Le suicide par policier interposé n’est pas une fatalité

Les textes portant sur le SPI ajoutent normalement une note sur le fait que les policiers devraient avoir accès à plus d’armes intermédiaires afin d’éviter le recours à la force létale.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les textes portant sur le SPI ajoutent normalement une note sur le fait que les policiers devraient avoir accès à plus d’armes intermédiaires afin d’éviter le recours à la force létale.

Le mardi 27 juin 2017, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a ouvert le feu sur Pierre Coriolan, un homme noir de 58 ans qui, armé d’un tournevis, saccageait le logement qu’il occupait. L’homme est mort à l’hôpital et c’est maintenant le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) qui est responsable d’enquêter sur l’événement.

Quiconque se penche sur la formation donnée à l’École nationale de police sur le recours à la force peut d’ores et déjà prédire les conclusions de cette enquête. La police a utilisé des armes intermédiaires, puis a tenté de raisonner l’individu qui était armé et agité. L’homme représentait une menace et les policiers devaient donc ouvrir le feu. Au regard de ce qui est enseigné, c’est presque un sans-faute.

Lors de l’enquête, il est à prévoir que les enquêteurs chercheront, et trouveront sûrement, les traces d’un « suicide par policier interposé » (SPI).

Qu’est-ce que le suicide par policier interposé ? C’est un concept formalisé en 1993 par Clinton R. Van Zandt, un agent rattaché à l’académie du FBI, et qui s’est progressivement diffusé en Amérique du Nord dans les milieux de la criminologie, de la médecine légale et de la police.

Au Québec, c’est à Annie Gendron que l’on doit la mise de l’avant du concept dans un rapport de recherche publié en 2016. En bref, le SPI décrit une situation où un individu suicidaire, mais incapable de passer à l’acte, se conduit de manière à ce que la police soit contrainte de recourir à la force létale contre lui.

Constat d’échec

Lorsqu’on se penche sur la documentation concernant le SPI, on s’aperçoit rapidement que l’ensemble des textes sont quasi unanimes quant à leurs conclusions et à leurs recommandations. Dans un premier temps, on trouve que le phénomène représente une part significative des homicides policiers (24 à 46 %, selon les études) et on conclut ensuite qu’il convient de mieux former les policiers afin d’intervenir auprès des individus suicidaires en crise.

On ajoute normalement une note sur le fait que les policiers devraient avoir accès à plus d’armes intermédiaires afin d’éviter le recours à la force létale. Parfois même, les coroners et médecins légistes suggéreront qu’il nous faudrait revoir les services de support et d’accompagnement des personnes affectées par des difficultés liées à la santé mentale.

Sur ce point, je ne saurais être plus d’accord : la police n’a pas les capacités, ni la volonté, de se substituer aux travailleurs sociaux, aux psychiatres ou aux psychologues. En tant que société, nous portons tous et toutes une part de responsabilité lorsque la police tue une personne en crise.

Ce sont les choix politiques des cinquante dernières années qui font qu’aujourd’hui, nous n’avons pas les ressources pour assurer un filet social adéquat. Socialement, l’existence du SPI devrait nous diriger vers un constat d’échec de nos gouvernements et de nos services publics pour les plus démunis.

Agir différemment

Par-delà les échecs sociaux et politiques que mettent en lumière l’apparition et la diffusion du SPI dans les milieux policiers, des questions très pratiques émergent et devraient être posées. Car le problème n’est pas tant dans l’existence du concept en lui-même, mais plutôt dans le fait que, bien trop souvent, il conclut la réflexion sur les événements plutôt que de l’amorcer.

Le cas de Jean-François Nadreau, tué en 2012 lors d’une intervention du SPVM, est particulièrement parlant en la matière. Jean-François a fait une crise dans l’appartement de sa conjointe. Inquiète pour la vie de son amoureux, celle-ci se réfugie à l’extérieur de l’appartement, puis appelle la police. Lorsque les agents arrivent sur les lieux, Jean-François, armé et visiblement agité, se montre agressif envers les agents et leur ordonne de partir. Les policiers ouvrent le feu et le tuent.

Aucune accusation. On conclut que l’homme était suicidaire, il a donc poussé les agents à le tuer. On pourrait se demander, et il faudrait le faire, pourquoi les agents ont souhaité demeurer dans l’appartement. Pourquoi ne se sont-ils pas retirés afin de contrôler les différentes sorties ? Pourquoi n’ont-ils pas demandé aux policiers dotés d’équipement spécialisé en contrôle de foule de venir les assister ?

Dès lors que les policiers ont constaté qu’ils ne contribuaient pas à calmer la situation, qui espéraient-ils aider en demeurant dans l’appartement ? Qui espéraient-ils protéger en tirant sur un homme qui allait, au pire, se blesser lui-même s’ils le laissaient seul ?

La police n’est pas passive dans les suicides par policier interposé. Elle peut choisir d’agir différemment, elle peut prévoir, elle pourrait prendre un bouclier, se mettre à couvert, elle pourrait, comme on le fait dans les urgences psychiatriques, isoler la personne le temps qu’elle « se calme », se procurer des technologies de contrôle et d’immobilisation.

Bref, les SPI ne sont pas des fatalités et ils peuvent être évités, mais pour ce faire, il faut d’abord reconnaître que l’hypothèse d’un suicide par policier interposé ne devrait pas être la conclusion d’une enquête, mais plutôt son début.

3 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 8 juillet 2017 13 h 38

    Ou comment ne plus réussir à échouer


    « …il faut d’abord reconnaître que l’hypothèse d’un suicide par policier interposé ne devrait pas être la conclusion d’une enquête, mais plutôt son début. »

    J’aime bien votre conclusion. Souvent, dans certains systèmes, le problème qu’on cherche à résoudre persiste dans la solution qu’on emploie. Ce renversement de la perspective que vous proposez tient lieu de recadrage créatif qui en définissant autrement le problème, ouvre le champ des possibles. La non intervention peut être parfois la meilleure intervention. Reste à voir si une institution comme la Police peut améliorer sa pensée créative en sortant aussi du cadre pour accompagner ceux qui en ont débordé. On sait qu’ils sont capables de le faire dans les débordements de manifestants par exemple, en tolérant le vandalisme de commerces et ainsi, des crimes contre la propriété.

    Est-il possible maintenant de le faire dans une situation comme celle que vous décrivez où c’est la vie de personnes qui est en danger; de sortir de cette double contrainte dans laquelle ils sont enfermés : on leur demande d’intervenir et cela pourrait être très mal perçu qu’ils ne le fassent pas, car on ne peut pas non plus laisser quelqu’un se suicider.

    La situation que vous décrivez pose donc un problème qui oblige à penser et il faudra beaucoup d’audace pour essayer la solution proposée, car il n’y a que dans l’action d’une situation réelle qu’elle pourra être testée et qu’on pourra ensuite discuter de sa validité.

    Marc Therrien

  • Maryse Veilleux - Abonnée 8 juillet 2017 21 h 24

    Oublié une chose...

    Quelles que soient les conclusions il me semble que vous avez évacué la notion de légitime défense ... ressentie par les policiers, qu'elle soit légitime ou non. Il faut aussi intégrer le manque de formation pour réagir à de telles situations.

  • Christian Montmarquette - Inscrit 9 juillet 2017 11 h 55

    Incompétence et irresponsabilité


    Incompétence et irresponsabilité

    C'est quand même incroyable que des policiers ouvrent carrément le feu sur des personnes en détresse, perturbées ou affichant visiblement des problèmes de santé mentale.

    Quand on sait qu'on vient à bout d'à peu près n'importe quoi avec les nouvelles technologies.

    La police pourrait utiliser des lance-filet anti-agression; des fusils hypodermiques comme ceux dont on se sert pour endormir les animaux ou un gaz anesthésique.

    Cette incompétence et cette irresponsabilité policière est complètement innaceptable dans une société dite civilisée et qui disposerait de tellement d'autres moyens que la mort pour maitriser des personnes en état de crise.

    Christian Montmarquette