Le général de Gaulle de René Lévesque

En réaction au discours du général de Gaulle, René Lévesque écrit notamment qu’il «eut même pour effet de retarder un peu notre démarche. Nous ne voulions pas qu’elle parût accrochée à cette intervention du dehors, si prestigieuse fût-elle».
Photo: Chuck Mitchell La Presse canadienne En réaction au discours du général de Gaulle, René Lévesque écrit notamment qu’il «eut même pour effet de retarder un peu notre démarche. Nous ne voulions pas qu’elle parût accrochée à cette intervention du dehors, si prestigieuse fût-elle».

La visite du général de Gaulle au Québec en juillet 1967 a marqué notre histoire nationale. Et son « Vive le Québec libre » du 24 juillet n’est pas passé inaperçu, c’est le moins qu’on puisse dire. Plusieurs événements ont souligné et souligneront le 50e anniversaire de son passage.

Mon propos, qui s’inscrit dans le cadre de cette commémoration, est autre. À partir d’écrits de René Lévesque, je tenterai de dégager son opinion sur ce personnage hors du commun.

Dans un texte peu connu, la préface au livre de Pierre-Louis Mallen, Vivre le Québec libre : les secrets de De Gaulle (Cité-Plon, 1978), René Lévesque écrit : « Pourquoi, comment de Gaulle a-t-il crié “Vive le Québec libre !” ? Rappelons-nous notre stupeur accompagnée d’une brusque et ardente chaleur montant du fond de notre coeur… Que de commentaires, que de tentatives — parfois malveillantes — d’explication a provoqués ce cri qui n’a pas fini de retentir ! » Que faut-il comprendre par « notre stupeur » ? « Des tentatives d’explication » ? Remontons dans le temps.

La mort d’un géant

Dans une chronique intitulée « Vive de Gaulle » et parue le 11 novembre 1970, le surlendemain de la mort du général, dans Le Journal de Montréal, Lévesque écrit : « Ils étaient quatre, au temps des géants de la Guerre mondiale. Trois d’entre eux tenaient leur taille de la puissance qu’ils incarnaient [Roosevelt, Staline et Churchill]. De Gaulle, lui, était pratiquement seul. »

Suit un long développement sur la contribution du général à l’histoire contemporaine de la France. Et en terminant : « [S]on fameux cri montréalais lui fut dicté d’abord — comme l’avait été son impulsion décisive au rapprochement franco-québécois — par cette même “francité” jalouse et soucieuse de tous les prolongements de son cher vieux peuple.

Ce qui n’enlève rien à l’écho universel qu’il obtint, ni à l’amorce de reconnaissance qu’il nous valut, ni à la gratitude que nous lui en devons. »

Poursuivons notre marche à rebours. En juillet 1970, Pierre Elliott Trudeau déclare à la BBC de Londres que si de Gaulle n’avait pas parlé du Québec libre, personne n’y aurait songé sérieusement. Lévesque réagit le 16 juillet dans Le Journal de Montréal : « Au moment où de Gaulle passait au balcon, nous étions au contraire tout un groupe à terminer un manifeste souverainiste sur lequel nous n’avions pas eu l’occasion de le consulter ! Je me rappelle que le cri gaulliste — dont la valeur “publicitaire” demeure inestimable — eut même pour effet de retarder un peu notre démarche. Nous ne voulions pas qu’elle parût accrochée à cette intervention du dehors, si prestigieuse fût-elle. »

Cet éclaircissement peut paraître tardif après un quasi-silence de trois ans sur « le cri gaulliste ». Il explique sans doute les réserves de René Lévesque sur l’accueil enthousiaste de certains souverainistes de l’intervention du général.

Un certain malaise

André Duchesne, dans La traversée du Colbert, paru en juin dernier chez Boréal, souligne la discrétion de Lévesque : « Il va dans son coin et attend que l’orage passe. Le cri de De Gaulle a bousculé ses propres projets. »

Certes, dans une lettre à Jean Lesage datée du 2 août 1967, dont l’essentiel porte sur l’avenir du Parti libéral, Lévesque porte un jugement réservé sur le « Vive le Québec libre ». Mais il ajoute : « Il n’en demeure pas moins qu’à mon avis, sa visite a été dans l’ensemble une formidable injection de fierté et, surtout, la plus belle occasion que nous ayons jamais eue de briser notre isolement, de sentir que notre langue et sa culture, bien loin d’être des vieilleries déclinantes, font partie d’un grand ensemble qui, même s’il n’est pas le plus gros, a autant de vie et de santé que tous les autres dans le monde d’aujourd’hui. »

René Lévesque avait cité des passages de cette lettre dans son discours au congrès du Parti libéral d’octobre 1967, mais elle ne sera rendue publique dans son intégralité qu’en 2007…

Quoi d’autre ? Dans Dimanche-Matin, le 30 juillet, dans une chronique qui porte sur les émeutes de Detroit, il écrit, presque à la sauvette, qu’il voit en De Gaulle : « Un homme qui méritait pourtant ce triomphe, qui le mérite encore, qui continue d’avoir droit, pour bien des choses essentielles, à notre reconnaissance comme à notre admiration. »

C’est un peu court. Alors qu’il avait le dimanche précédent consacré la totalité de sa chronique à « l’homme qui fait l’histoire. […] Toute sa vie nous apparaît comme une démonstration des ressources presque infinies de la volonté humaine face à ce que d’autres appelleraient l’impossible ».

Pour René Lévesque, « la France n’a pas besoin de nous. […] C’est nous qui avons besoin de la France ». Et de conclure : « Ce que [de Gaulle] nous indique par sa présence et toute une vie, c’est qu’il est possible de créer l’événement, de faire l’histoire au lieu de la subir. »

Et avant 1967 ?

À deux occasions, René Lévesque croise la route du général. En 1958, la guerre en Algérie provoque une crise politique majeure en France. Lévesque, dans le cadre de son émission Point de mire, traite abondamment le sujet et ne cache pas son penchant favorable au peuple algérien. Le 31 mai, de Gaulle, désigné premier ministre, forme son gouvernement, puis, le 8 janvier 1959, il devient président de la Ve République.

Comment réagit Lévesque, lui qui estime « que la France [est] engagée dans une aventure sans issue et qu’elle ne [peut] gagner ». Dans La Revue moderne de décembre 1959, il écrit : « Ça va tout seul maintenant. De Gaulle a exorcisé la plupart des mots tabous. Le droit des Algériens de décider de leur sort s’appelle “autodétermination”. […] Les rebelles négocient directement avec les envoyés parisiens à Tunis, à Madrid. »

Selon lui, ce revirement révèle « l’unique grandeur de la France qui mérite de durer ». Et de conclure : « Pourvu que de Gaulle dure, encore quelque temps. »

Et le de Gaulle de l’appel du 18 juin 1940 ? Selon Pierre Godin, dans sa monumentale biographie de Lévesque, celui-ci serait « devenu spontanément gaulliste en entendant l’appel lancé par le général aux combattants de la France libre ». À 17 ans, élève au collège Garnier de Québec ? Possible, bien que peu de personnes aient entendu cet appel au Québec, ni en France d’ailleurs.

Plus probable, c’est en 1941 qu’il a fait son choix. Louis Francoeur anime alors à la radio une émission pour faire connaître de Gaulle et contrer la propagande du gouvernement de Vichy ; il a pu éclairer le jeune Lévesque.

Lui-même anime une émission sur les ondes de CKCV. Dans Attendez que je me rappelle, il écrit : « On ne rencontrait encore qu’une poignée de gaullistes réduits à se parler entre eux. […] Est-ce là que s’effectua ma conversion ? Chose certaine, j’étais devenu les derniers temps l’un des rares partisans du général de Gaulle. »

La boucle est bouclée

Respect et considération expriment les sentiments que portait René Lévesque pour Charles de Gaulle, en toutes circonstances, y compris à la suite de son « Vive le Québec libre » qui, de son propre aveu, a accéléré les choses, mais a bousculé sa démarche. Or, Lévesque, qui parfois — souvent — bousculait les gens, n’aimait pas être lui-même bousculé. D’où ses réserves à la suite de la déclaration du 24 juillet 1967.

Respect et considération, donc, sans pour autant lui porter culte et vénération, encore moins en le qualifiant de libérateur du Québec. L’avenir du Québec, Lévesque l’a souvent dit et écrit, relève du peuple québécois et de lui seul. C’est ce qu’on appelle la démocratie…

14 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 15 juillet 2017 05 h 28

    Ce rappel s'imposait. Merci.

    Votre rappel très bien documenté fait ressortir à la fois l'admiration de M. Lévesque envers le Général et son ouverture à ses propos de 1967.

    M. Lévesque a saisi la portée et l'importance du «Vive le Québec libre» lancé sur la scène internationale suivie, ce qui fut aussi important, de son départ du Québec sans rencontrer les autorités canadiennes.

    Il a surtout compris le sens de ce «Vive le Québec libre» venant d'un homme qui s'est battu pour libérer la France en y investissant ses énergies et ses connaissances.

    Pour M. Lévesque, cela pouvait être fait sans recourir aux armes dans le cas du QUébec, mais impliquait que des hommes et des femmes, qui font du Québec leur patrie, s'unissent, au-delà de leurs divergences et de leurs origines, pour fonder leur pays.

    C'est toujours le défi à relever cinquante ans plus tard, ce que cherche à contrer le PM du Canada, celui du Québec et le maire de Montréal, tous des promoteurs du Canada.

    • Jean Lapointe - Abonné 16 juillet 2017 06 h 44

      Ce qui me déçoit c'est le fait qu' il n'y ait que 16 personnes qui appuyent la prise de position de monsieur Bariteau.

      Est-ce que c'est parce que peu de Québécois et de Québécoises ont lu l'article ou est-ce que c'est parce que peu de Québécois et de Québécoises lisent le DEVOIR?

      Ou bien est-ce que c'est parce que la majorité des Québécois et des Québécoises ne sentent pas l'importance de prendre position. On dirait que beaucoup d'entre eux se contentent tout simplement de faire des commentaires comme s' ils faisaient des commentaire sur le temps qu'il fait, tout simplement pour s'occuper.

      Mais où ont-ils donc la tête?

      Déçu ? C'est peu dire je dirais plutôt: désespéré.

    • André Joyal - Abonné 16 juillet 2017 17 h 51

      @M.Lapointe!
      Je fais partie,comme d'autres, qui resistent aux sirennes de Facebook. Le 24 je serai présent là,où j'etais il y a 50 ans. Et vous?

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 juillet 2017 07 h 00

    Au sujet de l'ambivalence de René Lévesque en réponse au Vive le Québec libre

    Le Mouvement Souveraineté-Association a été créé en novembre 1967, soit quelques mois après la célèbre déclaration du général De Gaulle.

    Au moment où ce cri est lancé, celui-ci est un slogan du RIN de Pierre Bourgault. À l'époque, le 'malaise' de René Lévesque origine de la rivalité entre ces deux leaders indépendantistes.

    René Lévesque a toujours été partagé entre cette arrière pensée 'partisane' et le formidable coup publicitaire international de la déclaration de De Gaulle.

  • Bernard Morin - Abonné 15 juillet 2017 07 h 49

    Grand merci.

  • François Beaulé - Abonné 15 juillet 2017 08 h 49

    Écouter le discours de De Gaulle

    Pour entendre le général en ce magnifique après-midi du lundi 24 juillet 1967, cette émission d'« Aujourd'hui l'histoire » :

    http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/aujo

  • Michel Blondin - Abonné 15 juillet 2017 09 h 37

    M Lévesques: entre la démocratie et la rupture

    S’ils n’en tenaient qu’aux Canadiens français, le Canada aurait été un beau pays où véritablement deux peuples auraient vécu dans le respect. Rêve inconscient, de colonisés mâtés par 243 ans de vandalismes, qui ne veut mourir. Rêve perpétué de bonne entente et de compromis dans la soumission nécessaire à la survie.

    M Lévesque représentait et représenterait encore aujourd’hui un pont entre l’obligation incontournable de faire une révolution, la plus démocratique que possible et une obligation de démocratie de compromis, la moins révolutionnaire que possible.

    Le seul à avoir choisi un autre modèle que le modèle « moriniste » du parti québécois comme chef est Jacques Parizeau. Pour dire vrai jusqu’à l’impertinence politicienne.

    On est quand même loin du modèle de De Gaulle, à lui tout seul, qui a incarné le courage de se battre pour libérer la France.

    Au Québec, quand on y met quelques menteries pour être élu, on veut s’assurer de ratisser large dans une quête du plus grand nombre de votes des mollusques.
    Le courage est l’ingrédient le plus absent.
    La portée et l’importance de « Vive le Québec libre » lancée du balcon provincialiste au moment de l’exposition internationale, est un immense appel au courage de la rupture.
    M Lévesque y a mis tout le courage possible et impossible en proposant un pacte de compromis sans rupture, en mauvais tacticien, mais en grand humaniste en appelait à la générosité anglaise qui n’est jamais venue.
    Monsieur Parizeau, à sa manière, l’a incarné ce courage, mais cette fois cela n’a pas été une pirouette politicienne, mais un vol fédéraliste du référendum reconnu dernièrement par le chef sans morale de Chrétien lui-même.
    Depuis, les fédéralistes du Québec sont contre tout ce qui est reconnaissance du peuple québécois. Le gouvernement de Couillard conteste en Cour la reconnaissance du son peuple.
    Le maire du balcon montréalais, Coderre, l'éteignoir, confirme ce que les autres au pouvoir ont comme absence d'idéal et de co

    • Claude Bariteau - Abonné 15 juillet 2017 12 h 14

      M. Blondin, votre ajout est très pertinent. Il ne faut pas négliger toutefois que Parizeau a eu recours au référendum, qui est devenu un piège canadien avec le contrôle que le Canada s'est octroyé sur ce processus avec la loi de lcarification.

      Il reste par contre un autre recours, plus puissant qu'un référendum, qu'est une élection plébiscitaire avec pour cadrage une double majorité : celle des électeurs et des électrices et celle de l'élection de parlemantaires indépendantistes.

      Pour M. Parizeau, cette démarche était la « cadillac » des démarches, mais n'y a pas eu recours, privilégiant en 1995 un référendum octroyant aux parlementaires le pouvoir de décider en cas d'échec des négociations à la suite d'un référendum gagnant.

      Aujourd'hui, elle est celle qui s'impose, ce qui implique d'incarner le courage de refuser le pouvoir en cas de défaite sur l'une des deux majorités recherchées, mais aussi de mettre de l'avant un projet politique de pays impliquant une réforme du régime politique, ce qui déborde de loin le mode de scrutin.