueroa, étudiante en soins infirmiers, Montréal
Anne-Marie Gallant, intervenante en santé mentale, Montréal
Anne-Sara Briand, étudiante en médecine et conseillère de MQRP, Montréal
Annie Li, médecin de famille, Montréal
Ariane Blais Ouellette, sage-femme, Montréal
Arnold Aberman, médecin de famille, Beauharnois
Baijayanta Mukhopadhyay, médecin de famille, Montréal
Bronwen Agnew, sage-femme, Montréal
Camille Gérin, médecin de famille, Montréal
Camille Laflamme, résidente en médecine interne, Montréal
Carole Levaque, psychothérapeute, Montréal 
Catherine Gagnon, infirmière praticienne spécialisée (première ligne), St-Paul d'Abbotsford
Catherine Jarvis, médecin de famille, Montréal
Chip Phi, pédiatre, Montréal
Colin Chalk, neurologue-en-chef, Hôpital général de Montréal
Claudette Bardin, pédiatre, Montréal
David Barbeau, médecin de famille, Montréal
David Béchard, médecin interniste, Montréal
Ellen Rosenberg, médecin de famille, Montréal
Eric Jarvis, psychiatre et directeur du service de consultation culturelle de l'Hôpital général juif, Montréal
Esli Osmanlliu, résident en médecine d'urgence pédiatrique, Montréal
Ève Guillotte, médecin de famille, Montréal
Faiz Ahmed Khan, médecin pneumologue, Montréal
Fernando Alvarez, pédiatre gastroentérologue et conseiller de MQRP, Montréal
François-Samuel Lahaie, résident en psychiatrie et conseiller MQRP, Montréal
Franziska Baltzer, pédiatre en médecine de l'adolescence, Montréal
Giuseppina Di Meglio, pédiatre en médecine de l'adolescence, Montréal
Helen Hudson, MSc(A) en sciences infirmières, Montréal
Iryna Nishchemenko, infirmière, Montréal
Isabelle Leblanc, médecin de famille et présidente de MQRP, Montréal
Jackson Hagner, travailleur, social, Montréal
Jaclyn Mills, infirmière clinicienne, Montréal
Jennifer Turnbull, urgentoloque pédiatrique, Montréal
Juan Carlos Chirgwin, médecin de famille, Montréal
Lavanya Narasiah, médecin de famille, Montréal
Marie-Claude Goulet, médecin de famille, Montréal
Natalie Mathews, résidente en pédiatrie, Montréal
Nicolas Demers, médecin de famille et conseiller de MQRP, Montréal
Nikki Rink, pédiatre, Montréal
Olivier Sabella, médecin de famille, Montréal
Pascal Oung, infirmier clinicien, Montréal
Patricia Li, pédiatre, Montréal
Paul v Nguyen, médecin interniste, Montréal
Robert Mahood, médecin de famille, Montréal
Runye Gan, médecin interniste, Montréal
Saideh Khadir, médecin de famille et conseillère de MQRP, Montréal
Samuel Harper, médecin de famille (inactif), Kamouraska
Sarah Simmons, infirmière clinicienne spécialisée, Montréal
Scott Weinstein, infirmier, Montréal
Sophie Schoen, infirmière, Montréal

8 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 7 août 2017 04 h 59

    ... pas charrier !

    « Dans ce dernier cas, ces impacts sont exacerbés par les couches de discrimination systémique découlant d’une histoire de génocide et d’un colonialisme toujours en cours. » (Nazila Bettache, Samir Shaeen-Hussain, Médecin interniste / CHUM, et Pédiatre urgentiste / CUS Mcgill)

    De cette citation, genre rock’n’roll, et bien que le Système actuel de la Santé et Services sociaux soit géré par des indices du néolibéralisme, il n’en demeure pas moins qu’il ne saurait se découler d’une histoire de génocide, encore moins d’un quelconque colonialisme !

    Certes, le Système éprouve ce besoin d’un certain rajeunissement, mais l’accuser de génocide, faut quand même ...

    ... pas charrier ! - 7 août 2017 -

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 7 août 2017 15 h 24

      Vous citez mais vous n'avez manifestement pas compris la citation. Le système de santé n'est pas génocidaire, mais les effets de ses pratiques sur la population autochtone découlent d'une histoire canadienne dont le colonialisme et les pratiques génocidaires font partie.

      C'est fou comme l'indignation est à géométrie variable, selon la population discriminée....

    • Marc Therrien - Abonné 7 août 2017 17 h 40

      Ou dit autrement et plus simplement, il y a des personnes qui, marquées par les stigmates des traumatismes infligés par leurs oppresseurs, ne se présentent pas avec les mêmes chances d'être traitées équitablement quand les préjugés à leur égard les dominent encore. Toutes n'en meurent pas à chaque fois, mais bien entendu, une mort pathétique comme celle-là est toujours de trop.

      Marc Therrien

  • Jean-François Trottier - Abonné 7 août 2017 08 h 32

    Qu'est-ce qu'on ne "compte" pas ?????

    "La responsabilité ultime incombe au ministère (...) qui détermine (...) les coûts pour le système de santé public — sans compter les honoraires des médecins — d’une visite à l’externe ou d’une hospitalisation pour chaque institution."

    Cette phrase dit beaucoup et rien du tout. Ce "sans compter" est extrêmement révélateur, et il faudra bien un jour arrêter de "ne pas compter".

    Cette analyse du "coût à l'acte", très efficace dans un environnement manufacturier, est imbécile, prétentieux et inhumain dans le monde hospitalier.
    Dans les faits, il est impossible d'étudier chaque geste des professionnels de la santé, SANS COMPTER LES MÉDECINS, selon cette grille.

    Un médecin a le luxe de s'occuper d'un cas à la fois. Pas une infirmière, ou en tout cas rarement.
    Je ne vais pas décrire la tâche infirmière. Je conseille aux médecins d'entrer incognito dans n'importe quel département d'hôpital. Ils seront comme tout le monde éblouis par le travail des infirmières, et d'autant plus qu'ils ne seront pas, pour une fois, le seul centre d'intérêt.

    Dans les faits les médecins sont les plus mals placés pour comprendre les failles du système. Par contre ils voient très bien les cas causés par lesdites failles.
    Quand il est en fonction dans un hôpital, qui devrait oeuvrer en fonction du patient, il est impensable qu'un médecin soit payé à l'acte... Ce qui est en fait le point de départ de cette comptabilité maladive dont on fait acte ici.

    Les médecins doivent être payés à l'heure, un point c'est tout. Sinon les hôpitaux resteront ce qu'ils sont devenus, des dispensaires de brousse.
    Les médecins sont dans leur grande majorité in-ca-pa-bles de gérer quoi que ce soit. Ils ne gèrent même pas leur facturation!!
    Les postes de gestion doivent leur être interdits.

    La plupart d'entre eux sont capables de se montrer intelligents, sinon humains. Il me semble.

    Étant donné leur position de force disproportionnée, à eux de réagir et de faire pression, et d'abord sur le Coll

    • Gaetane Derome - Abonnée 8 août 2017 01 h 29

      M.Trottier,

      Les médecins ne sont pas tous payés a l'acte,surtout en centre hospitalier.Le tarif horaire existe aussi pour les médecins généralistes et pour les spécialistes il y a un autre mode aussi qu'a l'acte.
      Pour ce qui est du cas présenté dans cette lettre je suis horrifée qu'une dame ait été retournée et soit morte chez elle.Je pense que toute personne se présentant dans un CH et nécessitant des soins essentiels doit en recevoir même sans carte RAMQ.Cependant,pour ce qui est des illégaux sans carte RAMQ et ne nécessitant pas de soins urgents on est en droit de refuser ces gens qui n'ont jamais payer d'impôts pour ces soins.Je ne parle pas ici des autochtones nés ici et des itinérants québécois,il faut s'occuper des nôtres.

  • Robert Beauchamp - Abonné 7 août 2017 10 h 04

    Le droit et l'obligation

    Le système de santé est aussi victime de son propre laxisme entre autre dans les cas où des femmes de pays étrangers arrivent à temps pour accoucher en sol canadien afin de pourvoir leurs rejetons d'une citoyenneté canadienne. On les aide même à remplir le formulaire. Courez après la facture ensuite. On offre également des soins aux personnes qui se font hospitaliser ici pour des motifs religieux. Pendant ce temps on coupe dans les soins auxquels nous avons droit et pour lesquels nous avons payé. On pourrait ajouter le laxisme concernant le contrôle pertinent sur l'identité des personnes en lien avec la carte d'assurance-maladie.
    Je qualifierais ce système de passoire POLITIQUE. On ne veut pas de plainte concernant des accusations de racisme ou de ségrégation dans cette société dite multiculturelle dont plusieurs membres établis n'hésiteront pas à fournir les trucs pour passer au travers les mailles du filet, comme c'est le cas dans la congestion migratoire actuelle.. Mais les petits vieux Québécois peuvent engorger les salles d'attente comme du bétail même s'ils ont payé toute leur vie, ils sont résilients.

  • Johanne - Abonnée 7 août 2017 10 h 35

    Des politiques qui tuent: en santé, mais aussi dans le domaine du logement

    Au Québec, les Québécois, locataires pour l'immense majorité, n'ont à toutes fins pratiques, droit à l'avocat: primo, en raison des politiques du gouvernement qui ne régit pas l'accès à l'avocat, secundo, par la faute du Barreau qui tarde à réformer le mode de facturation de ses membre.

    Avec ce résultat: à l'instar de la santé, en matière de logement, à plus ou moins long terme, les politiques ont pour effet de précipiter à la rue et ensuite, par voie de conséquence, de stigmatiser en apposant un diagnostic de maladie mentale, et finalement, le médicament fait le reste du travail.

    • Johanne - Abonnée 8 août 2017 10 h 14

      N.B. Une aussi longue liste de signataires, eut permis au lecteur d'imaginer sans trop de peine qu'un pareil réquisitoire méritait minimalement la correction des quelques fautes et emplois impropres du francais, ce qui n'eut pas été un luxe.

      Tel n'est pourtant pas le cas. Comme qui dirait: bof, le français...