Les élèves sont aussi de futurs parents

Le ministre de l’Éducation implantera un cours d’éducation financière au secondaire en 2017.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le ministre de l’Éducation implantera un cours d’éducation financière au secondaire en 2017.

Un cours d’éducation financière obligatoire en 5e secondaire ? Quelle excellente idée ! La volonté du ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, de modifier le programme de la formation secondaire pour y intégrer quelques heures susceptibles d’outiller les jeunes consommateurs de demain mérite d’être saluée. À l’aube de leur vie adulte et de leur entrée sur le marché du travail, on ne saurait sous-estimer l’importance que représentent des enjeux de société aussi fondamentaux que l’épargne et l’endettement, pour ne nommer que ceux-là. Dommage que le ministre Proulx, également ministre de la Famille, n’ait pas profité de l’occasion pour intégrer également à la formation des prochaines générations quelques heures sur le droit de la famille.

Car ces jeunes de 16-17 ans ne seront pas que consommateurs ou épargnants, ils risquent fort bien de devenir aussi conjoints et parents. Or, savent-ils que la cohabitation hors mariage qu’ils pourraient entreprendre avec un conjoint ou une conjointe ne leur procurera ni droit ni obligation l’un à l’égard de l’autre, que ce soit durant leur vie commune ou au moment de leur séparation ? Celle qui mettra sa carrière en veilleuse pour s’occuper des enfants est-elle consciente que le Code civil, contrairement au droit applicable dans les autres provinces, ne lui permettra pas d’obtenir de dédommagement de son conjoint, sauf peut-être au prix d’une bataille judiciaire coûteuse et épuisante ?

À l’inverse, le jeune qui choisira de se marier pour des raisons culturelles, sociales ou religieuses est-il conscient qu’il pourrait devoir un jour partager son régime de retraite avec son ex-époux, alors même que le couple n’aura pas eu d’enfant et qu’aucun d’eux n’aura eu à quitter le marché du travail pour se consacrer à la vie familiale ? Et en cas de recomposition familiale, celui ou celle qui se sera investi auprès de l’enfant de sa nouvelle conjointe ou de son nouveau conjoint tombera-t-il des nues lors de la rupture en apprenant que le droit québécois ne reconnaît aucun statut juridique au beau-parent, peu importe les liens que l’enfant aura pu tisser avec lui ?

Mauvaises surprises

Parlant d’enfant, le jeune de 5e secondaire en connaît-il un peu sur les modes d’établissement de la filiation en droit québécois ? Est-il conscient que, à la suite de la naissance de l’enfant qu’il aura faussement cru être le sien, la signature qu’il aura apposée sur la déclaration de naissance et le comportement parental qu’il aura adopté pendant 16 mois rendront sa filiation tout à fait incontestable, peu importe les résultats du test d’ADN qu’il aura obtenus ? Et le jeune gai qui aspire à devenir père en sollicitant l’intervention d’une mère porteuse sait-il que le droit québécois n’encadre pas la maternité de substitution, comme c’est le cas dans les autres provinces canadiennes ?

Oui à une formation sur les finances puisque le jeune sera un jour travailleur, consommateur et épargnant, mais a-t-on oublié qu’il sera d’abord et avant tout conjoint et parent ? N’est-ce pas là un rôle social qui mérite autant d’attention ? D’autres avant moi ont soumis l’idée d’intégrer au corpus de la formation secondaire quelques heures en droit de la famille, dont le Comité consultatif sur le droit de la famille que j’ai présidé. Dans son rapport de plus 600 pages déposé en juin 2015, les dix experts qui le composaient ont d’ailleurs proposé la mise en place d’une véritable politique de diffusion du droit de la famille, illustrée notamment par l’intégration d’un bloc d’heures à la formation secondaire des jeunes.

Comme le reste du rapport, il semble bien que cette proposition soit passée sous le radar. Certes, le droit de la famille qui nous gouverne est en grande partie devenu obsolète et rien ne laisse croire que le gouvernement actuel s’attellera à la tâche de le réformer en profondeur. Mais aussi anachronique soit-il, il est certainement dans l’intérêt de tous les futurs conjoints et parents d’en connaître à l’avance les principales implications. Le caractère éclairé des décisions familiales qu’ils prendront à court et moyen termes pourrait en dépendre.

8 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 20 décembre 2016 08 h 08

    Le parents

    L'école québécoise se substitue-t-elle aux parents?

    • Lise Bélanger - Abonnée 20 décembre 2016 10 h 15

      C'est à la fois l'école et les parents qui forment les futurs adultes.

      En plus l'école permet l'intégration essentielle à la société.

      Les enfants et adolescents passent autant d'heures à l'école que dans la famille.

      Ce sont les parents ET l'école qui forment les individus et la société de demain.

  • Fernand Laberge - Abonné 20 décembre 2016 08 h 22

    De bonnes idées mais...

    Comme pour l'éducation financière, l'initiation au droit de la famille est une bonne idée en soi. Et pourquoi pas au droit du travail. Mais à force de rapiécer les programmes pour faire des élèves des citoyens «fonctionnels» et de multiplier les vocations particulières pour rendre l'école plus attrayante, il reste de moins en moins de place pour la formation fondamentale, qui ne s'acquière guère ailleurs et qui permet justement de mieux appréhender les circonstances constamment variables de la vie et du monde. C'est un choix, mais qui semble hélas se faire sans débat, presqu'inconsciemment.

  • Jacques Tremblay - Inscrit 20 décembre 2016 10 h 15

    Un cours d'éducation financière et sociale?

    Et pourquoi l'éducation financière n'aurait pas un volet droit de la famille vu les implications financières que cela comporte? Et même un volet pour le droit du travail et les responsabilités sociales qui vont avec? Finalement pourquoi pas un cours d'éducation financière et sociale.
    Jacques Tremblay
    Enseignant retraité en mathématiques
    Sainte-Luce, Qc
    Personnellement j'aimerais mieux un cours d'éducation économique et sociale où le volet financier serait abordé à la fois dans un sens technique et plus large. Par exemple le problème de plus en plus présent du financement des États et l'échapatoire des paradis fiscaux et son implication financière pour les citoyens ordinaires. Je doute cette fois-ci que la droidroite darwinesque du conseil du patronna approuve l'émancipation du citoyen à ce sujet.

    • Fernand Laberge - Abonné 20 décembre 2016 12 h 14

      Ce volet plus macro-économique est justement au programme du cours de Monde contemporain... que l'on s'apprête à tasser pour l'Éducation financière. Ce qui ne peut que renforcer votre doute !

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 20 décembre 2016 10 h 47

    D'abord apprendre a lire et comprendre les textes serieux,

    Et développer la curiosité de connaitre la finance,les droits de la famille etc.
    Quand tu ne peux meme pas lire ,tu deviens un citoyens consommateur-esclave comme il y en a tellement de nos jours.

  • Jacques de Guise - Abonné 20 décembre 2016 11 h 18

    Articulation entre construction de soi et maîtrise des savoirs

    On le voit bien, encore une fois, que cette division par matière ou par discipline n’a pas de bon sens. Il faut refonder la formation fondamentale. Ce sont le rapport à soi, le rapport aux autres et le rapport au monde qui devraient constituer les bases fondamentales et le savoir devrait s’articuler autour de ces trois axes. Le fouillis des différentes disciplines élaborées en fonction de leur objet n’a pas sa place au secondaire, car on est à une période cruciale du développement identitaire. C’est apprendre à penser et apprendre à sentir et à éprouver qui devraient être l’objet de toutes les attentions.

    Il faut absolument tenter de mieux départager ce qui relève de la formation de soi de ce qui relève de la maîtrise des savoirs. Il ne faut plus confondre le rapport identitaire et le rapport épistémique. Le second ne profite pas nécessairement au premier.

    Tout un travail qui demanderait la coordination de tous les acteurs, car les obstacles sont nombreux et enfouis dans des habitus des plus résistants!!!