L’inéluctable montée de la droite

Le soutien au Front national et aux diverses idéologies de l’extrême droite fait partie d’une culture commune nouvelle qui est devenue «cool», écrivent les auteurs.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Le soutien au Front national et aux diverses idéologies de l’extrême droite fait partie d’une culture commune nouvelle qui est devenue «cool», écrivent les auteurs.

Le score de 33,9 % pour le Front national est un succès pour cette formation politique, qui obtenait moins de 1 % dans les années 1970. Premier parti de France avec des scores oscillants régulièrement entre 25 et 30 % des votes, cette droite extrême occupe sur l’échiquier politique une place qui signale plusieurs changements majeurs.

 

L’empiétement idéologique de l’extrême droite sur le territoire de la droite classique et l’oscillation de cette dernière entre condamnation et alliances de fortune constituent un trait indéniable de l’histoire politique de la France d’après mai 1968. De la nomination de Patrick Buisson, vieux routier de l’extrême droite française ayant notamment gagné ses galons au sein de l’Organisation armée secrète et du quotidien Minute, au poste de conseiller spécial de Nicolas Sarkozy à l’aube du débat sur l’identité nationale de 2009, à la prolifération des groupuscules identitaires dont les thèmes sont fortement connotés à l’extrême droite et dont le soutien populaire ne cesse de croître, les droites extrêmes occupent désormais une place centrale dans l’échiquier politique français. Le soutien au Front national et aux diverses idéologies de l’extrême droite fait partie d’une culture commune nouvelle qui est devenue cool. Comment en est-on arrivé là ?

 

Les succès récents du Front national et de l’extrême droite française s’inscrivent dans un combat idéologique et culturel à grande échelle, mené par une nouvelle génération d’idéologues. Autour du Groupement de recherche et d’études sur la civilisation européenne (GRECE), think tank de droite fondé notamment par Alain de Benoist, Jean Mabire et Dominique Venner, s’organise la « Nouvelle droite ».

 

Autour de son organe doctrinal Études et recherches, ainsi que des revues Éléments et Nouvelle École, le GRECE forge une prolifique oeuvre intellectuelle qu’il tente de disséminer par l’entremise de séminaires, de conférences et par la participation de ses membres à divers cercles intellectuels à l’image du Club de l’Horloge, groupe de réflexion situé entre la droite et l’extrême droite se réclamant du national-libéralisme et militant, dans les années 1970 et 1980, pour des alliances entre droite parlementaire et Front national. En outre, la Nouvelle droite prône ardemment l’entrisme ; ce sera par la formation et la mise en place de cadres nationalistes dans des postes et fonctions clés que le courant nationaliste pourra, de l’intérieur, instaurer son hégémonie.

 

Elle renouvelle également son lexique idéologique : à l’antisémitisme virulent de l’entre-deux-guerres se substitue une relativisation des vérités historiques, qui n’est pas loin du négationnisme. Elle reprend de la gauche le thème du « droit à la différence », qui lui permet d’abandonner le racisme vulgaire et néofasciste pour le remplacer par un combat culturel au nom de la civilisation européenne. La Nouvelle droite ira jusqu’à se positionner en faveur des luttes d’émancipation des peuples du « tiers monde » dans la mesure où celles-ci restent dans les limites géographiques d’un espace non européen.

 

Maintenant un discours xénophobe, qui basculera vers une opposition virulente à l’immigration, la Nouvelle droite se donne une nouvelle légitimité politique, notamment par l’approche pseudo-scientifique de ses publications. Forts d’un ascendant idéologique certain sur de nombreux politiciens de la droite classique, dont Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac, ses protagonistes jouiront de prestigieuses tribunes, en particulier dans Le Figaro.

 

Si les lignes de démarcation entre la Nouvelle droite et le Front national deviennent plus poreuses dans les années 1980, la rencontre entre les deux courants se réalise dans les années 1990. Des militants tels que Pierre Vial et Jean Varenne, respectivement secrétaire général et président du GRECE, rejoindront Bruno Mégret et Jean-Yves Le Gallou au sein de l’exécutif du Front national et cela aboutira à l’adoption, en novembre 1991, des « 50 mesures pour régler le problème de l’immigration ». L’intégration de l’idéologie et des méthodes de la Nouvelle droite au parti contribuera à l’entreprise de dédiabolisation et de conquête idéologique et culturelle de la nation qu’entreprendra alors la chef du parti, Marine Le Pen. Il reste alors à gagner la bataille du Net, ce que les groupuscules de La fachosphère (Dominique Albertini et David Doucet, 2017) réalisent rapidement.

 

Un des penseurs de cette Nouvelle droite, Alain de Benoist peut alors être reçu à bras ouverts à Sciences Po en 2016, témoignage d’une droitisation des esprits dont il aura été l’un des architectes. Dans ce contexte, la progression du Front national devient l’expression d’un travail de fond sur la culture politique française, qui désormais penche dangereusement à droite. Les élections législatives de juin prochain seront à ce titre déterminantes dans la normalisation complète de ce parti.

  • Nadia Alexan - Abonnée 9 mai 2017 01 h 17

    Le capitalisme sauvage et débridé va avoir des conséquences néfastes!

    Il est important de se rappeler que les partis traditionalistes ont trahi la classe moyenne et les travailleurs avec leurs politiques néolibérales, qui favorisent les banques et les financiers aux dépens de la majorité de citoyens. Il ne faut pas oublier, non plus, le fait que le libre-échange a permis la délocalisation d'emplois aux pays avec une main d'oeuvre à bon marché. De même, les soi-disant traités de libre-échange ont permis aux multinationales de contester les lois nationales dans des tribunaux privés. Également, on a permis aux sociétés privées de cacher leurs profits dans les paradis fiscaux sans payes leur juste part d'impôts.
    De plus, on a permis des accommodements hors pair aux intégristes, ce qui a créé deux zones de citoyens.
    Toutes ces dérives ont jeté le peuple exaspéré dans les mains des fascistes comme Trump et Marine Le Pen. Ce n'est pas difficile à comprendre que le capitalisme sauvage et débridé va avoir des conséquences néfastes!

    • Hermel Cyr - Abonné 9 mai 2017 10 h 31

      Votre commentaire est tout à fait pertinent. Trop souvent (pour ne pas dire toujours) on oublie l’historicité des problèmes actuels.

      Par exemple, on voit bien la « montée de la droite » et le « populisme » mais rarement on se donne la peine de remonter aux causes. Ainsi, la dynamique historique actuelle remonte aux années 1975-1980, l’époque de la naissance de la mondialisation, qui correspond aussi à la montée de l’intégrisme islamique (révolution khomeyniste, 1979).

      Tenir une posture morale et accusatrice est plus facile que se donner la peine d’en chercher les causes. Tout se passe comme si l’histoire se réduisait au temps présent et au monde occidental. Le temps et les civilisations autres n’ont pas d’histoire … tou s'esplique par la proximité et l'immédiateté. Il faudrait beaucoup d’espace pour expliquer ce double phénomène : présentisme et imméditeté des explications des problèmes du monde.

    • Pierre Raymond - Abonné 9 mai 2017 13 h 22

      Assez bien résumé... merci.

  • Pierre Desautels - Abonné 9 mai 2017 08 h 37

    En danger.


    La tentative de dédiabolisation de cette nouvelle droite et de Marine Le Pen est un échec. Elle a montré son vrai visage lors du dernier débat télévisé. Son poste sera en danger si elle a un mauvais score aux législatives.

  • François Beaulne - Abonné 9 mai 2017 09 h 01

    Entre racisme et xénophobie

    Ce qui semble de plus en plus caractériser le discours actuel porté par certains intellectuels dits 'branchés' ou certains politiciens dits 'populistes' c'est la confusion, voulue ou non, qu'ils entretiennent, nourissent et exploitent autour du phénomène grandissant de la méfiance et du malaise par rapport à la différence dans nos sociétés néolibérales.
    Il n'y a pas que certains blancs européens de souche d'Europe ou d'Amérique du Nord qui se méfient de l'immigration métissée, il y a aussi certains noirs d'Afrique et certains asiatiques qui se méfient et s'en prennent à d'autres personnes de leur propre couleur mais étrangers sur leur terriroire. Pour toutes sortes de raisons ces comportements sont moins connus que ce que rapportent systématiquement les médias en Europe ou en Amérique, mais, malheureusement, néanmoins existants. C'est le cas, entre autres, des massacres ethiniques en Afrique, entre autres, en Afrique du Sud, où, périodiquement, les noirs sud-africains, jadis résidants des bidonvilles de Soweto, s'en prennent violemment aux noirs ttravailleurs étrangers du Mozambique et du Zimbabwe, venus les remplacer comme main d'oeuvre bon marché dans les mines sud-africaines. S'agit'il là de 'racisme', puisquíls sont tous noirs, ou de xénophobisme résultant d'une crainte de se voir déposséder de leur emploi. Avant de prétendre solutionner les problèmes de tensions sociales entre groupes d'appartenance diverses il faudrait peut-être préciser de quoi on discute pour y apporter des solutions pertinentes.
    Entretenir délibérément la confusion entre un comportement raciste et un comportement xénophobe ne fait qu'envenimer le débat.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 9 mai 2017 12 h 55

      En effet, "Entretenir délibérément la confusion entre un comportement raciste et un comportement xénophobe ne fait qu'envenimer le débat." On dirait que les sens des mots ont disparu depuis les fausses nouvelles.

    • Daniel Faucher - Abonné 9 mai 2017 14 h 22

      Très intéressant point de vue. S'il fallait suivre le FN dans son combat politique, notamment sur l'immigration, faudrait-il accepter un redécoupage des frontières coloniales des États de l'Afrique selon les découpages purement ethniques. Pas un pays n'y échapperait et on se retrouverait avec une multitude de nouveaux pays...sans que la paix soit pour autant au rendez-vous. Si les visées de l'extrême droite un peu partout en Europe devaient se réaliser, il faudrait être aveugle pour ne pas voir que, à terme, ces replis nationaux finiraient par s'internationaliser, comme la colonisation de l'Afrique - pour prendre ce seul exemple - a fini par s'internationaliser, notamment lors de la Conférence de Berlin en 1884-1885. Le pari de l'Europe, avec son cortège de difficultés passées et à venir, est la seule avenue prometteuse. Elle est la plus stimulante si on accepte de dompter "la bête mondialisante" en sortant des vieilles idéologies qui ont perdu toute fécondité sans avoir réussi à créer des sociétés plus justes et relativement égalitaires.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 9 mai 2017 10 h 58

    Le FN, c’est la Droite traditionnelle

    Les thèmes majeures du FN, ce sont la patrie, la famille et la défense.

    C’est la nation menacée de l’étranger par des terroristes et menacée de l’intérieur par l’immigration et l’irrespect des valeurs nationales.

    Dans cette élection-ci, elle s’opposait à la Nouvelle Droite incarnée par Macron; taux d’imposition compétitifs (c’est-à-dire indulgent pour les riches), mondialisation protégeant les investisseurs internationaux, et augmentation des budgets militaires au nom d’ « obligations internationales » obscures. Implicitement, tout cela résulte dans l'obligation d'alléger le filet de protection sociale afin d'équilibrer les finances publiques.

    Bref, des discours totalement opposés mais qui ne remettent pas en question ni l’ordre social en France, ni l’ordre mondial.

  • Sylvain Auclair - Abonné 9 mai 2017 13 h 02

    Tant et aussi longtemps...

    que des gens comme Macro diront que la culture française n'existe pas, ils enverront des gens vers le FN...