Pourquoi nous sommes divisés

La famille du début du siècle assumait de multiples fonctions : elle éduquait, fournissait du travail et prenait en charge ses aînés.
Photo: Kerstin Klaassen Getty Images La famille du début du siècle assumait de multiples fonctions : elle éduquait, fournissait du travail et prenait en charge ses aînés.

Nous sommes un samedi soir, entre Noël et Jour de l’An. Une famille québécoise est réunie autour de la table. Au moment du dessert, allez savoir pourquoi, chacun confesse pour qui il a voté lors de la dernière élection. On découvre que le père a voté CAQ, la mère PQ, le fils Option nationale, la fille Québec solidaire. J’ai une question pour vous maintenant : à votre avis, avons-nous ici affaire à une famille anglophone ou une famille francophone ? Tout le monde connaît la réponse. Se pourrait-il qu’une cause importante de notre division nationale trouve sa source dans la cellule familiale ?

 

Si un journaliste étranger venait au Québec faire un documentaire sur les difficultés du Parti québécois depuis une génération, il serait sans doute frappé par le nombre de chefs et de leaders qui ont démissionné, en versant des larmes, après avoir expliqué que la politique les avait éloignés de leur famille. Le journaliste serait tenté de conclure que la vie familiale et la vie politique sont deux activités incompatibles au Québec.

 

Refuge

 

Depuis une génération, nous assistons à un tournant familialiste partout en Occident. Alors que le monde des affaires, celui de la politique ou des relations internationales évoluent de plus en plus vers des formes d’égoïsme, de brutalité ou de corruption, les femmes et les hommes ont tendance à chercher un refuge dans la vie privée, et plus précisément dans la vie familiale.

 

Nous avons le sentiment que le bonheur familial est quelque chose de fragile et de précieux. Et nous avons fini par comprendre une vérité élémentaire. Au même titre que l’État, le marché ou l’école, la famille est une institution irremplaçable. Elle exerce des fonctions cruciales pour encadrer les individus au quotidien.

 

Prenons la fonction civique. On oublie que, pendant longtemps, la famille canadienne-française assumait un rôle très politique. Pour vous en convaincre, je vous propose un retour en arrière, au début des années 1960, en lisant deux extraits d’un texte du regretté politologue Vincent Lemieux. Le texte, publié en 1962, s’intitule « Le père et la politique ».

 

Dans les années 1950, le jeune Lemieux avait fait des études de terrain à l’île d’Orléans. Dans ce texte, le politologue raconte ceci. Au Canada français, c’est la famille qui déterminait pour qui on devait voter. Il y avait des familles bleues et il y avait des familles rouges. Dans telle ou telle famille, on pouvait voter du même bord depuis des générations.

 

Je cite ici Lemieux : « Comme on nous l’a dit souvent, dans ces familles, “on se regarde avant de voter”. Plus exactement, on regarde vers le père, quand ce n’est pas le père qui regarde vers la mère et les enfants pour leur indiquer comment agir. »

 

S’il n’y avait pas consensus au sein de la cellule familiale, le père usait de différentes ruses pour empêcher son épouse, ou un de ses enfants, de neutraliser son vote. Un informateur conservateur confia cette anecdote à Lemieux au sujet d’une élection en 1917 : « Chez nous, cette année-là, le père avait dit : "les petits garçons, vous ne sortirez pas pour aller voter". »

 

Intérêt familial

 

En sociologie politique, on a longtemps considéré que le vote était une façon, pour une famille, de consolider sa place dans la hiérarchie sociale. Voter en fonction de l’intérêt familial est une façon légitime de confirmer sa place dans la hiérarchie sociale, voire de l’améliorer. N’oublions pas qu’une classe sociale, c’est au fond un groupe de familles, unies par des liens matrimoniaux, possédant une sous-culture commune, et dont les membres tendent à prédominer dans certains emplois et certains postes, génération après génération.

 

Dans ce contexte, que penser des familles francophones qui, depuis 20 ans, enregistrent un vote éclaté et désorienté, qui s’éparpille dans tous les sens ? Je n’évoque pas seulement ici un suicide politique ; c’est aussi un déclassement social programmé. Déclassement social au bénéfice de qui ? Au grand bénéfice des élites qui, elles, soyez-en certains, votent toujours en bloc dans le même sens.

 

Idem pour le Québec anglophone ; lui aussi ne se divise guère. Il vote en bloc. Une explication facile, pour expliquer la quasi-unanimité des anglophones, est d’affirmer que les médias anglophones martèlent une seule et même propagande. Or, le sociologue Robert K. Merton a déjà montré que la détermination du vote repose moins sur l’influence de médias que des conversations que nous avons au quotidien au sein de petits groupes (dans la famille, dans le voisinage, ou sur le perron de l’église).

 

Le consensus anglophone, avant d’être imposé par les médias, ou encore par le système scolaire, se reproduit à chaque génération au sein de la famille. C’est autour de la table, à l’heure du souper, que les jeunes anglophones entendent parler de la loi 101, de la déclaration de Parizeau sur le vote ethnique, de l’exode des anglophones sous Lévesque, ou de l’infâme charte des valeurs.

 

Effet pervers

 

Mon hypothèse est fort simple : les anglophones ont mieux réussi, à la maison, à assurer le travail de transmission d’une mémoire collective, et, aussi, à assurer la socialisation politique qui en découle. Leur réussite à ce sujet et notre échec, aussi à ce sujet, entravent la relance du mouvement national.

 

La famille, il y a un siècle, assumait de multiples fonctions. Elle éduquait, fournissait du travail, des loisirs ; elle prenait en charge ses aînés. Plusieurs de ces fonctions ont été récupérées par l’État-providence dans la seconde moitié du XXe siècle. Nécessaire, ce virage a hélas introduit un effet pervers : la famille a perdu la confiance et l’assurance qu’elle possédait autrefois. Elle est aujourd’hui sur la défensive. Les parents se sentent incompétents, et souvent inaptes à assurer une fonction pourtant essentielle : la transmission.

 

Par sentiment d’incompétence, les parents pensent que l’école fera le travail. C’est une erreur. C’est surestimer le rôle de l’école dans la formation d’un adulte. Savoir d’où l’on vient, connaître les héros qui ont lutté pour nos droits, ça doit s’apprendre aussi à la maison, pas seulement sur les bancs d’école.

 

Transmission

 

Le sociologue Norbert Elias a bien perçu comment une confusion des rôles s’est installée au sein de la cellule familiale. Lentement, au XXe siècle, la verticalité dans les rapports parents-enfants a été abandonnée. Sur le plan de la transmission, c’est problématique. Si je traite d’égal à égal avec mon fils de huit ans, qu’est-ce qui m’autorise à lui dire que René Lévesque fut un grand homme ? Que le Canada a humilié le Québec en 1982 ? Qu’un despote a emprisonné 500 innocents sans raison en octobre 1970 ? Que le référendum de 1995 a été volé ! La socialisation politique, c’est la transmission de souvenirs positifs et négatifs qui nous ont façonnés collectivement.

 

Quand les enfants avancent dans l’adolescence, je l’accorde, la transmission doit progressivement céder la place à la conversation et à la délibération ; plus jeune, toutefois, il ne faut pas hésiter à montrer la voie avec fermeté.

 

L’aspect positif de ma proposition, c’est que cette réaffirmation de l’instance familiale ne coûte rien. Elle n’exige aucune réforme venant de l’État ; au contraire, elle doit commencer à la base, dans la vie des familles.

 

Chaque parent, dans la mesure de ses moyens, peut assumer un travail de transmission. Plus tard, l’enfant, devenu adulte, fera le tri dans ce qu’il a reçu en héritage. Il aura, à 20 ans, le loisir de le maudire, cet héritage. Mais il l’aura au moins formé et armé pour affronter la société.

16 commentaires
  • Pierre Desautels - Abonné 15 décembre 2016 07 h 59

    Dans mon temps...


    Franchement, on croirait lire un réquisitoire d'un ancien de l'Union nationale. Rouge ou bleu, c'était si simple, dans "le bon vieux temps". La création du PQ a aussi divisé temporairement les francophones. René Lévesque a réussi, avec une coalition gauche-centre-droite, (et même de jeunes anglophones) à les réunir. On connaît la suite. Le projet rassembleur s'est effondré.

    Et la famille maintenant? Avec un taux de fécondité de 1.60, les temps ont changé, Monsieur Kelly. Et beaucoup de femmes sont sur le marché du travail, ce qui change la donne, n'est-ce pas? Partout dans le monde, de nouveaux partis émergent, car beaucoup de citoyens sont insatisfaits du vieux bipartisme. Quant aux anglophones, s'il est vrai qu'ils votent de façon monolithique, et ce, comme dans le temps de l'Union nationale, cela n'a rien à voir avec la famille.

    De nos jours, les jeunes anglophones n'ont pas besoin de l'approbation de leurs parents avant de prendre parti. Mais quels choix ont-ils vraiment? Le PQ et la CAQ martèlent un message anti-immigration continuellement et ce nationalisme identitaire ne leur laisse guère de choix. Par contre, ils ne votent pas pour le PLQ dans l'enthousiasme, et souvent, s'abstiennent de voter. Non, Monsieur kelly, la nostalgie n'est pas une solution...

  • Gaston Bourdages - Abonné 15 décembre 2016 08 h 38

    Le modèle contemporain de...

    ...familles éclatées et dites reconstituées dont je suis pourrait-il être aussi plausible explication ou voie de réponse à votre fort pertinente et bien développéw question monsieur Kelly ?
    Ne sommes-nous pas aussi à une époque où plus rien, selon une expression, ne tient ou, du moins, semble tenir ?
    Un fort pourcentage si ce n'est l'ensemble de nos institutions sont affectées, gangrenées. Scandales de corruption par dessus scandales politiques, économiques, religieux. Le monde du sport inclus. Effritements, érosions corrosives de conscience dans un chacun pour soi accompagnées d'une impitoyable mise en pratique de «la fin justifie les moyens».
    Il y aura facture à payer.
    Je conclus avec un désaccord face à votre très beau «papier» J'espère pouvoir m'abstenir d'en arriver à maudire....quoique ce soit. Même le pire. Le pire appartenant aussi à l'humanité imparfaite dont vous êtes dont les «autres» sont et dont je suis. La division en faisant aussi partie.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Auteur d'un ouvrage en parachèvement sur la conscience.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 15 décembre 2016 08 h 39

    … famille ?!?

    « On découvre que le père a voté CAQ, la mère PQ, le fils Option nationale, la fille Québec solidaire. (…) Se pourrait-il qu’une cause importante de notre division nationale trouve sa source dans la cellule familiale ? » (Stéphane Kelly, sociologue, professeur, auteur)

    Possible mais, de cette source de division, on-dirait que le Québec ressemble de moins en moins à un arbre susceptible de connaissance, de transmission et de réalisation nationales !

    Cependant, le jour où on va cesser de consommer des « sourires-pleurs », on risquera de cultiver ce dont on est capable, capable d’unité, de transparence et de diversité !

    Entre-temps, le passage de la « famille nucléaire » à la « famille élargie », entraînant quelques inquiétudes de solidarité, semble, ici, solliciter des assises qui, de mémoire-histoire, font appel à des repositionnements d’identités, de racines et de cultures ouverts et responsables !

    Oui, la famille demeure un lieu d’échange, mais elle est aussi un lieu où, parfois, elle se quitte pour aller, ailleurs-autrement, vivre autrement-ailleurs ce qui la constitue !

    Vive la …

    … famille ?!? - 15 déc 2016 -

  • François Beaulé - Abonné 15 décembre 2016 08 h 40

    La rêve impossible d'un petit prof de cégep

    La famille n'est plus ce qu'elle était, au Québec plus que partout ailleurs en Occident. Les hommes et les femmes forment des couples temporaires et ne se marient plus. Les femmes ne se soumettent plus à leurs maris, d'autant qu'elles n'en ont plus ! Elles votent comme elles le veulent, souvent différemment de leur conjoint d'occasion. La domination du père, le paternalisme, a été combattu avec succès par le féminisme. Il ne peut donc plus y avoir d'unité politique des familles imposée par quelqu'autorité patriarcale.

    Dans le Québec d'hier, le peuple canadien-français avait un type d'unité que le passéiste Stéphane Kelly regrette. Si l'unité reste une aspiration humaine, le retour dans un passé révolu, autoritaire, paternaliste et rétrograde est heureusement impossible. Ce n'est pas sous l'autorité du père qu'il faut chercher cette unité. Mais par une évolution du désir guidée par la foi en l'Homme et par une religion nouvelle fondée sur l'égalité de l'homme et de la femme.

  • Marc Bouchard-Marquis - Inscrit 15 décembre 2016 10 h 09

    Excellent!

    Merci monsieur Kelly pour cette perspicace et judicieuse analyse de la société québécoise...