Trump conforte le corporatisme et le traditionalisme sudiste

Une caricature de Donald Trump en «protecteur de la liberté» sur un drapeau confédéré à Jacksonville, en Floride
Photo: Evan Vucci Associated Press Une caricature de Donald Trump en «protecteur de la liberté» sur un drapeau confédéré à Jacksonville, en Floride

Alors que la dernière présidentielle soulevait l’évidence des inégalités sociales et de la question raciale, Donald Trump propose des choix politiques propres à aggraver ces maux qui rongent la société américaine. Face à des contingences de crise, il s’entoure d’un nombre considérable d’élites aux intérêts corporatifs avérés et de sudistes peu sensibles à ces questions. Il aligne ainsi le pays vers un modèle de croissance typiquement sudiste : un développement économique dont les bénéfices profitent essentiellement à ceux qui créent la richesse et une volonté politique de conserver des repères étrangers à la modernité sociale.

 

Trump a fait son cheval de Troie du mal-être socioéconomique de plusieurs travailleurs blancs de la Rust Belt déclassés par des décennies de désindustrialisation. Ont cependant été exclues de ses plans les conséquences des inégalités au sein d’une communauté noire principalement sudiste et traditionnellement écartée des bénéfices du progrès. Aux uns, il a promis des millions d’emplois. Aux autres, il s’est cavalièrement contenté d’affirmer qu’« ils n’ont rien à perdre », sans plus. Ces deux groupes seront sans conteste les principaux laissés-pour-compte de son administration.

 

Inégalités sociales

 

La crise financière et la grande récession de 2007-2008 ont terriblement aggravé les inégalités sociales en progression depuis la révolution Reagan des années 1980. Alors que les plus vulnérables ont perdu biens et maisons, la crise des subprimes a copieusement enrichi les plus riches. Parmi eux, Steven Mnuchin, financier de Goldman Sachs, futur secrétaire au Trésor. Un tel scénario confirme que « plus la société est mal en point, mieux c’est pour les affaires », d’affirmer Carl Icahn. Issu de la filière des « restructurations » d’entreprises en difficulté, ce milliardaire est un expert d’opérations financières qui impliquent souvent des mises à pied massives, des réouvertures de conventions collectives et la perte de bénéfices pour les employés de la compagnie acquise ou en réorganisation. Trump l’a choisi pour mener à bien une déréglementation gouvernementale favorable au monde des affaires.

 

Ray Dalio, investisseur principal chez Bridgewater Associates, résume les attentes de ce milieu ainsi : « des conditions spécialement aptes à créer un environnement attrayant pour ceux qui font de l’argent et/ou qui ont de l’argent ». Trump soutient que la réduction des contraintes fiscales des entreprises et la déréglementation favoriseront la création d’emplois. Parallèlement, il entend répudier plusieurs volets du legs démocrate relativement au maintien d’un filet social. À la lumière du bilan de Ronald Reagan, le sien risque aussi de fragiliser incontestablement des droits durement acquis et d’accroître sensiblement les inégalités sociales.

 

Donald Trump a aussi rallié les « patriotes » d’un nationalisme identitaire porté par des groupes néoconfédérés, néonazis et antigouvernementaux que le Sud héberge en majorité. Dans une conjoncture imprégnée d’un racisme corrosif, revivifié par l’accession de Barack Obama à la présidence, le danger de dérives raciales est déjà palpable. Risquent aussi de s’affermir les modalités dichotomiques d’une « conversation nationale » qui se résume au « Get it » pour ceux qui espèrent en une égalité des chances et au « Get over it » pour ceux qui s’estiment libérés des déterminismes de la couleur de la peau depuis les années 1960 (C. West).

 

Fidèle à sa propre propagande au sujet du lieu de naissance du président Obama, Trump insulte un John Lewis militant des droits civiques et conforte un Rudy Giuliani qui proclame qu’Obama « fait partie d’un groupe qui n’a pas été éduqué à aimer le pays ». À titre de conseiller, Giuliani grossira un entourage présidentiel apte à « rendre à l’Amérique sa grandeur ». D’aucuns y voient plutôt un rappel nostalgique de noirceurs passéistes dont le Sud connaît le secret.

 

Se distingueront plusieurs sudistes aux idées bien arrêtées, dont Steve Bannon. Il a fait profession de fournir une plateforme publique à une extrême droite radicale haineuse et réactionnaire. S’avère particulièrement controversée, la nomination du sénateur Jeff Sessions, un conservateur pur et dur du Deep South dont les antécédents racistes sont connus. Son mandat au département de la Justice ferait craindre un durcissement de l’État policier et des amputations aux droits civiques.

 

Troïka sudiste

 

Autre poids lourd sudiste, Tom Price, à la Santé et aux Services sociaux. Il sortirait vainqueur de son opiniâtre combat contre l’Obamacare, les politiques de planification familiale et le droit constitutionnel à l’avortement. Autant d’obsessions particulières à un Sud qui a déjà fait bloc pour prévenir l’adoption de l’Equal Rights Amendment. Comme gouverneure, Nikki Haley n’a renoncé au pavoisement du drapeau confédéré dans l’enceinte du Capitole qu’après l’assassinat de neuf Afro-Américains, dont un sénateur d’État, par un jeune néoconfédéré. Force est également de conjecturer sur le sort très incertain de dossiers délicats pour la planète en matière d’environnement et de changements climatiques. En déciderait une puissante troïka de sudistes climato-sceptiques liés au secteur des hydrocarbures : Rex Tillerson, ex-CEO d’Exxon Mobil au prestigieux poste de secrétaire d’État, Rick Perry à l’Énergie et Scott Pruitt à l’Agence pour la protection de l’environnement.

 

Les problématiques des inégalités et de la race figurent depuis toujours au coeur des politiques des États sudistes. Plusieurs sont casés comme les « terres d’opportunité » nationales les moins propices à la mobilité sociale ascendante (R. Chetty). En témoigne le classement défavorable de la plupart relativement aux dépenses publiques aptes à promouvoir un accès équitable aux bénéfices de la prospérité. Par exemple, en dépit de sa superbe performance économique, le Texas occupait récemment le dernier rang national en matière d’éducation et de bien-être social, et le 43e rang en santé.

 

Les futurs secrétaires à l’Éducation (DeVos), au Logement social (Carson) et au Travail (Puzder) présentent de l’affinité avec des politiques sudistes établies généralement en harmonie avec les préceptes du fondamentalisme religieux et les valeurs du traditionalisme. C’est le cas à l’égard de la famille, du salaire minimum, des droits des travailleurs, des minorités, des gais, des femmes, etc. Ces États font régulièrement front commun, souvent jusqu’à la Cour suprême, pour contester des initiatives libérales et des droits acquis relatifs à l’avortement, l’éducation, l’immigration, la planification familiale, la discrimination positive, l’exercice du vote, le contrôle des armes, les programmes Medicare et Medicaid, les changements climatiques, etc. Voilà pourquoi la perspective prochaine d’une Cour suprême formée majoritairement et durablement d’« idéologues » conservateurs, ainsi que l’a promis Donald Trump, les ravit totalement.

 

La présidence Trump ne sera pas de tout repos pour une majorité de 66 millions d’électeurs qui ont voté pour Hillary Clinton.

  • Denis Paquette - Abonné 23 janvier 2017 05 h 54

    Va-t-il réussir a devenir maitre du monde

    Peut de gens savent que les USA sont des états dans des états, de ce que l'on appelle l'Amérique, ca fait plusieurs années que les états du sud se cherchaient quelqu'un de capable de redonner aux états du sud leur splendeurs, avec Donald Trump, ils ont troués leur homme , n'en a-t-il pas l'arrogance et la ruse, dont l'objectif est de devenir maitre du monde

  • Sylvain Auclair - Abonné 23 janvier 2017 13 h 15

    Ceux qui créent la richesse...

    « un développement économique dont les bénéfices profitent essentiellement à ceux qui créent la richesse »

    Personnellement, que les travailleurs soient les premiers bénéficiaires du développement économique me va tout à fait. Après tout, c'est bien d'eux qu'on parle quand on parle de ceux qui créent la richesse, ceux qui travaillent, n'est-ce pas?

  • Jean-François Trottier - Abonné 23 janvier 2017 17 h 39

    Je me pose et me repose la même question...

    Que serait-il advenu si Trump avait été opposé à Bernie Sanders ?

    L'élection de Trump est en bonne part une réaction à la crise de 2008, ne l'oublions pas, et à une colère plus du tout sourde envers la haut finance.


    La plus grave erreur de l'administration Obama, et il se peut qu'il ait été impossible de faire autrement, a été de prêter à des riches pour qu'ils renflouent leur compagnie, sans pour autant que ces riches ne paient le moindrement pour leur profonde et crasse cupidité.

    La réponse de Trump, qui consiste à mettre en poste des multimilliardaires partout, est pour le moins dégoûtante... et je reste poli.

    Ce qui me surprend chaque jour lorsque j'écoute les vox pop, c'est que beaucoup d'électeurs admettent que Trump ment et se contredit chaque jour. En fin de compte le fait qu'il ne soit absolument pas fiable n'a paas tellement d'importance. Le plus important reste donc le message : dehors les politiciens qui louvoient et les administrateurs de leur propre fromage.

    On entend aussi des gens dire "Au moins, il va nous protéger du socialisme". Aussi, la question se pose : même si selon moi la vraie réponse à l'écoeurement des gens passait par une vancée vers le néokeynésianisme, et donc par Sanders, est-ce que celui-ci aurait gagné au fil d'arrivée ?

    Si, selon les brillantes études de marché que les démocrates ne manqueront pas de faire, il s'avère que oui, alors tous les espoirs sont encore permis : Trump ne réussira pas à faire tant de dommage en quatre ans avec ses propos qui déjà horripilent les deux Chambres. Puis arrivera, on peut l'espérer, un vrai "homme" d'État qui reviendra au sens commun de la vraie gestion, i.e. vers une économie orientée vers le bien commun. Pas mal plus loin qu'Obama entre autres.

    Mais sinon, c'est l'horreur et pour longtemps!