L’identité canadienne vue par le Canada anglais

«Plusieurs historiens ont noté que la Première Guerre mondiale et ses suites ont constitué un événement déterminant pour l’historiographie canadienne-anglaise», écrit l'auteur.
Photo: iStock «Plusieurs historiens ont noté que la Première Guerre mondiale et ses suites ont constitué un événement déterminant pour l’historiographie canadienne-anglaise», écrit l'auteur.

L'historien Desmond Morton posait la question de l’histoire nationale au Canada en ces termes à la fin des années 1990 : « Comment un livre sur le Canada et les Canadiens peut-il être décrit comme une “histoire nationale”, alors qu’il y a au moins “deux nations” et, si nous tenons compte des peuples autochtones, plus de six cents nations à l’intérieur des immenses frontières du Canada ? » La réponse, pour Morton, consistait à renoncer tout simplement à l’étiquette « nationale ». « Ma version se proposait de relater quantité d’histoires possibles d’un peuple et d’un pays que la plupart connaissent sous le vocable de Canadien ou Canada », affirmait-il au sujet de son livre, A Short History of Canada. […] Quel est ce collectif dont on fait l’histoire ? Quelles sont ses origines ? Quelles questions pose-t-on pour en connaître le passé ? En fin de compte, Morton propose un narratif qui tâche de cerner une collectivité (pan)canadienne, qu’on la nomme « peuple » ou « nation ».

 

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Plusieurs historiens ont noté que la Première Guerre mondiale et ses suites ont constitué un événement déterminant pour l’historiographie canadienne-anglaise. Il y a d’abord cette prise de conscience au sein du Canadian Corps d’une appartenance nationale distincte vécue dans les tranchées et à travers l’expérience de la guerre. Combattent dans le Corps des historiens comme Frank Underhill, Arthur Lower et Harold Innis.

 

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Il faut voir également que cette prise de conscience coïncide, à la fin de la guerre, avec la victoire politique et intellectuelle du wilsonisme, qui consacre le droit à l’autodétermination des peuples. Au Canada comme ailleurs, il faut désormais repenser la nation, sa nature, sa légitimité, etc. Et comment penser l’existence d’un peuple ou d’une nation canadienne sans confronter l’évidence de sa dualité culturelle interne, entre Canadiens français et Canadien anglais ? La réponse trouvée par la génération d’historiens de l’entre-deux-guerres est que, d’une part, malgré leurs différences (qui demeurent très généralement stéréotypées et au détriment des Canadiens français), les Canadiens anglais et les Canadiens français ont en commun une histoire qui témoigne de réussites politiques. Certains Canadiens français méritoires, dans le cadre de leur participation aux institutions politiques du Canada, devaient devenir des héros canadiens.

 

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Si la critique historienne, à partir de cette époque, a décrié le caractère ethnique du nationalisme canadien-français, elle a dû néanmoins reconnaître qu’il se trouvait parmi les Canadiens français des hommes d’exception qui avaient eu le mérite de collaborer avec le Canada anglais. Pour l’historiographie nationale canadienne-anglaise depuis l’entre-deux-guerres, le plus important de ces personnages a été sans contredit George-Étienne Cartier […]. Cela explique, d’ailleurs et à titre d’exemple récent, pourquoi Desmond Morton a intitulé son chapitre sur le Canada français entre la Conquête et l’Union, dans A Short History of Canada, « Cartier’s Quebec »

 

Lower résumera cette nouvelle perspective sur la nation canadienne de la manière suivante : « La tâche de préserver l’héritage anglais classique de la liberté fondée sur le compromis et de l’adapter au contexte canadien est celle dans laquelle nous sommes toujours engagés. Gloire à ces nombreux hommes qui ne sont pas issus directement de la tradition anglaise, les Baldwin et les Mackenzie, les Lafontaine et les Blake, qui ont combattu si vaillamment à cette fin. »

 

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Au début des années 1920, une autre voie s’offre cependant pour penser l’histoire et l’identité du Canada comme une seule nation. Harold Innis est célèbre dans l’historiographie canadienne-anglaise pour avoir adapté la théorie des « staples » à l’interprétation de l’histoire canadienne. Pour Innis, l’évolution de la société canadienne, de ses structures sociales et politiques, est déterminée par l’exploitation successive de diverses « staples commodities », c’est-à-dire des produits bruts ou primaires, prélevés dans la nature et directement commercialisables sur les marchés métropolitains : morue, fourrure, bois, blé. Si un crédit substantiel lui revient pour avoir montré la pertinence de cette idée dans son célèbre ouvrage The Fur Trade in Canada, W. A. Mackintosh (lui aussi formé à l’économie politique à l’Université de Chicago) a, le premier, proposé d’appliquer cette théorie pour comprendre la nation et l’histoire canadienne.

 

[…]

 

Arthur Lower a poursuivi la thèse d’Innis et de Mackintosh en étudiant le rôle et l’évolution de l’industrie forestière au Canada dans son premier livre publié. De son côté, Donald Creighton l’a amenée à ses conclusions logiques à travers sa « thèse laurentienne », selon laquelle l’extension des frontières territoriales du Canada traduit l’extension économique du bassin hydrographique du fleuve Saint-Laurent dans le cadre du commerce entre l’Europe et la colonie. L’hypothèse de Mackintosh finit donc par trouver une preuve historique convaincante et documentée : on a pu affirmer que, dans une certaine perspective, il n’y a pas de différences déterminantes entre le Canada français et le Canada anglais, le dernier étant en continuité du premier.


Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons des extraits d’un texte paru dans la revue Bulletin d’histoire politique, avril 2017, volume 25, no 3.
 

Des commentaires ou des suggestions pour des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

6 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 9 mai 2017 01 h 34

    La première victime de la guerre est la vérité!

    On dit que «la première victime de la guerre est la vérité». En ce sens, l'histoire s'inscrit par les vainqueurs.
    Par contre, puisqu'on se trouve sur le même continent, il faudrait que la nation française collabore avec les deux autres nations autochtones et anglophones sur ce qu'on a en commun, pour notre bien-être mutuel.

  • Yves Côté - Abonné 9 mai 2017 03 h 22

    Oui, mais...

    "dans une certaine perspective, il n’y a pas de différences déterminantes entre le Canada français et le Canada anglais"...
    Oui, mais dans une dizaine d'autres perspectives tout aussi signifiantes qui vont du bâti jusqu'à l'attachement à la langue française, en passant par l'importance du chant et l'amour pour la liberté, il y en a plus d'une !
    A tel point que l'identité de ces deux s'en différencie de manière historiquement inconciliable.

    Vive le Québec libre !
    Le seul qui puisse appaiser la vie de deux voisins dont la cohabitation politique depuis deux siècles et demi ne cesse de tuer à petit feu l'un de ces deux...

  • Claude Bariteau - Abonné 9 mai 2017 08 h 13

    (…) ???

    Il est possible que les (...) informent d'avantage sur les propos de l'auteur, qui reposent plus sur des historiens plutôt que sur des faits marquants.

    Signaler, par exemple le chapitre Cartier's Quebec du livre de Desmond Morton impose de faire écho à Lafontaine, à l'écrasement militaire des Patriotes par la Grande-Bretagne et à la collaboration de Cartier au projet de Brown pour revoir l'Union en Dominion of Canada sans que les habitants de l'ex-Bas-Canada aient un mot à dire même s'il y eut une demande de consultation par Dorion.

    Ce seul point méritait d'être mis en rapport avec le refus de Londres aux demandes des Patriotes d'avoir un Conseil législatif de personnes élues plutôt que nommées et de signler que Cartier s'est auto-proclamé au-dessus du peuple, comme les représentants britanniques du Bas-Canada.

    Par ailleurs, l'écho aux Canadiens aux côtés de Britanniques dans la bataille de la Crête de Vimy est peu pertinent sans le rappel que les États-Unis ont exigé, en 1919, que les représentant du Canada signent le Traité de Versailles, ce qui constitua une reconnaissance internationale de ce Dominion.

    Cette reconnaissance incitera le PM du Canada à demander la reconnaissance de la souveraineté du Dominion par la Grande-Bretagne, qui fut effective en 1931 par le Statut de Westminster. Par après, le gouvernement du Canada déploya sa construction nationale basée sur le rapport Rowell-Sirois, qui s'est accentée grâce au transfert de points d'mpôt venant des provinces pour l'effort de guerre. Mais aussi, à la suite de l'entente Pearson-Lesage sur le retour de ces points tel que convenu en 1941,à la révollution tranquille que le Canada, sous Trudeau-père, a voulu contrer.

    Or, l'auteur se base sur des activités économiques (fourrures, morue séchée, fôret) et néglige les changements politiques pour parler de continuité. En ce sens, il voit l'histoire comme Innis, ce qui ne fait pas sérieux.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 mai 2017 08 h 32

    Pas de différences déterminantes

    entre anglos et francos canadiens.
    Je n'y crois absolument pas.
    S'il n'a pas de lien de parenté entre Simon Couillard auteur du texte et Philippe
    1er ministre ,il y a un certain lien d'opinion.

  • Robert Armstrong - Abonné 9 mai 2017 12 h 17

    L’identité canadienne vue par le Canada anglais

    L’auteur présente un portrait juste de l’identité canadienne telle que vue par une sélection d’historiens anglophones influents. Ceux-ci privilégient une approche par la géographie économique qui nous renseigne beaucoup sur l’évolution du Canada et du Québec. Évidemment, ce n’est pas la seule façon de comprendre l’histoire de ces deux entités, mais une telle approche surprend par la lumière qu’elle porte sur l’histoire politique et sociale, aussi bien qu’économique.