Éloge de la Wallonie

Louise Beaudoin
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Louise Beaudoin

Les Wallons céderont sans doute, tôt ou tard, sous les pressions que le président du Parti socialiste belge qualifie d’« invraisemblables » de la part du Canada et de l’Union européenne. Ils ont pourtant raison de résister, et ce n’est pas parce qu’ils sont seuls à s’élever contre le présent accord de libre-échange qu’ils ont tort. Nos amis francophones de Belgique le font d’ailleurs au nom de millions de citoyens qui ne se reconnaissent pas dans cette entente, en Europe, au Canada et au Québec.

 

Il y a plusieurs raisons de s’opposer. La première concerne le déni de démocratie. Négocié derrière des portes closes, rédigé dans un langage incompréhensible sauf pour les initiés, sans vrai débat contradictoire, ce traité, nos élus et gens d’affaires voudraient nous faire croire qu’il conduit à une mondialisation heureuse. Pour qui ? Pour le 1 % de la population, sans doute, qui se concocte une nouvelle belle « charte des multinationales », mais qu’en est-il des autres au moment où les inégalités s’accroissent dans tous nos pays ? Le chef économiste de la banque Nataxis, Patrick Artus, qui n’est certainement pas un dangereux altermondialiste, affirme que « pour ces accords commerciaux, la croissance n’est pas le vrai enjeu : les simulations montrent que signer ces traités permet d’augmenter les échanges, mais ne crée pas de PIB ». Ni croissance ni redistribution. Ah bon !

 

La seconde raison a trait au mécanisme de règlement des différends, la fameuse clause de recours des investisseurs contre les États. Enfin ! Un gouvernement, celui de la Wallonie, soulève franchement cette question et s’oppose à la mise sur pied d’une justice privatisée parallèle au service des grandes entreprises et à la diminution de la capacité future des gouvernements de légiférer dans des domaines cruciaux, en fonction du bien commun.

 

Quinze années sont passées depuis les négociations avortées de la ZLEA et le Sommet des Amériques, à Québec, et pourtant, que de démarches, que de demandes depuis, pour plus de transparence, pour moins d’opacité et pour une réappropriation citoyenne de ces dossiers. Sans résultat.

 

Il y a aussi, bien sûr, ce qui touche à l’agriculture qui cloche dans cette entente et qui est contesté par plusieurs acteurs de ce milieu, des deux côtés de l’Atlantique. De surcroît, sur le plan environnemental, Nicolas Hulot, David Suzuki et Karel Mayrand ont demandé de faire de ce traité un projet climato-compatible, ce qui n’est pas le cas, démontrent-ils actuellement.

 

Enfin, on a bien peu parlé de culture en ce qui concerne cet accord. Un sujet que je connais bien personnellement. Voici pourtant ce qu’écrivaient des membres du Réseau international des juristes pour la diversité des expressions culturelles, dont faisait partie la professeure à la Faculté de droit de l’Université Laval Véronique Guèvremont, et le professeur émérite à la même université Yvan Bernier dans un rapport présenté à la Fédération Wallonie-Bruxelles, en octobre 2015 : « Malheureusement, le Canada est ressorti de cette négociation avec une protection moindre que celle qu’il avait dans ses accords antérieurs de libre-échange. » Le secteur du livre en particulier est à risque.

 

Des juristes qui ajoutent que l’accord inclut un chapitre sur le commerce électronique « ouvrant la porte à une éventuelle extension de ces principes (l’application des règles de l’OMC) aux biens et services culturels susceptibles d’être échangés par voie électronique, c’est-à-dire la quasi-totalité des biens et services culturels. »

 

Voilà, tout est dit. Demeure cependant une énigme pour moi : comment le milieu culturel québécois a-t-il pu accepter de tels reculs, lui qui a démontré au moment de la négociation de la Convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle, signée en 2005, une réelle pugnacité pour s’assurer de la légitimité de l’exclusion totale des industries culturelles des accords de libre-échange ? A-t-il subi, à l’époque, comme la Wallonie aujourd’hui, des pressions « invraisemblables » ?

 

Il ne manque donc pas d’excellentes et multiples raisons pour s’opposer à cet accord dans son état actuel. Quoi qu’il en soit et quoiqu’il arrive cette semaine : vive la courageuse Wallonie !

23 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 26 octobre 2016 03 h 29

    Il y a longtemps que je me retiens de vous dire...

    Madame Beaudoin, il y a longtemps que je me retiens de vous dire deux choses. Mais aujourd'hui je cède à l'envie...
    La première : Pardon de froisser votre modestie, mais c'est d'une personne comme vous que nous avons besoin comme cheffe pour arriver au pays.
    La deuxième : quoi qu'il en soit de votre évaluation de ma première idée, SVP, persistez tel vous le faites à vous tenir debout malgré les bourasques et les ouragans. Vous êtes définitivement un exemple à suivre pour nous tous.

    Mes amitiés républicaines et remerciements les plus sincères pour votre constance politique et l'intégrité que vous avez toujours su montrer.

    Vive le Québec libre, Madame !

    • Pierre Robineault - Abonné 26 octobre 2016 08 h 59

      Je n'en pense pas moins, madame!
      Et pour la Wallonie, et pour les commentaires de mnsieur Côté.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 26 octobre 2016 10 h 27

      Tout de meme il m'a semblé que le soir de l'élection de JFL ,Madame Beaudoin a montré clairement n'etre pas d'accord avec ce choix fortement exprimé par les membres.
      J'ai déja dit que j'approuvais la Wallonie quand j'ai vu Petitgrew,Mulroney et surtout Charest preché devant les Chambres de Commerce pour cette entente et que ca pressait.Toujours l'appat du fric facile au détriment du bien publique.Chassons ces vendeurs du temple.

    • Hélène Paulette - Abonnée 26 octobre 2016 15 h 11

      @JP.Grisé, je crois que JFL s'est montré favorable à l'accord... Ceci expliquant celà...

  • Carl Grenier - Abonné 26 octobre 2016 08 h 16

    Les Wallons, dernier carré du village gaulois?

    S'il y a une explication à ce cafouillage, on doit la mettre du côté des autorités européennes, qui n'ont pas précisé dès le départ de ces négociations que, vu leur ampleur, la signature et la ratification devrait engager non seulement le parlement européen mais aussi les parlements des 28 états membres de l'Union. La Belgique elle-même n'est pas sans responsabilité puisqu'il semble qu'elle ait négligé son devoir constitutionnel de mettre ses parlements régionaux dans le coup. Paradoxalement, ces mêmes autorités européennes ont exigé que les provinces canadiennes (!) soient présentes (sans droit de parole, réservé aux négociateurs fédéraux) à la table des négociations lorsque des sujets toucheraient leurs compétences. Cette exigence sans précédent est probablement un facteur qui a joué dans l'absence de "pugnacité" que déplore Mme Beaudoin. Il faudrait vérifier tout ça avec M. Pierre Marc Johnson, qui représentait le Québec.

  • Michel Lebel - Abonné 26 octobre 2016 09 h 14

    Faire de la parade!


    Cet accord, négocié pendant plus de sept ans, n'est sans doute pas parfait, mais je ne peux croire qu'il est si mauvais que cela! Pour des raisons de politique intérieure, mais sans vraiment remettre en cause l'essentiel de l'accord, les Wallons font de l'esbroufe. Mais le tout devrait bientôt être avilisé. Enfin je m attendais à ce que Mme Beaudoin
    finisse son texte par un: Vive la Wallonie libre...

    M.L.

    • Yves Côté - Abonné 26 octobre 2016 13 h 15

      "les Wallons font de l'esbroufe", dites-vous Monsieur Lebel ?
      Soyez sérieux : allez le dire aux Wallons si vous en êtes convaincu. Juste pour voir ce qu'ils en penseront...
      D'ailleurs, j'aimerais assister à la scène.
      Je ne sais pas combien de Wallons vous connaissez Monsieur, mais moi, les quelques-uns que je connais ne sont certainement pas du genre à aimer en faire. Ni même à apprécier les gens qui en font, si vous voyez ce que je veux dire au sujet de nos prétentieux politiciens qui tentent de leur faire la leçon.
      D'ailleurs, quand donc est la dernière fois où on a entendu les Wallons parler pour ne rien dire ?

    • Michel Lebel - Abonné 26 octobre 2016 16 h 26

      @ Yves Côté,

      Je parlais évidemment du gouvernement wallon. Comme la grande majorité des Québécois, j'imagine bien que la grande majorité des Wallons n'en ont qu'à cirer de cet accord! Quant aux Belges, toute expression confondue, je les ai toujours trouvés plutôt sympas.

      M.L.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 26 octobre 2016 18 h 05

      Me Lebel ,comme on dit que seuls les barbares aiment la barbarie,seulement les gens de bien peuvent aimer les Wllons qui voient plus loin que le bout le leur nez.
      J'ai vécu 9 mois en Wallonie,y vivent des gens sages et souriants.

    • Louis Gérard Guillotte - Abonné 26 octobre 2016 19 h 53

      Mais comment peut-on être prêcheur de la Démocratie à tous crins -"la
      moins pire des idéologies politiques-et accepter que la Souveraineté des
      États soit à la merci d'actionnaires anonymes de multinationnales hégé-
      moniques par définition.

  • Hugues Savard - Inscrit 26 octobre 2016 09 h 22

    Merci

    Merci Mme beaudoin. Il en faut du courage pour donner à un peuple une âme pour se tenir debout. J'espère que toute les nations sont remplies de gens qui veillent.

  • Pierre Bonin - Inscrit 26 octobre 2016 09 h 29

    "Je suis Wallon" !

    Merci madame Beaudoin de parler au nom de beaucoup d'entre nous au Québec. Je vous ai toujours trouvée bien courageuse. Oui il faut dénoncer le manque de transparence, l'absence d'un document compréhensible, largement accessible, qu'on puisse scruter, analyser longuement bien avant le moment de son adoption. Un traité qui changera beaucoup dans nos vies ne devrait sans doute pas être signé par le gouvernement du Canada sans que les parlements des provinces, sans que l'Assemblée Nationale du Québec se soient pronincé. Où est donc passé le "fédéralisme coopératif" ? Pourquoi le gouvernement canadien, pourtant si "onusien", ne se fait-il pas plutôt le défenseur de la création d'un tribunal international indépendant (comme le TPI), qui puisse juger des litiges découlant de ces traités économiques à si large portée sociale, culturelle, environnementale...? Aujourd'hui, je puis dire comme des millions d'autres personnes de part et d'autre de l'Atlantique: "Je suis Wallon" !