Derrière le peuple imaginé, l’intolérance réelle: réagir aux violences

Le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée

Le Québec a été secoué la semaine dernière par le pire attentat sur son territoire depuis vingt-cinq ans. Un jeune étudiant — islamophobe actif sur les réseaux sociaux et supporteur de Donald Trump — a fait irruption dans une mosquée à Sainte-Foy avec un fusil, entraînant la mort de six personnes et des blessures pour dix-neuf autres.

 

Si les réactions des autorités publiques à cette attaque se situaient à mi-chemin entre la stupeur et la désolation dans les premiers jours qui ont suivi, force est d’admettre que le ton habituel sur les questions d’intégration et de vivre-ensemble a rapidement repris le dessus : on apprend ainsi que François Legault a nié la présence d’un courant islamophobe au Québec lors d’un point de presse à l’Assemblée nationale, que Jean-François Lisée soutient que la lutte pour la « neutralité religieuse » demeure une priorité qui devra être remise de l’avant dans les semaines suivant la tuerie et que Bernard Gauthier s’indigne des sommes allouées pour le dédommagement des victimes.

 

Chacun d’entre eux, au demeurant, s’est montré favorable au cours de sa carrière à des projets de loi visant une restriction, ou un « meilleur contrôle » de l’immigration — ce qui laisse toujours entendre que cette dernière serait actuellement hors de contrôle — et a plus généralement exprimé sa méfiance à l’endroit d’une population musulmane qui, par sa simple présence, présenterait une menace potentielle pour notre stabilité et notre intégrité nationale.

 

Une telle attitude peut surprendre au premier abord : puisque ces acteurs politiques prétendent tous parler au nom du « peuple québécois », pourquoi rechignent-ils à reconnaître les inégalités et les discours haineux dont une partie de ce peuple est la cible ? Ne devraient-ils pas considérer ce même peuple dans toute sa diversité et dans le plein respect de ses droits afin de mieux le représenter ?

 

Répondre à cette question suppose, selon nous, de reconnaître que le peuple fantasmé par ces partisans plus ou moins affichés du nationalisme identitaire se limite ultimement au groupe majoritaire et à ses caractéristiques les plus sommaires — soit son appartenance à « l’identité québécoise » qui l’opposerait à la population issue de l’immigration. Les références à cette communauté majoritaire prétendument homogène — qu’on retrouve tant dans les discours du Front national en France que dans ceux de Trump — nous rappellent que la démocratie peut rapidement devenir un terreau pour les pires discriminations si elle est réduite à une opposition entre une majorité offensée et des minorités « bruyantes », qui réclameraient trop et ne sauraient pas s’en tenir à leur place.

 

Un tel usage de la démocratie se réduit en fait à jouer une partie du peuple contre une autre et ne s’attaque pas, d’une part, aux multiples discriminations qui relèguent la population immigrante et racisée à une citoyenneté de seconde zone et, d’autre part, aux sources de l’augmentation des inégalités socioéconomiques qui frappent la vraie majorité — entendue au sens économique plutôt qu’ethnique — et qui renvoient au désengagement de l’État dans les services publics et la redistribution des revenus.

 

Porte ouverte

 

Pour contrer la vision réductrice de la démocratie promue par les Legault, Lisée et compagnie, il nous faut lui conférer une portée à la fois progressiste et inclusive. Notre idée de la démocratie est indissociable d’un programme économique et politique reposant sur une répartition équitable des ressources et une reconnaissance des droits sociaux de chacun et chacune. Cette répartition et cette reconnaissance sont les conditions pour une pleine participation de tous et toutes à la vie commune et pour la formation de solidarités fortes entre les individus et les communautés.

 

Un tel programme peut sembler abstrait, mais il nous permet tout de même de prêter attention aux types de comportement citoyen promus par nos projets politiques. En effet, si l’attentat de dimanche demeure une exception dans le contexte québécois, il ne faut pas oublier que les débats entourant la charte des valeurs québécoises en 2013-2014 ont ouvert un espace pour l’expression de sentiments racistes, notamment liés à de nombreux épisodes de violence islamophobe durant cette période.

 

Si nous désirons un véritable changement en faveur du peuple et une intégration pleine et entière des minorités à la société québécoise, il nous faut réapprendre à nommer les ravages des politiques identitaires, tout en recensant les enjeux qui sont laissés de côté lorsque ces mêmes politiques accaparent l’attention publique. À la mobilisation des affects négatifs — peur, ressentiment, rejet — doit succéder un programme de réformes utiles pour l’intégration économique et sociale de toutes les communautés, sans quoi frapper sur les plus faibles restera le mot d’ordre ambiant, un mot d’ordre qui, devons-nous le rappeler, ne constitue toujours qu’un prétexte pour ne pas régler des questions plus importantes.

24 commentaires
  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 6 février 2017 00 h 38

    Les fédéralistes montent aux barricades

    Pour mettre dans le même sac les propos de Legault, de Lisée et de Gauthier il faut vraiment que les auteurs de cette lettre soient désespérés.

    Faut battre le fer pendant qu’ il est chaud se disent-ils. Couillard est pris avec des scandales d’abus sexuels de la part de ses députés et Québec solidaire se cherche une nouvelle coprésidence.

    Pour sauver nos fesses, vaut mieux attaquer les premiers. C’est tellement vendeur des histoires d’horreur.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 février 2017 07 h 30


      Les auteurs semblent oublier que la Droite québécoise xénophobe fleurit dans les milieux fédéralistes du Québec profond.

      La charte du PQ est un contrexemple. Elle à été motivée par le désir naïf de séduire les partisans de cette Droite xénophobe. Une Droite qui n'est pas et ne fera jamais partie de la base électorale du PQ; au Québec, la Droite est fédéraliste et non indépendantiste.

      Exemple : les radiopoubelles de Québec n'ont de cesse que d'attaquer la 'gogauche'.

    • Jean-François Trottier - Abonné 6 février 2017 07 h 34

      Vous voyez terriblement juste.

      Pour retourner la question dans le vrai sens, l'inaction Libérale, nommément celle de Charest puis de Couillard, est en soi une démarche voulue et cohérente pour s'assurer que la marmite bout en permanence.

      Avant de semoncer les entrepreneurs, Couillard n'a pas levé le petit doigs pour intégrer les immigrants au marché du travail. Pas un geste envers les corporations professionnelles, aucune campagne publicitaire, coupes radicales de budget chez les organismes d'entraide (pas "aide", entraide!!), et coupe totale dans l'aide à l'initiative régionale, probablement la pire des fautes après celles dans l'éducation.
      Oh! Qu'il est bon pour sermonner Couillard! Comme un notable de village disons...

      Pour l'initiative régionale il n'est même pas question de "réinvestissements", terme qui est en soi un aveu d'avoir désinvesti pour pouvoir maintenant donner des bonbons électoraux.

      La création de ghettos dans nos grands centres, c'est Charest et Couillard. La peur vient directement de là!
      Les médecins qui chauffent des taxis, Charest et Couillard n'ont rien fait pour y pallier.

      Ils créent la peur et ensuite engrangent les votes à chaque élection. À qui le crime du laisser-faire profite ?

      Ça, c'est la bête réalité.

    • Robert Beauchamp - Abonné 6 février 2017 15 h 40

      Si je comprends bien, le discours identitaire canadien multiculturel et non interculturel est parfait pour la ligne libérale à Montréal, Québec et Ottawa. Il faut reconnaître que le clientélisme fonctionne à merveille pour attirer les votes peu importe les conséquences concernant l'aspect divisif du clientélisme. C'est du machiavélisme pur et simple.

  • Jacques Lamarche - Abonné 6 février 2017 03 h 11

    La neutralité de l'État le plus vite possible!

    Le lien étroit fait ici entre le débat identitaire, qui est légitime et qui peut être aussi bien québécois que canadien, et le geste fou d'un extrêmiste sent le calcul politique! Le terrorisme et les carnages qui frappent partout en Occident sont bien plus les conséquences aléatoires de séïsmes culturels et religieux que provoque la rencontre de deux civilisations dans un même lieu! Que des courants d'intolérance aient pu souffler à Québec, possiblement, mais ailleurs dans le monde, qui a fait mieux!

    Au contraire cette tragédie devrait plutôt inciter à relancer le combat pour la laîcité et la séparaton des pouvoirs!

  • Nadia Alexan - Abonnée 6 février 2017 03 h 40

    Il faudrait que les intégristes fassent un examen de conscience.

    Premièrement, laissez-moi vous dire que le massacre survenu la semaine passée dans la ville de Québec est inacceptable et barbare. La cause de cette horreur n'est pas la Charte des valeurs, mais les radios poubelles et l'extrême droite qui provient des États-Unis.
    En voulant instaurer la laïcité, les Québécois ne cherchent pas les valeurs identitaires, mais la philosophie universelle des lumières qui est à la base de la civilisation de toutes les sociétés et de tous les immigrants.
    La majorité silencieuse musulmane croit elle aussi à ses valeurs universelles. C'est la raison pour laquelle les immigrants de toutes les religions sont venus ici pour fuir les guerres et les dogmes religieux de leurs pays d'origine.
    Si vous voulez vraiment le bienvivre ensemble, il faudrait que vous fassiez un examen de conscience pour connaitre la raison essentielle de cette méfiance contre les islamistes. Les Québécois n'aiment pas l'intégrisme et le machisme du patriarcat. Ce sont les islamistes qui veulent vivre dans le passé et qui rejettent la modernité avec ses valeurs de l'égalité homme/femme, et la séparation entre l'Église et l'État. Ce qui n'a rien à faire avec les préoccupations identitaires des Québécois. La laïcité est la seule garantie pour le bienvivre ensemble.

    • Claude Bariteau - Abonné 6 février 2017 08 h 26

      Les auteurs du texte reprennent les idées de Charles Taylor sur l'oppression des majorités sur les minorités. Elles sont connues et ont comme assise première sa théorie de la reconnaissance, une idée qu'il a développée et que le gouvernement Trudeau-père a intégré à sa façon au Canada.

      Habermas a questionné cette idée signalant que la reconnaissance est une question qui découle d'un débat politique au sein d'un État de droit et ne peut, conséquemment, être l'affaire d'un principe général.

      Dans leur texte, les auteurs mettent de l'avant l'existence d'un peuple québécois. S'il peut être imaginé, il ne s'agit pas d'un peuple avec un État de droit indépendant du Canada. Vous laissez entendre que ce peuple existe bel et bien au Québec. Mais celui-ci, s'il véhicule des valeurs (égalité homme/femme, séparation Église/État et laïcité ) n'est pas en position de les actualiser légalement dans le mesure où il n'est pas détenteur d'un État indépendant.

      Là se trouve la source des différences de points de vue. Sous cet angle, quel est le sens que les auteurs donnent à la notion de peuple lorsqu'ils parlent du Québec, pourquoi font-ils de ce peuple un groupe distinct du peuple canadien et ne disent pas qu'ils sont porteurs d'un regard canadien sur une majorité ethniquement comme le motif de leur malaise de vivre au Québec.

    • Marc Lacroix - Abonné 6 février 2017 09 h 16

      Vous visez juste, Mme Alexan, la laïcité est la réponse des Québécois à l'intégrisme religieux dont ils ne veulent rien savoir, après avoir fait réaliser à l'Église catholique, lors de la Révolution tranquille, qu'elle ne dirigeait plus le Québec.

      Comme vous l'indiquez, Mme Alexan : "Les Québécois n'aiment pas l'intégrisme et le machisme du patriarcat"

      Nous n'avons pas besoin de chercher plus loin les causes d'une xénophobie plus ou moins claire; pourquoi un employeur engagerait un ou une musulmane s'il se demande s'il va devoir faire face à des problèmes..., de congés fériés? Le problème n'a même pas besoin d'être réel, la simple supposition qu'un problème d'accommodement puisse surgir, suffit à diriger le choix vers un ou une employée potentiel autre, que de confession musulmane.

      L'espace public n'a pas à être envahi par les croyances religieuses des uns et des autres. Le multiculturalisme était la réponse à une histoire conflictuelle entre la couronne britannique et le pape, puis il a été adopté par les protestants de diverses confessions pour la même raison..., il y a des siècles. Il permettait également aux Anglais de diviser pour régner, un peu partout dans les colonies, de rester au-dessus de la mêlée, pour ensuite jouer à l'arbitre. Son maintien par le gouvernement du Canada tient du folklore, pas de la logique, puisqu'il mène les tribunaux à prendre des décisions contradictoires avec des droits qu'ils prétendent défendre. Chercher à protéger — des groupes religieux ouvertement sexistes et homophobes — est au minimum contradictoire face aux valeurs de la population.

      Tout comme vous, je pense que les musulmans ont un examen de conscience à faire, tout comme les gouvernements libéraux ont à prendre des mesures pour rassurer la population et prévenir d'autres dérapages. De faire la morale à tout le monde, ce qui semble être la voie choisie par M. Couillard, est la voie de la facilité!

    • Marc Lacroix - Abonné 6 février 2017 09 h 33

      Oui, M. Bariteau, je suis d'accord avec vous, le Québec pris dans un "Canada multiculturel" va se heurter à de multiples difficultés légales s'il veut régler le problème. En attendant, faut-il réveiller le reste du Canada comme la Grande-Bretagne s'est l'a fait il n'y a pas si longtemps?


      Tiré de Post-multiculturalisme : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/pages-europ

      "Deux événements ont conduit les gouvernements New Labour à abandonner le multiculturalisme institutionnel : les émeutes raciales du printemps et de l’été 2001 (Oldham et Bradford en particulier) ; les attentats terroristes de juillet 2005 à Londres exécutés par de jeunes Britanniques issus des minorités..."

      Peu-être qu'un jour, nos voisins de pallier multiculturalistes s'ouvriront-ils les yeux !

    • Yves Côté - Abonné 6 février 2017 10 h 12

      Madame, autant par définition que par destination, je crois qu’il est purement illusoire de croire possible que des intégristes fassent un examen de conscience...

      Être intégriste, c’est être absolument certain d’avoir raison en tout et sur tout. C’est la raison pour laquelle il est impossible d’espérer discuter de manière constructive avec un ou une intégriste. Et la raison aussi pour laquelle le seul espoir réside avec de telles personnes dans une intervention impromptue -- de la vie, du hasard, de Dieu, selon nos propres considérations -- pour que se déroule un événement qui les fait changer d’avis...

  • Yves Côté - Abonné 6 février 2017 04 h 24

    Solution...

    Messieurs Bentabbel et Guay, de "jouer une partie du peuple contre une autre" est bien ce qui se passe contre nous au Canada depuis 1763.
    C'est d'ailleurs en réaction au long processus canadien d'amoindrissement du pouvoir politique de ses peuples historiques, amérindiens, inuit et québécois confondus, que la nécessité a émergé de nous reconnaître comme Québécois. Comme Québécois et Canadiens en premier et, par insuffisance de résultat sur la sauvegarde de notre langue et de notre culture, comme Québécois point.
    Point, donc sans plus nous reconnaître en tant que Canadiens, puisque même d'être Canadiens français nous obligeait à persister dans une lutte politique constante pour les générations qui nous suivraient un jour, faite des moins de quarante ans aujourd'hui.
    Ainsi, si certains de nos chefs québécois en arrivent aujourd'hui à imiter de manière condamnable le Canada au sujet d'une identité pour les immigrants qui diffèrerait de celle globale des Québécois, c'est par tentative de réaction à ces politiques canadiennes qui depuis le Traité de Paris, veulent réduire jusqu'à faire disparaître le pouvoir politique significatif que nous, bloc francophone du Québec, représentons encore malgré lui.
    Messieurs, il ne sert pas je crois de vous rappeler que dans ce pays, nous ne sommes pas la majorité décisionelle en matière d'immigration, sauf pour quelques parts durement gagnées et qui ne cessent de se cosmétiser toujours plus depuis quelques années. Donc, que c'est notre place réelle de peuple minoritaire linguistiquement dans un pays et sur un continent anglophones à 98%, qui nous tient de manière constante en état de véritable fragilité collective.
    Et que pour lutter contre cette menace, elle qui favorise chez nous une paranoïa cent fois décrite par nos penseurs, il ne nous reste que l'indépendance républicaine comme solution.
    Solution qui compte tenu de ce que sont nos valeurs humaines indiscutables, ne pourra qu'être pour le bien de tous; Québécois unis.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 6 février 2017 07 h 30

    Au contraire, l'identitaire s'inscrit dans la nécessité d'une loi sur la laïcité. Non au multiculturalisme négateur!

    « il nous faut réapprendre à nommer les ravages des politiques identitaires ». « Les ravages de la politique identitaire »? La France est en état d’urgence depuis 15 mois, on y compte de nombreuses zones de non droit liées au communautarisme connecté à une religion. Donald Trump, le Brexit!

    Non au multiculturalisne négateur!

    Au contraire, ici, il faut au plus vite, régler la question de laïcité. A mon avis, tant et aussi longtemps que cela ne sera pas finalisé,il y aura des remous.


    Antoine Robitaille écrit :

    " Condamner l’«islamophobie», mais s’autoriser une «islamisto-phobie»: saine peur de l’islamisme?

    « Il ne faut pas nier, toutefois, que c’est là un qualificatif chargé, piégé. Souvent utilisé tel un bâillon. Rachad Antonius, professeur de sociologie à l’UQAM, soulignait même en octobre dans Le Devoir qu’à force d’assimiler toute critique de l’islam à une manifestation d’islamophobie, certains adoptent une «position de déni» à l’endroit des «méfaits de la logique islamiste, allant jusqu’à contester la pertinence même du concept d’islamisme dans l’analyse des rapports entre minorités musulmanes et société d’accueil, ou même contester que Daesh ait un rapport quelconque avec l’islam».
    http://www.journaldemontreal.com/2017/02/04/la-mot

    De nombreux Québécois, dont je suis, sont islamisto phobes. Il suffit de suivre l’actualité :l’EI, Boko Haram, les Talibans, la place de la femme dans de nombreux pays musulmans, les guerres entre Chiites et Sunnites. Lire les discours de certains imams chez nous.