Guerre en Syrie et lutte pour le pouvoir aux États-Unis

Le président Donald Trump à la suite de son discours sur la nécessité d’une intervention militaire en Syrie le 6 avril, à Mar-a-Lago
Photo: Jim Watson Agence France-Presse Le président Donald Trump à la suite de son discours sur la nécessité d’une intervention militaire en Syrie le 6 avril, à Mar-a-Lago

Les missiles de croisière dirigés contre la base d’Al-Chaayrate recentrent l’attention sur la guerre en Syrie. Ce conflit qui débute en 2011 est le point focal des relations internationales, car s’y affrontent des coalitions représentant des conceptions géopolitiques opposées. […]

La priorité de l’État syrien est la sécurisation de l’ouest du pays, où se trouvent les quatre cinquièmes de la population. Refouler les djihadistes n’est pas une opération militaire classique, car ils disposent de bunkers souterrains, sont bien équipés par leurs commanditaires internationaux et utilisent les civils comme boucliers humains. Même s’ils sont difficiles à déloger, ces irréguliers ne font pas le poids devant l’armée syrienne. D’où les scénarios chimiques pour amener leurs soutiens étrangers à s’impliquer directement contre la Syrie.

La reprise d’Alep-Est en décembre 2016 met fin aux dernières velléités d’abattre l’État syrien. Cependant, quelque 70 000 djihadistes sont cantonnés dans la région d’Idleb (nord), 20 000 autour de Deraa (sud), 20 000 dans la banlieue de Damas et 10 000 entre Homs et de Hama. Al-Qaida et ses dérivés, ainsi que Daech, dominent ces phalanges.

En même temps, les négociations à Genève peinent à démarrer. Aucun des dossiers n’a encore été abordé. Les djihadistes persistent à croire qu’ils peuvent obtenir à Genève le renversement de régime qui n’est pas à leur portée en Syrie. Pourquoi ? Les véritables décideurs du camp djihadiste sont les pays étrangers qui les commanditent et ceux-ci ne parviennent pas à se départir de la chimère d’une chute du régime. L’incohérence et la cacophonie dans la politique américaine entretiennent leurs espoirs et sont un facteur de continuation de la guerre.

Trump aux abois

Candidat désireux de mettre fin aux ingérences américaines à l’étranger, Trump laissait prévoir une politique nouvelle en Syrie. Mais il est aux abois depuis son élection. L’establishment néoconservateur et néolibéral, maître de l’« État profond », des services de renseignements et des médias, met à mal cet intrus par des allégations incessantes d’accointances coupables avec la Russie. Le président serait à la solde de l’étranger. Une épée de Damoclès pend au-dessus de sa tête, l’exposant au chantage, non de la Russie, mais de ses adversaires qui flairent la destitution (impeachment). L’opération consiste à le mettre au pas et le retourner ou, à défaut, sonner l’hallali. […] La lutte au sommet est impitoyable. Trump va d’échec en échec. Assiégé, l’étau se refermant autour de lui, il largue des collaborateurs honnis par les néocons, d’abord Flynn en février, ensuite Bannon deux jours avant l’attaque contre la Syrie. Coïncidence ou pas, quelques jours après qu’il eut évoqué une normalisation avec la Syrie, des images d’horreurs « chimiques » sont diffusées et le font virer capot. En bombardant la Syrie, Trump fait volte-face et adopte la politique de ses adversaires pour alléger la pression qu’ils exercent sur lui. Est-il devenu l’exécutant apprivoisé de l’« État profond » ou est-ce une simple gesticulation d’un désespéré ?

En Syrie, si l’impact militaire est nul, le revirement de Trump aura des conséquences. Les djihadistes sont confortés. Ils obtiennent l’intervention directe et revendiquée des États-Unis. On peut prévoir une répétition des scénarios chimiques à l’avenir, l’opération étant payante, comme le versement de rançons à des ravisseurs. La guerre dont la fin se profilait à l’ouest se prolongera, tandis que les pourparlers à Genève sont désormais sur respirateur artificiel.

Guerre à plusieurs acteurs à l’est

Les objectifs de la guerre déclenchée contre la Syrie en 2011 sont le démantèlement de l’État et le partage du pays. Le premier s’avère irréalisable. L’autorité de l’État syrien est en voie d’être complètement rétablie à l’ouest. Mais le second n’est pas abandonné. Il concerne le centre et l’est où Daech s’est installé en 2014, faisant réagir les Kurdes, lesquels inquiètent la Turquie, base arrière de Daech.

L’élimination de « l’État islamique » est à l’ordre du jour depuis 2016. La Syrie revendique tout son territoire et, suite à la stabilisation de l’ouest, engagera ses forces à l’est. Entre-temps d’autres s’activent : Kurdes aux ambitions autonomistes, Turquie aux vues expansionnistes, États-Unis voulant intervenir selon les circonstances et cherchant une présence militaire permanente, Russie secondant la Syrie, sans oublier Daech qui compte bien perdurer.

Ostensiblement, tous sont contre Daech, mais ils s’opposent aussi les uns aux autres, ce qui permet à Daech d’espérer tirer son épingle du jeu. Chacun veut être celui qui prendra Raqqa, « capitale du califat », et damera le pion aux autres. Il en résulte un chassé-croisé étourdissant de collaborations éphémères, suivies de combinaisons tout aussi provisoires, un théâtre d’ombres obscurci par les rapports fluctuants entre la Turquie, la Russie et les États-Unis hors de la Syrie.

En aucun cas la Turquie n’admettrait une région autonome kurde à ses frontières. Mais la Syrie, appuyée par la Russie n’acceptera jamais que la Turquie lui ampute une « zone sécurisée ». Les États-Unis épaulent les Kurdes contre Daech, mais souscrire à l’autonomie kurde leur aliénerait leur allié turc. Comment finasser ? Le mois dernier les États-Unis ont opté pour les Kurdes, mais quand les lâcheront-ils ? Ne seront-ils, en fin de compte, que de la chair à canon ? Les États-Unis entraveront la récupération par la Syrie de ses provinces orientales, mais pour superviser leur remise à qui ? L’enjeu est l’intégrité territoriale de la Syrie ou son dépeçage.

Les États-Unis ont introduit illégalement en Syrie quelques centaines de leurs militaires (forces spéciales, marines). L’aide aux milices kurdes n’est que la partie annoncée de leur mission. Les États-Unis ont aussi appuyé la Turquie, ennemie des Kurdes, avant de se brouiller avec elle. De son côté, la Russie noue des accords ponctuels avec les Kurdes, lesquels se sont entendus avec l’État syrien.

L’enchevêtrement des ficelles se compliquera tant que l’armée syrienne ne sera pas en mesure de jeter des forces adéquates dans la bataille à l’est. Les missiles de croisière de Trump revigorent les djihadistes à l’ouest, retardant le règlement à l’est. La lutte pour le pouvoir aux États-Unis se répercute en Syrie. On attend une politique américaine. Lequel du néoconservatisme ou du trumpisme aura le dessus ne concerne pas que la Washington Beltway.

13 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 10 avril 2017 01 h 18

    qu'il n'y a pas de place pour les amorphes,

    je pense que les USA ont realisés, qu'ils le veillent ou pas, qu'ils ne pouvaient pas resté plus longtemps en dehors des grands conflits, qu'il va s'agir pour eux tres bientôt revoir leurs grandes politiques de défence, que leurs politiques d'altermoiement avait fait leur temps, que l'altermoiement conduisait a la déchéance, est ce que vous etes capables de dire le contraire
    en fait Trump a la réputation d'être un monarque impassiant et les sénateurs autout de lui le savent

  • Guy Lafond - Inscrit 10 avril 2017 01 h 24

    Stupides "guerres de religions"?


    Les religions n'ont-elles pas pour mission d'instaurer la paix et la compréhension entre les communautés culturelles partout sur cette magnifique planète, la Terre?

    Je dénonce vigoureusement les attaques chimiques récentes en Syrie. Je condamne aussi le dernier attentat terroriste dans une église copte en Égypte.

    La NASA ne pourrait-elle pas envoyer des invitations à certains belligérants devenus trop têtus dans ces régions du monde pour les emmener contempler gentiment et de très haut cette planète bleue si fragile, c.-à-d. à partir de la station spatiale internationale (la SSI)? Cela ne pourrait-il pas mettre fin à ces guerres interminables?

    La Terre est en effet un magnifique livre ouvert. C'est le plus beau livre de tous les livres saints!

    Si nous avons des ennemis, ne se trouvent-ils pas de plus en plus dans les dégats (la pollution et les excès de gaz à effet de serre dans l'atmosphère) et le stress excessif que nous faisons subir à tous les éco-systèmes.

    Il n'est certe pas trop tard pour nettoyer, reboiser partout et changer nos comportements devenus si égoistes et si luxueux en Occident par exemple.

    Donnons ce nouveau confort à tous les enfants de la planète: c.-à-d. de l'air pur et de l'eau cristalline!

    Le reste suivra naturellement: de la nourriture saine, un abri, de bons vêtements, un vélo, des aninaux,...

    Tissons des liens entre les générations. Chacun peut prendre sa place et vivre heureux dans un monde de grande biodiversité.

    Soyons respectueux de la vie et de ce magnifique "vaisseau spatial" qu'est notre planète Terre!

    Dans l'attente de vous lire,

    (Un humble Québécois à vélo et à pied d'oeuvre partout sur cette planète)

  • Nadia Alexan - Abonnée 10 avril 2017 02 h 32

    «Les djihadistes sont confortés»!

    Félicitations, Monsieur Samir Saul, c'est la première fois que je lis une bonne analyse de la question épineuse de la Syrie. Vous l'avez bien expliqué: «Les djihadistes sont confortés» voilà les machinations des pays puissants qui s'en fichent carrément des êtres humains. Le peuple syrien est devenu une marionnette dans les mains de ces bandits sans scrupules et sans conscience. Il ne faut pas surtout avaler la propagande de l'Occident qui veut démolir la Syrie pour ses propres fins géopolitiques!

  • Robert Bernier - Abonné 10 avril 2017 07 h 51

    Le chimique, la faute à qui?

    En plusieurs endroits du texte, l'auteur semble remettre la culpabilité de l'utilisation des armes chimiques non sur Assad mais bien plutôt sur Daesch en posant, sans le dire explicitement, la question du "Cui bono?". L'auteur partage-t-il donc la position présentée par Assad et les Russes à l'effet que ce sont les djihadistes et non lui-même qui utilisent ces armes? Cette position mettrait Samir Saul dans une position assez isolée.

    On aurait aimé qu'il présente ses arguments pour défendre une thèse aussi contestable.

    Robert Bernier
    Mirabel

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 10 avril 2017 10 h 46

      Robert Bernier écrit : « On aurait aimé qu'il présente ses arguments pour défendre une thèse aussi contestable.»

      C’est pourtant la conclusion du rapport de l’ONU à ce sujet. Mais ce rapport a passé inaperçu, noyé sous la propagande des médias occidentaux.

      Tout comme cette attaque chimique (qui a fait une centaine de morts) fait écran au millier de morts _civiles_ en Irak et en Syrie causées (selon Newsweek) par les frappes américaines durant le seul mois de mars 2017. Le saviez-vous ?

      C’est dix fois plus que l’attaque qui a suscité l’indignation de Trump. Or nos médias n’ont pas cru bon nous montrer les gros plans des gens tués ou agonisants sous les frappes américaines.

      C’est ce qu’on appelle de la belle propagande.

    • Hélène Paulette - Abonnée 10 avril 2017 12 h 48

      En quoi la thèse de Samir Saul est-elle contestable? Je la trouve assez bien documentée, au contraire.

  • Cyril Dionne - Abonné 10 avril 2017 08 h 02

    La guerre sera finie lorsqu'ils manqueront de combattants

    La guerre sera finie lorsqu'ils manqueront de combattants. Triste constat mais vrai. Ce n'est pas aux autres d'intervenir et de régler leurs problèmes qu'ils ont eux-mêmes créé. Évidemment que c'est une guerre d'intérêts comme elles le sont toutes.

    Il ne faudra jamais oublier que les djihadistes (rebelles) veulent instituer une république islamique en Syrie, charia incluse. Ce sont eux qui ont commencé ce périple tortueux et rempli de morts. La majorité sunnite du pays veulent les reins du pouvoir alors que les chiites (alaouites) de Bashar Hafez al-Assad, veulent garder le garder pour eux. En passant, pour ceux qui rêvent à des élections démocratiques en Syrie, ils rêvent en couleurs. Ce coin de la planète ne connaît point ce principe pourtant bien pour l’humanité puisqu’ils s'en remettent à l’adoration d’amis imaginaires, magiques et extraterrestres (musulmans).

    Donald Trump et son élection n’ont rien à voir avec les Russes et tout ceci est une fabrication de la gauche libérale aux États-Unis afin de miner sa présidence.