La force de l’anglicisme

Quand tous les emprunts au vocabulaire proviennent d’une seule et unique langue, l’anglais, qui s’infiltre un peu partout, sans véritable réciprocité, il faut se poser des questions.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Quand tous les emprunts au vocabulaire proviennent d’une seule et unique langue, l’anglais, qui s’infiltre un peu partout, sans véritable réciprocité, il faut se poser des questions.

Les langues se nourrissent tout naturellement les unes et les autres par des emprunts constants. Les mots qui viennent d’ailleurs sont à la fois un enrichissement et l’expression du dynamisme du langage. Cependant, quand tous les emprunts proviennent d’une seule et unique langue, l’anglais, qui s’infiltre un peu partout, sans véritable réciprocité, il faut se poser des questions.

 

Cette invasion devient particulièrement manifeste lorsqu’on substitue un mot du vocabulaire courant par un autre en anglais qui a exactement le même sens. Les emprunts se justifient la plupart du temps parce que le mot étranger apporte une nuance de sens qui n’existait pas dans la langue maternelle. Mais lorsque la substitution se fait sans raison, on peut alors parler d’une domination culturelle qui peut avoir de réelles conséquences.

 

Le Québec, avec ces centaines de millions d’anglophones qui nous entourent, est particulièrement vulnérable à ce genre d’emprunts qui se multiplient. D’autres langues connaissent aussi ce même problème. Dans tous les cas, les traces d’une domination sont évidentes : l’anglicisme s’impose par l’éclat de sa nouveauté, comme si le fait de renommer les choses en anglais leur donnait une portée plus puissante, immédiate et universelle.

 

Par exemple, un « winner » gagne certainement plus qu’un « gagnant », d’autant plus qu’il se dénomme dans la langue du plus fort. « Foodie » rend désuets « gourmet » et « gastronome », des mots pourtant très justes et parfaitement appropriés. « Weird » est plus bizarre que « bizarre », comme « moron » désignerait un degré de plus dans l’idiotie que « niaiseux » ou « imbécile ». Une personne « deep » vaut certes plus qu’une personne simplement « profonde ». Finir sa phrase par « fine ! » plutôt que par « bien ! » donne un petit côté « cool » et bien branché que ne rend pas le piètre mot en français. Pourquoi parler de « liste noire » alors qu’on peut dire « black list », ou se plaindre des effets du décalage horaire alors que les Anglos parlent de « jetlag » ? Un vocabulaire de perdants… oh pardon !…. de « losers ».

 

Même les jurons sont affectés…

 

Si les Britanniques utilisent le terme français « queue » pour une file d’attente, nous les avons heureusement rappelés à l’ordre en lui préférant « line up ». Même les jurons sont affectés : le mot « fucking » que l’on glisse un peu partout dans nos phrases semble plus rageur que nos pauvres vieux sacres ringards. Les exclamations plus inoffensives se font quant à elles supplanter par l’omniprésent « oh my God ! ». (Il faudrait d’ailleurs que je fasse un « back up » — et non pas une « copie » — du dossier où j’ai noté ces différentes expressions.)

 

Il serait possible de continuer longtemps. Sans être un puriste de la langue et sans vouloir faire la morale, il paraît évident que ces nombreuses substitutions sont symptomatiques d’une subtile colonisation du langage qui découle de l’omniprésence de la culture anglo-saxonne, elle-même en revanche très peu ouverte aux productions étrangères.

 

Comme le disait Albert Memmi dans Portrait du colonisé, « le colonisé semble condamné à perdre progressivement la mémoire ». Ces nouveaux anglicismes nous font perdre la trace du mot français équivalent qui, avant de sombrer dans l’oubli, subit une dure dévaluation. La dépréciation consentie de notre langue nous prédispose à aimer davantage la culture hégémonique d’où viennent les mots empruntés et qui profite d’un renforcement systématique : on s’habitue à l’usage de ces mots d’une culture envahissante, qui en retour devient encore plus attirante.

 

Ces emprunts, qui peuvent paraître anodins, sont plus nombreux qu’on le croit et minent notre langue en douceur. Tenter d’y résister semble même pour plusieurs un combat d’arrière-garde. C’est dire à quel point leur attraction est insidieuse. Mais leur usage reste inquiétant pour la survie de notre langue et est révélateur de la fragilité des cultures dans leur diversité, devant la force de l’uniformisation et sous le rouleau compresseur des produits culturels anglo-saxons qui profitent d’une incomparable diffusion et dans lesquels de nombreux francophones choisissent de se fondre.

15 commentaires
  • Michel Corbeil - Abonné 5 mai 2017 07 h 59

    et les journalistes?

    Tellement d'accord. Je n'arrête pas de reprendre mon entourage en siggérant le mot ou l'expression en français. Mais ce qui me désole et m'enrage le plus est de constater que même nos artistes (télé, radio, cinéma) ne se gênent pas pour "parler peuple" en se croyant très à la mode avec l'anglais.

    Ils devraient être le premiers à donner l'exemple. Les plus "intellectuels" sont souvent les plus coupables (ex: Josée Blanchette avec ses "...coming out" et ses "...un must") et pourtant ce devrait être les premiers à donner l'exemple.

    Faites écouter Brassens à un jeune d'aujourd'hui et, soit qu'il ne comprenne pas grand chose, soit qu'il découvre la grande beauté et surtout la grande précision de cette belle langue (contrairement à l'idée très répandue que l'anglais est tellement plus simple et plus explicite).

    Est-ce le signe précurseur de notre assimiliation complète ou simplement une mode temporaire?

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 5 mai 2017 12 h 40

      «Colonisé» est ce mot qui résume très bien ce qui se passe un peu partout sur la planète quant à l'insertion rampante des anglicismes, mais plus particulièrement au Québec, en Acadie et en France.

      Quand on veut dire quelque chose avec force et conviction, on cherche les mots qui porteront, frapperont, surprendront l'auditeur.

      Il semble les journalistes et les commentateurs de la vie publique (SRC et tutti quanti) soient de plus en plus convaincus que la langue anglaise est plus efficace pour faire image, pour attirer l'attention.

      Souvent, je constate qu'une expression équivalente en français existe et est même plus succinte (pour les gens pressés). Mais ce colonialisme culturel de notre classe intellectuelle, parfois accompagné d'un certain snobisme «ma chère» prend de plus en plus le dessus. C'est le rôle d'éducateur de ces agissants culturels qui prend le bord pour s'effouarer devant la langue du plus fort.

      Ce manque de fierté et de respect de soi me déprime. Et tout m'indique que ça risque d'empirer avant de s'améliorer.

      À force de se faire répéter ad nauseam toutes ces expressions anglaises par ces communicateurs en autorité des ondes, le peuple à l'écoute finit par les adopter. Et l'expression française, vaincue, tombe graduellement dans l'oubli et devient même ringarde, comme disent les français.

      Tsé-veut-dire?

  • Danièle Jeannotte - Abonnée 5 mai 2017 08 h 34

    Ne le dites pas à Mme Beaudoin-Bégin

    Vous avez tout à fait raison mais j'espère que vous êtes prêt à soutenir la désapprobation de Mme Beaudoin-Bégin, cette linguiste qui se répand dans les médias, toutes plate-formes confondues, pour promouvoir l'usage du «ça l'a» et du «bonjour, bon matin» et qui prétend que les anglicismes se justifient parce que, selon elle, la langue française est trop rigide alors que l'anglais a la souplesse permettant de créer des mots à longueur de journée. Mais j'ajouterais une autre raison à la multiplication des emprunts : à cause de la médiocrité de l'enseignement du français dans notre système d'éducation, les gens manquent de vocabulaire et c'est dans l'Internet qu'ils tentent de s'en bâtir un. Or, la domination de l'anglais sur le Web est écrasante.

    • Louise Melançon - Abonnée 5 mai 2017 10 h 41

      La cause première, c'est la fierté pour ce que nous sommes et notre langue... L'école la donne-t-elle?....

    • Nadia Alexan - Abonnée 5 mai 2017 16 h 19

      À Madame Danièle Jeannotte: J'ai des nouvelles pour vous. «À cause de la médiocrité de l'enseignement du français dans notre système d'éducation, les gens manquent de vocabulaire.... » Les anglophones manquent de vocabulaire pareillement.

  • Jean-Paul Carrier - Abonné 5 mai 2017 09 h 04

    Back UP--Sauvegarde

    Contrairement à ce que certains puissent penser, nous avons progressé au cours des dernières dizaines d'années; malheureusement pas assez.
    Je me souviens, entre autre, du temps où toutes les pièces d’automobile étaient anglaises. Du "bumper" au "windshear" ayant remonté par le "hood", tout y passait. On allait même faire une "ride de char", si le "starter" voulait bien enclencher quand on tournait la clef dans la "switch" installée sur le “steering”.
    Je me souviens lorsque fut instauré un programme de francisation de ces termes. Il en fut de même dans plusieurs autres domaines. On disait: "WOW!" c'est-tu "weird" ces mots-là, ça sonne tout drôle, un parechoc, un parebrise, le capot etc. Même dans mon cours d'électronique les changements comme: "Peak to Peak" pour Crête à Crête, en fit sourciller plus d'un. Dans ma région nous avions subis trop longtemps l'influence anglaise. Lorsque ce virage survint, nous fûmes tous déstabilisés, mais pas pour longtemps. Avec le temps et les efforts, comme les fameuses saucisses, le goût et l'habitude croissant avec l'usage, ce vocabulaire fit son nid et des petits.
    Je me souviens de la rencontre d’une jeune journaliste française, de passage à Montréal pour un stage de quelques mois. Elle me demanda quel genre de musique jouait-on dans les discothèques de Montréal. Entre autres, de la musique contemporaine, moderne, je lui répondis. Pardon, dit-elle? C’est quoi ça? Et d'enchaîner. Ah! Vous voulez dire du "Modern Music" ouf! Pincez-moi. Ce n’est pas d’aujourd’hui, ça se passait fin des années 70.
    Je trouve malheureuses cette négligence et cette phagocytose de notre belle langue. Mais il n'y a pas que les anglicismes qui sont au tribunal. La lecture de plusieurs commentaires sur les médias sociaux est déconcertante. La mer anglophone qui nous entoure est un réel danger; mais l'indolence face au bon usage de notre belle langue est notre propre démon qu’il faut commencer par éradiquer.

  • Jacques Morissette - Abonné 5 mai 2017 09 h 45

    Un exemple parmi d'autres.

    À cause des carences de l'enseignement du français, des adolescents et des jeunes adultes se valorisent beaucoup en disant qu'ils écoutent la télé en anglais, tandis qu'ils démontrent de la difficulté à bien s'exprimer en français. L'une bonne raison de penser : qu'on finit par éteindre une langue, à force d'entendre des dominés ridiculement la qualifiée subrepticement de langue de colonisés.

    C'est ainsi qu'en arrivent à penser ceux qui écoutent la télévision en anglais, en se moquant facétieusement de ceux qui donnent un tant soit peu de valeur à la langue française. Ils sont telment conditionnés à leur insu. Certains veulent beaucoup trop donner l'impression d'être du côté soi-disant des dominants, alors qu'ils ne font que démontrés intempestivement qu'au fond, ce sont eux les colonisés.

  • Jean Richard - Abonné 5 mai 2017 10 h 42

    Français et Québécois francophones

    Il y a une ressemblance frappante entre les Français et les Québécois francophones : les deux ont été, à une époque de l'histoire, des colonisateurs et les deux sont devenus profondément colonisés. Il y a toutefois une différence : le colonialisme pratiqué par nos ancêtres s'appelait évangélisation et se pratiquait à petite échelle.

    Colonisé le Québécois francophone ? Hélas, oui ! Ce n'est pas si dramatique, mais c'est agaçant. L'esprit de colonisé se manifeste au quotidien, dans des situations qui peuvent avoir l'air anecdotiques, mais qui n'en sont pas moins révélatrices.

    Vous allez à la SAQ et vous demandez un vin portugais, en prenant bien soin de prononcer correctement son nom, comme on vous l'aura enseigné. Il se pourrait fort bien que l'employé vous demande au moins deux fois de répéter pour finalement vous reprendre en prononçant tout croche l'appellation du vin que vous cherchez. Même situation, mais cette fois, le vin sera californien. Vous en prononcez le nom (anglais) avec un léger accent français : l'employé vous regarde avec un air quasi méprisant et vous reprend en le prononçant avec ce qu'il croit être un anglais parfait, ce qui n'existe pas. Anecdotique, certes, mais qui en dit long sur nos rapports linguistiques avec notre statut de colonisé culturel.

    Cet esprit de colonisé est hélas alimenté par plusieurs médias. On n'incitera pas sur la participation de Radio-Canada, une radio fédéralisante, donc assimilatrice à la majorité. Même (et malheureusement) le Devoir n'y échappe pas. Quelque part dans un autre article d'aujourd'hui-même, un journaliste a senti le besoin d'ajouter focus group à groupe de discussion. Était-ce nécessaire ? Absolument pas ! Pouvons-nous et devrions-nous demander à la rédaction du Devoir de faire un effort pour éviter que le quotidien sombre dans cette dérive ?