Pas de capitalisme sans racisme

«[...] Nous devons voir que les classes sont racisées et que le mouvement ouvrier doit prendre au sérieux les enjeux de migration», écrit Mostafa Henaway.
Photo: Philippe Lopez Agence France-Presse «[...] Nous devons voir que les classes sont racisées et que le mouvement ouvrier doit prendre au sérieux les enjeux de migration», écrit Mostafa Henaway.

L'enjeu de la migration est devenu la question centrale de notre époque. La vague sans précédent de migration de masse en 2015, qui a battu des records avec le déplacement de 244 millions de personnes, l’illustre bien.

 

Au Nord, la réponse aux enjeux que cela suscite a été un déchaînement de xénophobie et de racisme, se traduisant par une extrême droite confiante presque partout. Bien que plusieurs voient dans cette nouvelle vague de racisme le résultat d’une crise du capitalisme, le renouveau d’un nationalisme comme outil pour « nous » protéger de « l’étranger » n’est pas nouveau. En réalité, il fait partie de l’ADN d’une configuration sociohistorique qui a permis la montée du capitalisme, la constitution de l’État-nation et le projet colonial.

 

Contre la pensée en silo

 

Or, demeure aujourd’hui une fausse opposition dans notre manière de concevoir la race et la classe comme des phénomènes séparés. Les deux doivent pourtant être prises en compte pour une compréhension plus profonde de l’économie politique du Québec et du Canada notamment.

 

La fondation du capitalisme au Canada repose en effet sur une logique racisée. La dépossession des terres autochtones et le vol de leurs ressources étaient fondamentaux pour l’accumulation historique du capital et ces mécanismes sont toujours bien à l’oeuvre aujourd’hui. Avec la Loi sur les Indiens, l’élite du Canada s’est assurée que les peuples autochtones soient marginalisés au sein d’un système d’apartheid. Un autre élément essentiel consistait à transformer les ressources volées en biens pouvant être vendus en Europe, ce qui supposait une importante main-d’oeuvre sous-payée.

 

Par exemple, les travailleurs chinois qui ont bâti l’infrastructure du capitalisme canadien étaient payés la moitié du salaire des travailleurs européens. En 1923, l’entrée en vigueur de la loi de l’immigration chinoise a permis de rendre cette main-d’oeuvre jetable grâce aux mesures d’expulsion. La fondation de l’État et du capital canadiens s’est réalisée sur une forme d’apartheid économique légalisé pour assurer l’accès aux ressources et à la main-d’oeuvre bon marché, s’appuyant sur la construction d’une identité nationale « canadienne » qui excluait les communautés marginalisées et les peuples autochtones, scellant ainsi des rapports inégaux.

 

Au Québec, les symptômes de racisme structurel restent présents tout autour de nous. Les audiences autour du projet de loi 62 sont terminées et son étude détaillée est en cours au moment d’écrire ces lignes. Loin de promouvoir les idéaux universels de laïcité, ce projet de loi régressif vise clairement les musulmanes et musulmans du Québec. Tout cela est présenté sous le couvert de la laïcité et de la civilité, alors que l’intention politique est manifestement de consolider certains segments de l’électorat en mobilisant un discours sur les communautés immigrantes. Ce qui est escamoté dans un tel discours est le contexte par lequel les actions des gouvernements occidentaux, dont le Canada, ont été à l’origine de déplacements de millions de personnes au Sud et en particulier dans le monde arabe et musulman. On n’a qu’à penser au rôle du Canada dans l’occupation de l’Afghanistan, à son soutien continu à l’apartheid israélien ou au fait que, cette année, le pays est devenu le deuxième plus important exportateur d’armes au Moyen-Orient, avec un contrat d’armement de 15 milliards avec l’Arabie saoudite.

 

Pendant ce temps, les Premières Nations vivent dans des conditions indignes. Selon l’ONU, le Canada se place entre le 6e et le 8e rang pour son indice de développement humain, mais en limitant l’échantillon de population aux seules Premières Nations, le pays se place quelque part entre les 63e et 78e rangs.

 

Contester les fondements du racisme structurel

 

Notre manière de nous mobiliser autour de la question du racisme est une question de premier ordre au Québec, alors que l’élite utilise des sentiments identitaires rigides et rétrogrades pour maintenir une position de privilèges, s’attaquer aux conditions de travail et maintenir les travailleuses et travailleurs racisés dans une situation de vulnérabilité et d’exploitation. Si les appels des mouvements progressistes pour des services publics égalitaires, une commission sur le racisme ou davantage de diversité culturelle dans toutes les sphères de la société (médias, arts, fonction publique, etc.) sont devenus les revendications les plus entendues lorsque vient le temps d’aborder le problème du racisme structurel, celles-ci ne permettent pas de s’attaquer à ses fondations. Elles ne feront que légitimer un système économique dont les racines sont plongées dans le racisme systémique et qui le perpétue. C’est plutôt par une prise en compte de la question de la race sous le capitalisme et de la reproduction d’une classe ouvrière racisée mondiale que nous pourrons réellement nous attaquer aux questions liées au racisme. Le capital a besoin de créer un « Autre » afin de marginaliser certaines communautés pour ses propres intérêts.

 

Cela signifie également que nous devons voir que les classes sont racisées et que le mouvement ouvrier doit prendre au sérieux les enjeux de migration. C’est en soutenant les luttes pour la régularisation des statuts d’immigration, pour l’autodétermination des peuples autochtones, pour la fin des interventions armées et économiques à l’étranger que nous pourrons bâtir un mouvement ouvrier à la fois fort et pertinent.

 


Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à arobitaille@ledevoir.com et dnoel@ledevoir.com.

31 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 3 janvier 2017 04 h 44

    Bref !

    « Au Québec, les symptômes de racisme structurel restent présents tout autour de nous. Les audiences autour du projet de loi 62 » ; « On n’a qu’à penser au rôle du Canada dans l’occupation de l’Afghanistan, à son soutien continu à l’apartheid israélien ou » (Mostafa Henaway, organisateur, CTTI)

    Possible, mais comment définir et situer ce « racisme structurel » présumé si ce mot, n’existant plus, fait l’objet de mésentente scientifique et historique ?

    De plus, comment expliquer la présence surprise des mots « apartheid israélien » dans un contexte où l’on s’y attend le moins du monde ?

    Bref ! - 3 jan 2017 -

  • Sylvain Auclair - Abonné 3 janvier 2017 07 h 35

    Racisme structurel au Québec

    Ne voulez-vous pas plutôt parler de l'infériorisation des Canadiens-Français pendant deux siècles?

  • Marc Lacroix - Abonné 3 janvier 2017 08 h 09

    Concrètement !?!

    J'ai beau relire l'article, j'ai de la difficulté à voir ce que demande l'auteur de l'article; au-delà des bonnes intentions, où veut-il en venir ?

    • Serge Morin - Inscrit 3 janvier 2017 09 h 20

      Que si tu participe à l' économie capitaliste,tu es raciste.
      On croirait lire la Pravda

    • Marc Therrien - Abonné 3 janvier 2017 09 h 28

      En conclusion?

      Veut-il dire qu'il n'y aurait que les "blancs occidentaux capitalistes du nord" qui sont racistes et que c'est à eux que revient toute la responsabilité d'améliorer le sort des classes racisées?

      Marc Therrien

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 3 janvier 2017 10 h 21

      Que le nationalisme identitaire, réactionnaire au multiculturalisme mondialisé, manque de voir qu'il est lui-même le produit d'un système qui a toujours lié classe et race et que l'État-Nation a toujours produit des "Autres".
      Que donc, se tenir debout par solidarité au movement ouvrier implique nécessairement une vision nouvelle de celle-ci qui va au-delà des Autres lorsqu'ils sont utilisés politiquement pour soutenir une lutte de classe. Bref que la lutte de classe ait lieu aussi lorsqu'on jase laïcité.
      Nous fesons alors fausse route en séparant d'abord la lutte contre le capitalisme et la lutte contre le racisme, le capitalisme nécessitant des mains d'oeuvres bon-marchés utilise le racisme pour perpétuer et reproduire les classes sociales.
      Il implique aussi de se rendre compte que les frontières que nous réclamons sont les mêmes que nous brisons par-delà les conflits internationaux et au nom de différentes guerres au terrorisme.

    • Claude Richemont - Inscrit 3 janvier 2017 10 h 28

      Il ne demande rien. Il constate!

    • Michelle Gélinas - Inscrite 3 janvier 2017 12 h 38

      Bonnes intentions
      À quoi veut-il en venir, vous demandez-vous ? À nous intimider (ou nous culpabiliser si vous préférez), le temps d'établir sa propre colonisation.
      En ce qui concerne nos esprits, c'est en bonne voie.

    • Bernard Dupuis - Abonné 3 janvier 2017 14 h 07

      Il me semble clair que M. Haneway veut attirer l'attention sur le racisme systémique dont sont victimes les travailleurs immigrants. Toutefois, il le fait d'une manière qui ignore l'histoire réelle et complète du Canada et du Québec. C'est pourquoi je comprends votre doute sur la finalité réelle de ce texte.

    • Marc Lacroix - Abonné 3 janvier 2017 16 h 58

      À Claude Richemont,

      Vous dites: "Il ne demande rien. Il constate!"

      Le constat dont vous parlez me semble plutôt flou, tellement flou que si je disposais d'un pouvoir de réaliser les voeux, je ne saurais même pas à quoi m'attaquer sinon à un racisme diffus reposant sur..., je ne sais trop quoi.

      Avec un problème si peu défini, comment trouver une solution ?

  • Lise Bélanger - Abonnée 3 janvier 2017 08 h 44

    Dans tous les domaines, animal, humain ou autre, le plus gros profite du plus petit. La société occidentale a dominé le monde par son avance intellectuelle exceptionnelle qui lui a permis de conquérir le monde. Ces conquêtes semblent fragiliser aujourd'hui.

    L'Occident est sur la terre la seule a avoir mis des structures en place pour contrer la pauvreté, l'ignorance, l'égalité entre les classes et les sexes.

    Bien que cela soit bien loin d'être parfait, les occidentaux peuvent rêver d'une société égalitaire malgré un capitalisme à outrance.

    Les immigrants qui viennent en Occident ont les mêmes droits (éducation etc...) que les nationaux.

    Bien sur, quand les niveaux économique, éducationnel, etc, sont faibles ou différends du pays qui reçoit, cela demande une adaptation.

    Ces immigrants bénéficieront des mesures sociales de retraites, pensions de vieillesse pour eux et leur famille, sans que leurs ascendants n'y aient jamais participer etc.....

    Nous nous sommes battus pour l'égalité des sexes etc... et souvent bien des immigrants aujourd.hui contestent notre évolution sociale.

    Mais souvent, seul le niveau économique de nos sociétés int.ressent les immigrants bien plus que notre culture.

    Quoi qu'on dise ou pense, le Québec est le pays le moins raciste au monde, ce n'est déjà pas si mal.

    Ce qui n'empêche pas de devoir travailler dur pour s'y faire une place au soleil.

    Comme dirait M. Lacroix ci haut, où le commentaire s'en va-t-il? Les conditions difficiles des immigrants des générations antérieures ne sont pas les seules.
    Les gens des générations antérieures vivaient des situations tout aussi difficiles même si différentes et c'est grâce à leur labeur que nous avons formé cette société plus égalitaire.

    L'Occident n'a pas été parfaite mais de quel droit jouit un occidental dans les pays autres? Que me donnerait ces pays autre si j'immigrais chez eux?

    On répare les injustices faites aux autochtones etc... mais pas aux québécois qui on

  • Denis Paquette - Abonné 3 janvier 2017 08 h 58

    meme nos savants les plus importants n'y échappent pas

    le monde n'a-t-il pas toujours été raciste et religieux, l'astuce n'a-t-il pas consister a voir le monde comme une énorme industrie, avec des territoires, des gens, et des richesses qu'il faut gérer , je pense que je n'ai pas a vous faire la démonstration de comment il s'y ait pris, avec le religieux comme premier moyen tout devient simple, car voulu par dieu lui-même, voila l'astuce des astuces et c'est encore vrai aujourd'hui, il ne restait plus qu'a créer un peuple d'élus