Sherpa: un rapport aux graves lacunes méthodologiques

La recherche a été effectuée en ligne auprès des élèves de huit cégeps de diverses régions du Québec.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir La recherche a été effectuée en ligne auprès des élèves de huit cégeps de diverses régions du Québec.

Le centre de recherche Sherpa du CSSS de la Montagne rendait public il y a quelques jours un rapport plutôt étonnant sur les déterminants psychosociaux du soutien à la radicalisation violente chez les cégépiens. L’une des principales conclusions est que la religion n’apporterait aucun soutien à la radicalisation et aurait plutôt un effet contraire. « Les gens qui disent n’avoir aucune religion soutiennent plus la radicalisation violente que ceux qui se réclament du christianisme ou de l’islam », déclarait en conférence de presse Cécile Rousseau, directrice du Sherpa. « La religiosité est un facteur protecteur face au soutien à la radicalisation violente », lit-on dans le rapport.

 

Plusieurs lacunes méthodologiques entachent la validité de cette étude et de ses conclusions. Malgré les nombreux tableaux contenus dans le rapport, les conclusions des auteurs ne dérivent nullement de ces données statistiques ; les conclusions ont été juxtaposées aux données chiffrées pour donner l’impression qu’elles sont appuyées, mais elles constituent en fait des affirmations avancées sans preuve suffisante.

 

La région montréalaise surreprésentée

 

La recherche a été effectuée en ligne auprès des élèves de huit cégeps de diverses régions du Québec. On note d’emblée une surreprésentation de la région montréalaise, si bien qu’on ne peut prétendre dresser un portrait d’ensemble de la radicalisation dans les collèges du Québec, comme mentionné dans les objectifs. Le rapport affirme être fondé sur l’analyse des réponses de 1894 participants, mais seulement 1241 d’entre eux ont répondu à toutes les questions sans qu’il soit possible de savoir s’ils sont représentatifs de l’ensemble des répondants. Presque deux fois plus de femmes que d’hommes ont répondu, ce qui n’est sûrement pas le reflet de la population étudiante des cégeps.

 

Le taux de réponse varie en fonction du contenu de la question, de son emplacement (au début, au milieu ou à la fin du questionnaire) et selon les cégeps. Les désistements refléteraient « des stratégies d’évitement associées à la sensibilité du sujet », affirment les auteurs. Cette constatation jette le doute sur la validité des données, alors que nous ne connaissons pas le profil sociodémographique des désistements ni leurs raisons.

 

Fausse causalité

 

Les données montrent que le soutien à la radicalisation est plus fort chez les moins de 25 ans et que ce groupe est moins religieux. Mais cela ne permet aucunement de dire que c’est l’absence de religion qui conduit à soutenir la radicalisation. Le raccourci effectué par les auteurs est tout simplement impossible à soutenir.

 

Toutes les études psychosociales montrent en effet que les jeunes de moins de 25 ans sont moins religieux et plus enclins à adopter des comportements à risque ou à commettre plus de gestes violents que leurs aînés. Le lien entre l’absence de religion et les gestes violents est l’âge, et l’étude crée une fausse causalité entre religiosité et radicalisation.

 

Dans l’étude du Sherpa, le jeune âge (19-21 ans) est d’ailleurs la seule variable, parmi les déterminants du soutien à la radicalisation, qui montre une relation significative avec la radicalisation. Toutes les autres données sur les corrélations entre les variables dans leur ensemble sont très faibles et ne démontrent rien de concluant. Pour être considéré comme moyennement fort, un coefficient de corrélation (r) doit être d’au moins 0,7 ou 0,6 (positif ou négatif). Seulement quatre valeurs de r sur les 132 du rapport du Sherpa (tableau 11) sont supérieures à 0,6 et aucune ne concerne la religiosité.

 

La corrélation entre radicalisation et religion n’est que de -0,12, ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de lien entre ces variables. On ne peut donc aucunement tirer de ces données les conclusions qu’en ont tirées les auteurs en soutenant que l’absence de religion conduit à soutenir la radicalisation et que la religion est donc un facteur de prévention. Il s’agit là de sophismes présentés sous le couvert de statistiques malheureusement invalides.

 

Les auteurs recommandent d’ailleurs de favoriser « l’expression religieuse et la spiritualité » dans les cégeps comme mesure de prévention. Étant donné que le rapport confond souvent la religiosité (qui prend en compte l’intensité des convictions) et la religion elle-même (christianisme, islam, aucune religion, etc.), une telle recommandation apparaît déplacée et contre-productive, car elle risque de favoriser le communautarisme.

 

Religion et radicalisation

 

Par ailleurs, les répondants volontaires à cette enquête, dont 56 % se disent sans religion, ne constituent pas un échantillon de personnes radicalisées. Bien que toute radicalisation menant à la violence ne soit pas nécessairement religieuse, le facteur religion était au centre de cette étude, qui visait notamment à documenter le phénomène dans les milieux ethnoculturels.

 

C’est aussi la question de la radicalisation politicoreligieuse qui a conduit aux diverses études publiées actuellement. Lorsque les enquêtes portent spécifiquement sur cet aspect, le rôle que joue la religion dans la radicalisation menant à la violence ressort sans équivoque. Le rapport du Conseil du statut de la femme (L’engagement des femmes dans la radicalisation violente), rendu public en même temps que celui du Sherpa, en est un exemple : tant l’étude de la littérature que les témoignages recueillis auprès de jeunes femmes attirées par le djihad en Syrie montrent que l’idéal religieux joue un rôle important dans leur cheminement vers la radicalisation et que les recruteurs djihadistes misent sur ce facteur.

 

Pour mettre en évidence un lien entre religion et radicalisation, il faut donc correctement construire l’échantillon, ce que n’a pas su faire le Sherpa.

 

Nous sommes étonnés que Cécile Rousseau ait qualifié le rapport du CSF de « sensationnaliste et douteux sur le plan méthodologique » à cause de l’approche qualitative et du petit nombre de femmes participantes. Comme il s’agissait de femmes s’étant engagées sur le chemin de la radicalisation, leurs témoignages présentent au contraire un portrait réaliste du processus, alors que l’étude du Sherpa ne permet pas de tirer aucune conclusion valide.

 

Ce rapport apparaît en définitive comme un document politique, sans valeur scientifique, et que les médias n’ont malheureusement pas pris la peine d’examiner. Les établissements visés seraient donc mal avisés de s’en servir pour adopter des mesures qui risquent d’être inopportunes.

44 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 5 novembre 2016 01 h 24

    Yahou !

    « Ce rapport apparaît en définitive comme un document politique, sans valeur scientifique, et que les médias n’ont malheureusement pas pris la peine d’examiner. » (Texte Collectif)

    Effectivement, ce genre d’étude-rapport, qu’avons eu ce plaisir de lire et commenter (A), était comme « pipé » d’avance, et contredisait le simple « bon sens » !

    Bravo pour cette « réplique » !

    Yahou ! - 5 nov 2016 -

    A http://www.ledevoir.com/societe/education/483075/r

    • Victor R. Aubry - Abonné 5 novembre 2016 15 h 47

      Dans un article de Rinny Gremaud du 27 octobre 2014 intitulé « Ces jeunes qui répondent à l’appel du djihad », Le Devoir a déjà fait mention d’une étude sur ce même phénomène en France. Cet article mentionne ceci : « Les autorités françaises estiment que 25 % de ceux qui partent sont des convertis, et 80 % proviendraient de familles athées. »

      On peut aussi lire dans Le Figaro du 18 novembre 2014 un article de Eugénie Bastié, au même effet, intitulé «Le profil inattendu des djihadistes français ».

      Les auteurs du texte collectif d’aujourd’hui sont des militants athées qui nuisent à la cause de la laïcité en confondant leur combat idéologique contre les religions avec la nécessaire séparation entre l’État et la religion. Leur jupon dépasse.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 6 novembre 2016 05 h 05

      «Le profil inattendu des djihadistes français ». (Victor R. Aubry)

      De ce genre de « profil », et pour davantage saisir ses racines, celles en lien avec le phénomène de la « radicalisation », il serait comme d’intérêt public de lire, ou relire selon, les observations du chercheur allemand Günther Jikeli (A) qui, relevée par M Christian Rioux, correspondant du Le Devoir à Paris, risquent d’étonner plusieurs aires de recherche sur ce sujet !

      Bref ! - 6 nov 2016 -

      A : http://www.ledevoir.com/international/actualites-i

    • Raymond Labelle - Abonné 6 novembre 2016 07 h 25

      Voici quelques raisons plus que suffisantes pour faire son deuil d’un sondage scientifiquement valable sur le « radicalisme violent ».

      La seule étude intéressante en serait une dont la totalité de l’échantillon serait constituée de « radicalisés violents » - car c'est eux que l'on prétend vouloir connaître.

      Mais certains radicalisés violents d’une certaine tendance préfèrent peut-être se cacher et ceux d’une autre, au contraire, préfèrent se montrer. Impossible, dans ces conditions, de constituer un échantillon représentatif de « radicalisés violents ».

      De plus, dans un sondage, le meilleur échantillon et la meilleure méthode ne peuvent malgré tout être efficaces que si et seulement si les répondants disent la vérité dans une proportion suffisamment grande.

      P’têt’ ben qu’une proportion importante de radicalisés violents entraînée à se méfier des autorités ne va pas s’identifier comme tel auprès d’un sondeur qu’ils ne connaissent pas, ou mentir sur certains aspects, alors que le quidam pourrait confier plus facilement sa tendance violente à un tel sondeur comme le radicalisé violent d’une tendance qui préfère se montrer publiquement – autre source de distorsion.

      À ceci, il faut ajouter le problème de définition du "radicalisme violent". Faut-il pondérer le degré de violence (par exemple, lancer une brique dans un McDo n'est pas tirer à la mitraillette sur 125 innocents dans un centre d'achats) - donc 1 radicalisé violent égale-t-il un autre radicalisé violent?

      Et dans quelle mesure la violence est-elle attribuable au "radicalisme"? Pour tel acte, le radicalisme n'est-il qu'un prétexte? Et ceci, si on arrive à bien définir le "radicalisme", ce qui n'est pas si simple qu'on pourrait le croire.

      J'insiste: trop d'obstacles insurmontables pour faire un sondage qui aurait une valeur scientifique sur ce phénomène.

    • Raymond Labelle - Abonné 6 novembre 2016 07 h 40

      Examiner ce phénomène par le biais de sondages est une erreur profonde - mais ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas tenter de le comprendre.

      Mais si on refuse de distinguer entre les formes de radicalisme violent, on ne s'aide pas pour comprendre.

      - Refuser de même se poser la question de savoir si l'islamisme attire le même genre de personnes que l'extrême-droite ou le mouvement anarchiste pour les mêmes raisons,

      - Refuser de se demander si chacun des mouvements risque d'arriver à un même degré et à un type de violence dans une même proportion.

      Le terme "radicalisé violent" est "scientifiquement" construit pour officialiser le refus méthodologique de faire ces distinctions. Construit pour tout mettre dans un même bloc indistinct.

      Or, p'têt' ben que le radicalisme violent djihadiste n'est pas de la même nature que le radicalisme violent des anars ou de l'extrême-droite (par exemple). P'têt ben que chacun n'attire pas le même genre de personne pour les mêmes raisons.

      Il n'est pas interdit de trouver des points communs, mais il ne devrait pas être interdit de faire des distinctions.

      Volontairement refuser de regarder certains aspects du réel n'est pas la meilleure façon de l'appréhender.

    • Raymond Labelle - Abonné 6 novembre 2016 07 h 58

      « Les autorités françaises estiment que 25 % de ceux qui partent sont des convertis, et 80 % proviendraient de familles athées. » Provenir d’une famille athée n’est pas être athée.

      Peut-être comme point commun parmi les diverses formes de « radicalisme » (violent ou pas) : le besoin d’absolu dans une société relativiste où les repères sont flous.

    • Claude Bernard - Abonné 6 novembre 2016 09 h 44

      M. Aubry,

      Vous nous proposez de réfléchir et de nous informer avant de commenter: singulière idée!
      Ici, c'est comme dans Alice au pays des merveilles: le verdict précède le procès!

  • Michel Laforge - Abonné 5 novembre 2016 06 h 41

    La mathématique tire plus vite que notre ombre.

    On ne peut pas faire dire n'importe quoi aux chiffres. Les chiffres ne mentent jamais. C'est parfois long avant que l'esprit s'ajuste, comprenne et intègre les données.

  • François Beaulé - Abonné 5 novembre 2016 06 h 55

    Une révolte contre un Occident sans idéal

    Le djihadisme est plus une réaction violente contre l'Occident qu'un mouvement religieux. Les djihadistes se servent de l'islam pour attirer des jeunes qui cherchent à donner un sens à leur vie.

    Il est vraisemblable que les djihadistes réussissent à recruter de jeunes Occidentaux à cause de l'absence d'idéal collectif dans la culture moderne.

    Le désinvestissement de la dimension religieuse et de la dimension politique et le tout-à-l'économie individualiste caractérisent la modernité occidentale. La construction et la culture d'un idéal collectif est un processus ayant une dimension politique et une dimension religieuse. Le déni de la dimension religieuse n'est pas la solution. Il faut au contraire la réinvestir. Ce qui ne veut surtout pas dire le retour vers des religions obsolètes. Une des conséquences du manque de dynamisme religieux en Occident est l'attirance de certains jeunes pour des religions orientales.

    • Nicole-Patricia Roy - Abonnée 5 novembre 2016 10 h 39

      Alors, dites-moi pourquoi les djihadistes de l'État islamique et autres groupes islamiques tuent leurs compatriotes ? Est-ce par haine des valeurs occidentales ?

    • François Beaulé - Abonné 5 novembre 2016 18 h 57

      1- Pour prendre le pouvoir et le conserver.
      2- Oui.

    • Raymond Labelle - Abonné 7 novembre 2016 10 h 29

      C'est vous, M. Beaulé, dans cette intervention, qui résumez le mieux la situation (bien que vous ne vous ne vous exprimiez pas directement sur les problèmes méthodologiques de l'étude dont il est ici question, ce qui est le sujet, qui est un peu pointu il est vrai).

      En effet, il devrait y avoir un lien entre la gouvernance de la cité et la volonté de transcendance, comme celle d'aspirer au Bien, par exemple. La direction politique devrait exiger les plus hautes vertus. Et étant donné la faiblesse humaine, aspirer au Bien demande une vigilance de tous les instants.

      Le rappeler ne nuit certainement pas - et retrouver du sens est essentiel. Mais dans cet équilibire où on vise la transcendance, il faut maintenir aussi les qualités de raison et de sens critique pour appréhender, autant que possible, le réel tel qu'il est.

      Équilibre pas évident- mais que l'on doit viser.

    • François Beaulé - Abonné 7 novembre 2016 18 h 18

      J'aime bien la chancelière allemande, Angela Merkel. Voici ce qu'elle conseille aux islamophobes :
      http://fr.aleteia.org/2015/09/30/angela-merkel-les

      La religion et la politique doivent évidemment être séparées.

  • Luciano Buono - Abonné 5 novembre 2016 08 h 37

    Sherpa perdu?

    Est-ce que le rapport du Sherpa a été vérifié/signé par un(e) statisticien(ne) avant sa publication? Ce serait inquiétant si c'était le cas étant donné les lacunes que relèvent les auteurs ci-haut.

  • Denis Paquette - Abonné 5 novembre 2016 09 h 04

    Des opportunistes

    les religions comme remparts, a la radicalisation, quel sophiste, c'est comme dire guérir par le poison, c'est fascinant comme principe ce fut meme deja a la mode, mais quelle dérapage, je suis toujours fasciné par l'entêtement de certaines arrieres gardes et surtout leur opportunisme