De 1867 ou de 1982, quel Canada fêter en 2017 ?

Bannière célébrant Pierre Elliott Trudeau sur la colline parlementaire, à Ottawa, en 1982, lors de la signature de la proclamation donnant au Canada son indépendance de la Grande-Bretagne 
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Bannière célébrant Pierre Elliott Trudeau sur la colline parlementaire, à Ottawa, en 1982, lors de la signature de la proclamation donnant au Canada son indépendance de la Grande-Bretagne 

Les préparatifs des célébrations entourant les 150 ans de la Confédération canadienne avancent à grands pas, mais les libéraux de Justin Trudeau risquent d’avoir beaucoup plus de mal à donner un sens fort à ces commémorations. C’est qu’aux yeux des libéraux, le « vrai » Canada, celui de la diversité, de l’ouverture à l’autre, de l’acceptation de la différence, fût-elle intégralement voilée lors d’une cérémonie de citoyenneté, n’est pas né en 1867, mais en 1982.

 

On chercherait d’ailleurs en vain, dans les écrits laissés par le père de l’actuel premier ministre, des envolées lyriques sur le Canada de 1867 ou des éloges bien sentis consacrés aux Pères de la Confédération. Le passé en général, et celui du Canada en particulier, n’inspirait guère l’esprit progressiste qu’était Pierre Elliott Trudeau. Lorsqu’il se tournait vers l’histoire, c’était pour gronder les Canadiens français de s’être montrés si peu intéressés par les grands débats politiques sur la démocratie et pour reprocher aux Canadiens anglais leur manière un peu cavalière d’imposer leur nationalisme impérialiste à l’ensemble du pays. Au début des années 1980, il ne s’agissait pas seulement pour lui de rapatrier la Constitution et d’affirmer la souveraineté canadienne, mais de refonder le Canada, de lui donner une véritable vocation et d’en faire un « idéal moral » (comme l’écrivait François Charbonneau dans un autre numéro d’Argument). Aussi, à moins qu’il ne torde les faits ou qu’il n’aligne les anachronismes, le régime Trudeau risque d’avoir bien du mal à nous convaincre que 1867 annonçait 1982.

 

À bien y penser, lorsque la ministre Mélanie Joly, pour souligner l’anniversaire de la naissance de John A. Macdonald, vanta « sa vision d’un pays qui valorisait la diversité, la démocratie et la liberté », nous avons peut-être eu droit à un avant-goût de ce qui nous attend.

 

Le Canada de 1867 avait probablement quelques mérites, mais certainement pas celui de défendre des idéaux de diversité et de démocratie. Certes, on était ouvert à l’immigration, mais à la condition que celle-ci soit blanche et chrétienne, et qu’elle provienne des îles britanniques. On connaît le sort réservé par le gouvernement Macdonald aux Amérindiens et aux Métis de l’ouest. Et ne parlons pas des Chinois, littéralement chassés de Vancouver, une fois le chemin de fer terminé. En 1867, la « diversité », telle que l’entend la ministre Joly, n’avait aucun sens. Ce qu’on cherchait à construire, au Canada et ailleurs en Occident, c’était des nations homogènes qui assimilaient de manière tout à fait assumée leurs minorités à la langue, mais aussi aux us et coutumes de la majorité. En effet, dans l’esprit des élites du XIXe siècle, l’homogénéité culturelle était un gage de force et de cohésion.

 

Si on avait consenti à ce que le Canada soit une fédération, c’était par réalisme, par esprit de compromis à l’endroit de Canadiens français dont la religion et les traditions juridiques françaises avaient été reconnues par l’Acte de Québec dès 1774. Mais c’était un compromis adopté sans enthousiasme. Et c’est pour contrecarrer les germes d’une division qu’on craignait plus que tout qu’un conservateur comme Joseph-Édouard Cauchon souhaita que la primauté du pouvoir soit accordée à l’État fédéral.

 

Quant à la démocratie, pour les hommes de 1867, elle était davantage un repoussoir qu’un idéal. Pour Macdonald et Cartier, les États-Unis étaient le contre-modèle par excellence, précisément parce que ce puissant voisin, déchiré par une guerre civile, théâtre de tous les désordres politiques et moraux, montrait le visage hideux de la démocratie. Le voeu le plus cher des conservateurs aux commandes en 1867 était de faire du Canada un Dominion qui serait fidèle aux traditions héritées de ses pères et à ses origines britanniques, et qui s’inscrirait dans une continuité historique, un temps long de l’histoire occidentale.

 

Dans ses derniers ouvrages, notamment Mon pays métis. Quelques vérités sur le Canada (Boréal, 2008), l’intellectuel John Saul propose toutefois une réinterprétation de l’histoire canadienne bien différente de celle-là et digne de mention. Mais la date de fondation du Canada moderne est à ses yeux 1848, bien davantage que 1867. L’alliance LaFontaine-Baldwin ne mène pas seulement à l’obtention du gouvernement responsable, selon lui, elle marque le début d’une cohabitation respectueuse entre deux hommes de raison à la recherche de compromis, allergique aux passions destructrices et aux logiques cartésiennes. Le Canada de 1848, confirmé par le pacte de 1867, annoncerait donc un pays d’un genre complètement nouveau qui aurait tourné le dos à une conception unitaire et homogène de la nation, privilégiée par les Européens dès le XVIIe siècle.

 

Si Justin Trudeau et Mélanie Joly sont bien conseillés, c’est ce Canada « métis », cette « civilisation » unique, qui devrait plutôt être à l’honneur en 2017, même s’il faudra à cet égard un tour de force rhétorique pour faire oublier que les deux principaux fondateurs du Canada de 1867 ne communiaient nullement au Canada progressiste que nos ministres vénèrent, mais qui n’existe probablement que dans leur imaginaire.

 

Cela dit, mes attentes sont assez basses en la matière. Ni du premier ministre ni de sa ministre du Patrimoine, je n’attends de grands discours sur le Canada-Uni du XIXe siècle. Que ceux qui n’aiment guère l’histoire soient rassurés ! Ce qu’on risque de « célébrer », c’est un merveilleux présent fait de générosité et d’ouverture. Ce qui devrait surtout retenir l’attention, lors de ce 150e, ce sont les rubans coupés et les premières pelletées de terre devant les gros flashs des caméras complices. Il faudra aussi s’attendre à ce que Justin Trudeau et Mélanie Joly multiplient les égoportraits tout au long de l’été. Parce qu’on est en 2017…

 

 

 

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait d’un texte paru dans la revue Argument, printemps-été 2017, volume XIX, no 2.

 

Des commentaires ou des suggestions pour des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

20 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 16 mai 2017 01 h 32

    Pour que ces abominations ne se répètent plus!

    Je me rappelle le documentaire de Michael Moore: «Where to invade next?» où il traverse les pays européens pour trouver les pratiques les plus admirables, à fin de les ramener aux États-Unis, son pays natal.
    Ce qu'il a trouvé de beau dans l'Allemagne c'est le fait que l'histoire sombre de l'occupation nazie est enseignée dans les écoles pour que ses atrocités ne se répètent plus jamais.
    Au lieu de cacher notre histoire triste envers les autochtones qu'on a décimés, les Canadiens français qu'on a essayé d'assimiler, les Acadiens qu'on a chassés dehors, et les Chinois qu'on a exploités pour construire le chemin de fer, il faut enseigner l'histoire telle quelle, sans embellissement pour que ces abominations ne se répètent plus. C'est ainsi qu'on pourrait vraiment fêter les 150 ans du pays.

    • Claude Bariteau - Abonné 16 mai 2017 09 h 09

      Après avoir dit ça, vous penser alors pouvoir « vraiment fêter les 150 ans de ce pays ».

      Vous errez.

      Avec le Dominion of Canada, ce pays à fêter ne naît pas. Il n'est qu'un regroupement de colonies chapeautées par une entité politique créé par Londres pour parachever son oeuvre, ce que la Grande-Bretagne reconnaîtra en 1931 après que l'eut fait les États-Unis en 1871 puis en 1919.

      Comme je l'explique plus bas, ce Canada n'est qu'un produit de l'histoire conçu par la Grande-Bretagne que des historiens locaux se s'évertuent à imaginer tel le fruit de pères fondateurs vivant plus ou moins en cohabitation qui ont simplement poursuivi l'oeuvre amorcée par la Grande-Bretagne sans consulter des habitants.

      Il en a découlé une construction nationale qui octroie aux dirigeants de cette entité politique passée de Dominion of Canada à un pays souverain un espace de reconnaissance sans que l'on sache vraiment qui d'autre que la Grande-Bretagne peut vraiment s'y retrouver.

      Là se situe l'abomination qui se perpétue, qui est la seule chose à enseigner, mais qui ne le sera jamais à moins que cette entité politique implose comme a implosé l'URSS et d'autres fédérations artificiellement institutées au cours de l'histoire.

  • Yves Côté - Abonné 16 mai 2017 04 h 20

    Et si...?

    Et si on profitait de l'occasion que nous donne Ottawa en dirigeant les projecteurs sur son pays, pour montrer au monde entier et à sa propre population, l'état véritable des choses pour les peuples qui ont historiquement précédés le britanisme au Canada ?
    Hein ?
    Si on faisait tous cet effort humble et patriotique auprès de tous les non-Canadiens que nous connaissons ?
    Que pensez-vous pourrait en être le résultat ?
    Ne pensez-vous pas que des gens existent partout pour ne pas tomber dans le panneau bien présenté de la propagande canadienne d'un bonheur politiquement programmé par d'autres que nous ?
    Croyez-vous vraiment que tous les observateurs du monde estiment béatement que juste est l'idée canadienne de cette soumission qui est présentée de nous, Québécois, Métis, Acadiens, Inuits, et Amérindiens ?
    Et si nous fêtions calmement, humblement mais de manière déterminée, le 150è anniversaire de l'appropriation politique du Canada, par la fin définitive d'un silence complaisant à l'endroit de ceux qui se gavent de nos minorisations ?
    Croyez pas que cela serait digne de respect partout dans le monde ?
    En commençant par chez nous en famille...
    Hein !?

    Tourlou !

  • Michel Thériault - Abonné 16 mai 2017 07 h 06

    "quel Canada fêter en 2017 ?"

    Aucun.

    Pas plus que la St-Jean qui approche à grands pas. Fêter une "province" qui se tient debout une fois par année et qui rampe comme un ver de terre le reste du temps ? Non merci.

    Circulez, il n'y a rien à voir...

    • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 16 mai 2017 20 h 16

      Alors vous ne voulez pas fêter la St-Jean, c'est-à-dire la Fête nationale du Québec?

      Je ne pense pas que les québécois se comportent comme des vers de terre.

      Nous avons quand même porté au pouvoir un parti politique indépendantiste pendant plusieurs années.

      Nous avons eu le courage de tenir deux référendums pour faire du Québec un pays. Et ce n'est pas fini.

      Nous avons eu nos Patriotes au 19ième siècle.

      Nous avons trois partis politiques indépendantistes, P.Q., Q.S., O.N.

      Nous avons même le courage d'envoyer à la Chambre des communes des députés indépendantistes. Le Québec en a même déjà fait élire 54.

      Ce n'est pas rien tout ça, non? Faut en être quand même fier.

    • Michel Thériault - Abonné 16 mai 2017 21 h 43

      "Je ne pense pas que les québécois se comportent comme des vers de terre."
      - Je ne suis malheureusement pas de votre avis. Les libéraux sont toujours au pouvoir, malgré toutes leurs magouilles connues.

      "Nous avons eu le courage de tenir deux référendums pour faire du Québec un pays. Et ce n'est pas fini."
      - Nous avons mené les 2 référendums en gentlemen pendant que l'autre camp trichait. Le PQ croyant naïvement que les fédéralistes agiraient de façon honnête. Et ce, deux fois plutôt qu'une ! Le scandale des commandites, ça vous dit quelque chose ? Nous avions l'air de boyscouts en culottes courtes devant ces bandits "canadians". Pas de quoi être fier.

      "Nous avons trois partis politiques indépendantistes, P.Q., Q.S., O.N."
      - À mon avis, il n'y en a qu'un seul : Option nationale. Les 2 autres partis (PQ et QS) ne sont pas très convaincants à ce sujet.

      Monsieur Mailhot, croyez-moi, j'aimerais bien être aussi optimiste que vous...

    • Michel Blondin - Abonné 17 mai 2017 11 h 26

      On bâtit sur l’espoir, si ténu soit-il.

      Le peuple québécois n’a pas appris à montrer des dents. Il abhorre la chicane, il bat la retraite et prend la fuite au soleil américain. Il n’a pas tort ! Le jeu ne lui permet pas de gagner.

      Manœuvres illégales, promesses bidons rivalisent avec des règles pipés du jeu fondé sur la suprématie des droits d’Ottawa.

      Il faut prendre acte de qui veut la paix prépare la guerre. Il est d’une sagesse millénaire qui répugne aux abusés, aux colonisés. En général parce que la répression est sauvage comme en 1837, la crainte devient le réflexe. Tout au long, la domination britannique est parsemée de condamnations abusives pour servir d’exemple, dont le cas typique de l’exécution de McLean ou le traitement inhumain contre Pierre de Calvet, tué avec son fils de neuf ans. Les mille villages le long du St-Laurent ne veulent pas s’en souvenir.
      Le Québec ne pourra jamais démontrer les tricheries et les abus depuis toujours parce le Québec est un palier inférieur dans « la fête édentée et dégriffée de 1867 » et il ne pourra jamais contrôler les actes d’Ottawa.

      Le Canada est fondé sur la corruption de quelques sbires québécois pour contrôler l’indomptable province. Le Canada anglais, dont Toronto et Ottawa, s'engraisse sur le silence des autres.
      Il laisse le choix aux rebelles du Québec de la révolution tout en contrôlant les règles de la démocratie. Il souhaite même la violence qu’il suscite pour mater la répression. (Octobre 1970 en est un exemple flagrant et caché.)

      Un échec et mat en stratégie militaire.


      Mais, il ne tue l’espoir tant qu’il reste un seul Indien de Québécois. Il en faudra quelques uns qui se disent, "s'il le faut je serai le dernier". La fierté de se tenir debout et d'utiliser les armes des victoires, de toutes les victoires, si petites soient-elles dans cette guerre d'usure.
      Même si l'espoir de la grande bataille, du coup imparable, hante les plus hardis.

  • Pierre Raymond - Abonné 16 mai 2017 07 h 16

    Informez-moi ?

    Si quelqu'un décide de réellement célébrer l'INDÉPENDANCE du Canada en 2017, lui faudra-t-il obtenir l'autorisation de la REINE d'Angleterre ?

    • Sylvain Auclair - Abonné 16 mai 2017 14 h 05

      En fait, non. Le Canada est un royaume indépendant. Depuis 1931. D'ailleurs, s'il était plus simple pour le Québec de garder la reine comme chef d'État pour devenir indépendant, ça ne me braderait pas outre mesure.

    • Pierre Raymond - Abonné 17 mai 2017 10 h 13

      Très intéressant, merci.

  • Cyril Dionne - Abonné 16 mai 2017 07 h 50

    Bon 86e Canada!

    Le Canada est devenu un pays indépendant seulement en 1931 par le statut de Westminster. Un Dominion n'est pas un pays, seulement une colonie organisée. Alors, si on parle de fêter un anniversaire, nous devons parler du 86e et non pas du 150e.

    Pour 1982, c'est une date qui restera à jamais graver dans l'infamie pour les français d’Amérique.

    • Jacques Tremblay - Inscrit 16 mai 2017 18 h 31

      J'ai essayé de mettre un "J'aime" mais ça ne fonctionne pas.
      Peut-être que ce commentaire pourrait accumuler les " J'aime" de M. Dionne ....s'il fonctionne.
      Jacques Tremblay
      Sainte-Luce, Qc