Multiculturalisme et interculturalisme: deux visions, deux visées

«Nous avons le devoir de calmer le jeu, plutôt que de jeter de l’huile sur le feu» des débats identitaires, souligne Yves Théorêt.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Nous avons le devoir de calmer le jeu, plutôt que de jeter de l’huile sur le feu» des débats identitaires, souligne Yves Théorêt.

Le « non-débat » portant sur la réalité des nouveaux arrivants et des communautés culturelles au Québec occulte plusieurs dimensions de la réalité et du développement de la société québécoise et de sa composante majoritaire, la communauté canadienne-française.

 

Dans ce contexte, il importe de rappeler l’existence de certains piliers sur lesquels se fonde la société québécoise, qui sont trop souvent inconnus ou passés sous silence, et qui expliquent en grande partie les incompréhensions qui font souvent que le moindre « holà » canadien-français ou québécois (incluant toutes les communautés culturelles du Québec) devient du racisme et de l’islamophobie.

 

À la Conquête, en 1760, les Britanniques imposent successivement leurs lois, qui souhaitent tantôt apaiser et tantôt assimiler les Canadiens français, et conviennent qu’il est probablement préférable de confier la destinée des Canadiens français au clergé et à des institutions locales. En 1867, le Canada adopte le modèle fédéral, lequel permet à chaque province de préserver son caractère particulier, notamment sa culture, sa langue et sa religion. Ainsi, si le Canada adopte la common law, le Québec, pour sa part, préserve le droit civil. Les institutions politiques, la langue française, les réalisations de la Révolution tranquille, la concentration géographique des Québécois, de même que le partage d’une culture commune ont permis le développement d’une société véritablement « distincte » au Canada et en Amérique du Nord.

 

Pour le gouvernement du Canada, la société canadienne est composée de différentes communautés culturelles, égales en droits, alors que le Québec, pour assurer sa pérennité de minorité de langue française en Amérique, adopte des politiques visant à intégrer les communautés culturelles au tissu francophone majoritaire tout en préservant les traits saillants de ces mêmes communautés (l’interculturalisme). La Charte de la langue française, qui a créé bien des émois au sein du Québec de l’époque, est, dans ce contexte, un impératif au développement du français au Québec et en Amérique. Le Québec est probablement plus républicain que libéral et il appert toujours nécessaire de rechercher un équilibre entre ces deux perspectives, une qui pense la société dans son ensemble et une autre qui pense la liberté individuelle.

 

Différents modèles de communauté

 

Quatre modèles de communauté ont aussi été proposés aux Canadiens. Selon le modèle pancanadien, le Canada est ou devrait être plus grand que ses parties, les provinces et territoires. Le deuxième modèle, celui du dualisme, présente le Canada comme le produit d’un pacte entre deux nations, celles que forment séparément la population française et la population anglaise. Le troisième modèle, le « Compact Theory », prétend que les gouvernements des provinces sont suprêmes. Enfin, le quatrième modèle, le modèle multiculturaliste et individualiste, présente le Canada comme un ensemble hétérogène de peuples fondateurs, dont les autochtones, et est fondé sur les droits fondamentaux des individus. La Charte canadienne des droits et libertés rend compte de cette dernière conception. Or, pour bien des Québécois, le multiculturalisme canadien est perçu comme une manière de nier la spécificité du Québec. Cette situation déplaît à un grand nombre de Québécois, lesquels, par le truchement de tous leurs gouvernements depuis les années 1980, ont refusé d’adhérer à la Constitution canadienne de 1982.

 

Le Québec a adopté un modèle qui vise à intégrer les nouveaux arrivants. « Certains » estiment qu’il tient davantage de l’assimilation. La crise des accommodements raisonnables (2006 à 2008) est un exemple éloquent du choc des valeurs qui oppose les Québécois à « certains », notamment « certains » de confession musulmane. Or, en 2017, on peut encore parler du choc de ces valeurs. L’interculturalisme n’est donc pas sans soulever des problèmes, et il importe de peaufiner ce modèle et de répondre aux préoccupations « légitimes » des nouveaux arrivants et des communautés culturelles du Québec. Il y a suffisamment d’intelligence au Québec pour relever ce défi.

 

Mais il importe aussi que « certains » nouveaux arrivants et « certains » représentants des communautés culturelles du Québec comprennent tout autant le Canada et le Québec et qu’ils travaillent à résoudre les défis qui leur sont présentés. Le ton qui est présentement emprunté m’apparaît hautement toxique et parfaitement inutile. Nous avons le devoir de calmer le jeu, plutôt que de jeter de l’huile sur le feu.

 

Aux Québécois, de toutes origines culturelles, d’exprimer haut et fort ce qu’ils souhaitent, dans la continuité de ce qui fait de notre société l’une des plus libres et des plus tolérantes du monde, et aussi l’une des plus attrayantes.

16 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 10 mars 2017 01 h 31

    Choisir entre la modernité ou l'anachronisme!

    Le problème de quelques nouveaux arrivants est le fait qu'ils veulent amener avec eux leur bagage de pays qu'ils ont délaissé. Je ne comprends pas comment on voudrait fuir un pays pour s'échapper de ses contraintes et ses traditions, pour ensuite les instaurer ici chez nous. Il y'a des pratiques religieuses qui sont complètement inacceptables dans un pays moderne. Il faudrait que les immigrants choisissent entre la modernité ou les pratiques anachroniques.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 10 mars 2017 06 h 58

    L'INTELLIGENCE ET APRÈS ?

    Même si je partage en grande partie la description qui est faite dans le texte, je suis sidéré de lire la phrase " Il y a suffisamment d’intelligence au Québec pour relever ce défi." non pas parce qu'elle est fausse mais parce que depuis quand, la résolution des questions politiques et plus généralement les questions de société,est une affaire d'intelligence ? On connaît, chez nous entre autres, des personnes politiques brillantes, intelligentes et qui sont de parfaits réactionnaires, néo libéraux ...et chacun de nous, on a des amis intelligents, comme nous (!), et qui pensent tout à fait différemment de nous. La question de la résolution des divergences de point de vue reste entière.
    Quant à l'autre voeux "Aux Québécois, de toutes origines culturelles, d’exprimer haut et fort ce qu’ils souhaitent, dans la continuité.." ça ressemble à s'y méprendre à du changement sans rien changer, le fait de crier haut et fort créant toute l'illusion !
    Pierre Leyraud

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 10 mars 2017 07 h 58

    Conquérant-Clergé-Catholique : même Combat?

    En confiant la destinée des canadiens-français au clergé, les britanniques ont permis, dans un premier temps, une revanche des berceaux avec des familles tout plein d'enfants et pauvres comme Job, dont un nombre important a migré vers les «États».

    Dans un deuxième temps, le clergé a orienté l'immigration non catholique vers les écoles protestantes anglophones, contribuant à faire le lit de la situation actuelle, à la fois chez les «de souche» et chez les immigrants. Les médias anglophones se sont allègrement servis de tout ça pour accueillir tout ce beau monde dans leur giron en diabolisant ces «frikking frogs».

    Les britanniques ne savaient pas ce qu'ils faisaient et le clergé non plus.

    Bref, l'indépendance du Québec est plus que jamais pertinente pour devenir responsable et maître de notre destinée... si l'on veut survivre collectivement comme peuple.

    Autrement, à titre d'individu, je suis trilingue. Je pourrais très bien m'intégrer quelque part ailleurs. Ce serait quand même dommage que l'homo quebecensis disparaisse. On a nos défauts mais on a quand même des belles qualités.

  • Jean-François Trottier - Abonné 10 mars 2017 08 h 22

    Ce n'est pas que "perçu"

    "...pour bien des Québécois, le multiculturalisme canadien est perçu comme une manière de nier la spécificité du Québec."
    Il faut aller un peu plus loin, M. Théorêt.

    J'adhère entièrement à votre approche, sauf sur deux point précis dont celui-ci parce que vous limitez beaucoup trop les visées du multiculturalisme.

    Vous dites en effet que la charte met de l'avant uniquement les droits individuels. Ce faisant elle nie totalement les droits sociaux, ce qui non seulement annihile totalement le Québec comme entité... mais pas seulement, au contraire!

    L'unique concession sociale dans la Charte est un petit bout de phrase, "là où le nombre le justifie" au sujets d'écoles dans la "langue seconde".

    C'est au nom des droits sociaux que les revendications des autochtones pourraient prendre toute leur vigueur. Les autochtones ont été encore plus bafoués par ce grand spectacle de '82.

    En réalité, le multiculturalisme laisse l'individu seul devant toutes les institutions. Si sa logique était un peu poussée les poursuites collectives seraient jugées inconstitutionnelles, eh oui! C'est l'aboutissement logique du bon vieux libéralisme du 19ème siècle, celui du capitalisme sauvage et de la création du paradis fiscal nommé Canada.
    Paradoxalement la Charte limite les droits de l'individu en l'isolant totalement de son milieu et de sa propre culture. Un poison!

    L'interculturalisme, lui, est pensé comme un dialogue continu entre les communautés. Il ne vise pas à l'assimilation mais au consensus et son but ultime est la paix sociale qui invitera à l'initiative. Dans les faits il ressemble beaucoup aux conseils de nos ancêtres amérindiens où chacun s'assoyait et se vidait le coeur après avoir écouté les autres... et le manège continuait aussi longtemps que nécessaire.

    Par opposition le multiculturalisme ne fonctionne que là où existe une forte majorité... parce qu'au bout du compte elle assimile tout. L'assimilation, elle est là.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 10 mars 2017 08 h 29

    Une distinction nécessaire

    Le ton toxique des débats identitaires (dont parle l'auteur) vient du fait qu’on ne fait pas la distinction entre ce qui est anti-islamique (ce qui peut être contre l’Islam et/ou contre ceux qui le pratiquent) et ce qui est anti-musulman (spécifiquement hostile aux pratiquants eux-mêmes).

    À mon avis, casser du sucre sur le dos des Québécois musulmans a assez duré. Par contre, il est clair que le fondamentalisme islamique (qui ne correspond pas à ce que les Musulmans pratiquent au Québec) doit être combattu pour des raisons sécuritaires.

    Or le gouvernement libéral ne fait rien à ce sujet, d’où la montée de l’extrême droite au Québec, à partir d’une Droite (CAQ, Parti conservateur, radiopoubelles) dont l’idéologie cultive le sentiment d’insécurité des Québécois.

    La cohésion sociale au Québec nécessite un encadrement minimal de la prédication religieuse en contrepartie de la liberté de religion pour tous (ce qui signifie l’interdiction des obstacles arbitraires à l’édification des mosquées).