Le populisme des uns et la démocratie des autres

Geert Wilders, leader du parti d'extrême droite néerlandais PVV
Photo: Remko de Waal / ANP / Agence France-Presse Geert Wilders, leader du parti d'extrême droite néerlandais PVV

Le populisme est l’ombre portée de la démocratie. Loin d’en être une monstrueuse anomalie ou une terrible défaillance, il l’accompagne depuis son avènement.

 

N’est-il pas révélateur à ce propos que les populistes prétendent être, par rapport à des élites désincarnées et déconnectées, d’ardents démocrates, prenant position notamment pour une démocratie directe ou plébiscitaire qui sache exprimer les aspirations de la « majorité silencieuse » ? Comment donc, s’interrogeront certains, le populisme pourrait-il être une menace à la démocratie quand il ne cesse de s’en réclamer ? Comment donc pourrait-il empoisonner le climat social quand cette tendance politique est, en son coeur, une réaction contre la corruption des gouvernants ?

 

De Rafael Correa à Marine Le Pen, en passant par Hugo Chávez, Carlos Menem ou Geert Wilders, il s’agit de redonner aux masses l’impression d’un contrôle sur leur destin à un moment où elles le croient confisqué par des puissances occultes et de réactualiser ainsi la définition même de la démocratie selon Lincoln : « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ».

 

Il n’y a pas là, à première vue, de quoi s’inquiéter ; et, à s’en tenir à ce niveau, l’on pourrait se demander pourquoi des intellectuels invitent à se prémunir contre la montée des populismes.

 

Le problème surgit quand vient le temps de circonscrire les frontières du peuple. Il existe en effet plus d’une définition et, par conséquent, plus d’un usage du mot peuple. Il n’est pas difficile de constater que le discours courant est caractérisé par un flou, artistiquement entretenu, qui brouille le débat et qui fait en sorte que l’on ne sait plus trop à la fin de quoi l’on parle exactement quand on parle de populisme.

 

Le peuple dont on se réclame désigne parfois le « monde ordinaire », parfois le « 99 % », parfois les « sans-voix », parfois les « payeurs de taxes », parfois les « gens de souche », parfois le « vrai monde », parfois encore autre chose, de telle sorte qu’il devient difficile de savoir de quoi il retourne. […]

 

Trois façons de concevoir le peuple

 

Selon une première définition, le peuple, c’est le dêmos, c’est-à-dire la totalité des habitants d’un État appelés à se gouverner eux-mêmes. Rousseau écrivait dans Du contrat social : « Jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c’est alors seulement qu’il paraît vouloir ce qui est mal. » Il s’agit du « peuple-souverain », qui se pose comme socle de la volonté politique et sujet de l’histoire.

 

Selon une deuxième acception du terme, le peuple, c’est le volk, c’est-à-dire la communauté culturelle, voire ethnique, laquelle partage des valeurs et des traditions héritées. Elle ne saurait être ravalée à l’État et aux institutions, qui devraient en être plutôt l’émanation.

 

Enfin, le peuple, ce peut être aussi les citoyens ordinaires, la plèbe ou la populace, ceux qui triment et paient des impôts, et dont les contours sont tracés en opposition à une bourgeoisie plus ou moins détachée et indifférente. Ce sont les « petits » contre les « gros », ceux qui n’ont rien ou pas grand-chose contre ceux qui ont trop, les masses laborieuses contre une minorité oisive et parasitaire. […]

 

Si, historiquement, il a pu sembler que le populisme allemand tournait davantage autour de la notion de volk, que le populisme français tournait davantage autour de celle de nation et que le populisme américain tournait surtout autour de celle de people, la vérité, c’est qu’aujourd’hui les types d’acception du mot peuple font partie des registres de sens de l’ensemble des populismes, qui en jouent selon les circonstances et les intérêts du moment.

 

Par exemple, le populisme du peuple-citoyen pourra se retrouver dans les discours d’un Jean-Luc Mélenchon en France ou d’une Nancy Pelosi aux États-Unis, celui du peuple-nation pourra se glisser dans les envolées d’un Heinz-Christian Strache en Autriche ou celles d’un Hernán Siles Zuazo en Bolivie, et celui du peuple-classe pourra s’exprimer autant dans les dénonciations du Tea Party que dans celles du mouvement Occupy. […]

 

Alors que, dans une société cosmopolite et progressiste, la réaction populaire pourra prendre le visage du nationalisme et du conservatisme, dans d’autres circonstances, elle pourra adopter le langage du socialisme ou du multiculturalisme. Par la force des choses, on assistera donc à des effets miroirs assez déroutants, effets qui permettront des rencontres imprévues (et pas toujours souhaitées ou souhaitables) entre des dénonciations ou des revendications venues de groupes que tout, en apparence, devrait éloigner. Le populisme se nourrit de telles ambiguïtés ; il profite des flottements quant au sens de la synecdoque qu’est le peuple pour se frayer un chemin vers le pouvoir. […]

 

Le populisme n’est pas une pathologie des démocraties. Si on sait que le populisme ne sauvera pas la démocratie, on doit accepter que le populisme l’accompagne. Pour le meilleur et pour le pire, le populisme des uns est le plus souvent la démocratie des autres.

 

Mais cela ne devrait pas pour autant nous exempter de combattre pour une clarification du débat et pour le choix d’une notion de peuple qui respecte certains principes fondamentaux d’égalité, de justice et de tolérance. Ainsi pourrait-on en arriver à faire entendre les voix étouffées sans laisser libre cours à des irruptions de colère populaires qui, comme la foudre, finissent par éclater dans un ciel chargé.

 

Des commentaires ou des suggestions pour des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, 
nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’Inconvénient, printemps 2017, no 68.

  • Nadia Alexan - Abonnée 25 avril 2017 01 h 01

    Le bon peuple a raison de se révolter contre les élites!

    Le peuple a raison de s'inquiéter puis qu'il a été trahi par ses élus qui sont dans les poches des riches et des multinationales. Nous avons cédé notre souveraineté et nos ressources aux grandes sociétés, aux pétrolières et aux minières.
    Poussés par le patronat et les transnationales, nos gouvernements troquent de plus en plus notre liberté contre une poignée de sociétés privées, dont les pouvoirs surpassent ceux de l'État.
    Quand une transnationale peut poursuivre nos gouvernements pour pertes de profits, dans des tribunaux secrets, à huis clos, sans qu'il ne soit possible de recourir à l'appel, on a perdu notre souveraineté. Nos gouvernements sont devenus des marionnettes dans les mains des grandes sociétés. Le bon peuple a raison de se révolter contre les élites qui l'ont trahi!

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 25 avril 2017 09 h 06

      @N Alexan

      Le populisme c'est justement quand on écrit:"Le bon peuple a raison de se révolter contre les élites qui l'ont trahi!"

      Pierre Leyraud

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 25 avril 2017 08 h 07

    Peuple politique et peuple réel.

    Je suis surpris que J P Warren ne mentionne pas une distinction, fondamentale pour Rousseau et présente dans tout Le Contrat social, entre le peuple-corps politique et le peuple réel comme multitude. Toute la théorie du Contrat social est faite avec le peuple-corps politique, et ne pas faire cette distinction c'est mettre en comparaison une notion de politique( peuple souverain) et une notion de sociologie (plèbe ou populace ). Le peuple-corps politique n'est pas "déjà là" mais se constitue autour d'une perspective politique alors que le peuple réel lui est "déjà là" dans la population. Le populisme c'est quand on se substitue au peuple politique, on parle en son nom, laissant croire que le peuple réel s'est auto-proclamé et auto-organisé comme peuple politique .
    Quand à la phrase "Pour le meilleur et pour le pire, le populisme des uns est le plus souvent la démocratie des autres." sans autres explications, elle fait qu'obscurcir le propos de l'auteur en ajoutant au flou du mot "peuple" le flou du mot "démocratie, sans compter qu'on peut se demander en quoi peut bien consister le "meilleur" et "le pire ".

    Pierre Leyraud

  • Jean-Henry Noël - Inscrit 25 avril 2017 08 h 16

    Ou l'apologie du populisme

    La démocratie est née grecque. Sa définition n'a pas changé : c'est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Le populisme est à la mode : on y range Chavez et Le Pen. Ceci est une distorsion de la réalité, car ces deux personnages politiques sont loin de poursuivre le même le but.C'est pas en ce faisant qu'on va éliminer la gauche et la droite. La démocratie moderne est corrompue et le populisme vulgaire en est l'expression. Oui, le populisme est une pathologie et n'est qu'une misérable révolte de nationaux contre l'immigrant musulman. Rome a bien accepté des Barbares à l'intérieur de ses frontières.

    • Sylvain Auclair - Abonné 25 avril 2017 11 h 24

      La démocratie grecque, c'est avant tout le tirage au sort des hauts fonctionnaires parmi les hommes libres non étrangers, et de fréquentes assemblées générales où des démagogues faisaient tout pour convaincre les personnes présentes de prendre telle ou telle décision.

      En fait, le tirage au sort était pour tous les fonctionnaires, sauf le stratège (chef de l'armée)...

  • Loyola Leroux - Abonné 25 avril 2017 10 h 32

    L’importance de bien nommer un objet selon Camus

    Merci monsieur le professeur Warren de préciser le sens du concept de peuple. Je me coucherai plus instruit ce soir. Votre texte diffère des textes d’opinions ou des sentences moralisatrices, qui se retrouvent en trop grand nombre dans nos journaux. Vous semblez suivre le conseil de Camus : "Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde.’’

    J’ai remarqué que l’emploi des mots sophisme, fascisme, populisme, etc. se fait toujours dans un contexte de critique. Jamais on ne lit une phrase comme ‘’Je suis d’accord avec le sophisme exprimé par mon ami…’’, etc.

    J’espère lire bientôt votre explication de ces mots.

  • Sylvain Auclair - Abonné 25 avril 2017 11 h 12

    Vous confondez

    Un État moderne est quelque chose de compliqué. Proposer des solutions simplistes, c'est simplement mentir aux gens. Mais les solutions simplistes sont souvent plus faciles à faire passer.