Refus de traitement

Un bon médecin apprend à ne pas mettre son ego dans le chemin entre les décisions de son patient et ses convictions personnelles, estime l'auteure.
Photo: iStock Un bon médecin apprend à ne pas mettre son ego dans le chemin entre les décisions de son patient et ses convictions personnelles, estime l'auteure.

Le présent texte est un extrait du livre Je ne sais pas pondre l’oeuf, mais je sais quand il est pourri (Flammarion Québec, 2016), qui paraît cette semaine.

Que vous refusiez un Tylenol à l’hôpital ou une chimiothérapie, même combat. On écrira « refus de traitement » au dossier. Ça surprend toujours un peu le personnel soignant. « Les médecins se sentent complètement incompétents lorsque le patient refuse un traitement. Mais c’est à eux de régler leurs bibittes, pas au patient à en faire les frais. » Celle qui me parle est médecin spécialiste et enseigne aux futurs docs à l’université. Elle fait du terrain (en clinique, en salle d’opération) et prend le pouls des futurs résidents.


Refuser un traitement ne signifie pas qu’on doive les refuser tous. On peut demeurer sélectif. Cela ne signifie pas non plus que votre médecin cessera de vous traiter correctement ou d’éprouver de la considération pour vous. Un bon médecin — et la plupart agissent avec professionnalisme — apprend à ne pas mettre son ego dans le chemin entre les décisions de son patient et ses convictions personnelles. La marge d’erreur est toujours grande entre ce qui est prescrit, de quelle façon le patient réagit et comment la nature se charge de nous guérir.

[…]

L’heure du leurre

Ils sont nombreux ceux que cela rassure que vous alliez au front, subir des traitements qui retardent le moment où vous les confronterez à la mort, la vôtre, mais surtout la leur. Eux-mêmes n’ont aucune idée si on vous envoie en Syrie ou à Valcartier. Certains s’imaginent peut-être que c’est le Club Med, étant donné que chaque La-Z-Boy du département de chimiothérapie est assorti d’un écran de télé sur bras télescopique et qu’on fournit l’eau en bouteille.

Sortez vos masques, l’heure est au grand théâtre funèbre. Vous aurez peut-être droit à la décapitation en direct si vos gènes sont incompatibles. Ça ajoute un peu de suspense : mort sur son fauteuil de chimio. Mais les médias ne parlent jamais de cela, sauf si c’est une personnalité du bottin de l’UDA qu’on décapite. La chimiothérapie est un leurre pratique pour cela. Vous mourez à petit feu ou non. Si vous en réchappez, on se prosternera devant l’autel des pharmaceutiques, du corps médical, même de Dieu, car la perspective de la mort rend parfois croyant.

Si la mort était un service public, il y aurait des listes d'attente

Dans tous les cas, les aiguilles donnent bonne conscience à tout le monde. On « fait » quelque chose. On « agit », même si la période de prolongation n’est que de quelques mois de plus… ou de moins. On se « bat » comme un valeureux petit soldat devant la Grande Faucheuse. On plie l’échine, on tend le bras, on plonge tête baissée et on attend les applaudissements. Ça occupe. Vous vous battrez jusqu’au bout pour leur éviter de trop penser à leur fin. Merci pour eux. Et vous y êtes encouragé par des médecins qui trouvent parfois leur ego flatté de vous prolonger un tant soit peu.

Votre temps est précieux mais jamais autant que lorsqu’il ne vous en reste plus. Et apprendre à mourir n’est pas une répétition générale. Si c’était à recommencer, combien de gens renonceraient à tout ce cirque ? J’en connais plusieurs, mais ils ne sont plus là pour le dire.

6 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 26 septembre 2016 05 h 30

    Bref !

    « Votre temps est précieux mais jamais autant que lorsqu’il ne vous en reste plus. Et apprendre à mourir n’est pas une répétition générale. Si c’était à recommencer » (Josée Blanchette, auteure, chroniqueuse, Le Devoir)

    Grands mercis : maintenant je sais (https://www.youtube.com/watch?v=orDR4JA91F4 ) !

    Bref ! - 26 sept 2016 -

  • Patricia Beloin - Abonnée 26 septembre 2016 09 h 17

    L'acharnement thérapeutique.

    J'ai travaillé 40 ans comme infirmière, et peu souvent j'ai entendu des demandes à mourir. Mais, souvent après coup, des gens ont exprimé des regrets pour des traitements de dernière chance. 90 % du temps ça ne fonctionne pas, mais surtout ça laisse les personnes dans un état de santé lamentable. Et aussi, avec une impression de défaite.
    Il faut cependant être honnête , les traitements peu efficaces des années 90 apportent souvent aujourd'hui la guérision. Peut-être que présentement les traitements de dernières chances seront les solutions de demain. Mais, il restera toujours que la mort est au bout. Et il est possible de faire une belle fin de vie, lorsque'il nous reste encore de l'énergie, de la paix intérieure,de l'harmonie avec l'environnement et de la fraternité.

  • Yvon Bureau - Abonné 26 septembre 2016 09 h 45

    Le plus noble en médecine

    Il y a une quinzaine d'années, le CMQ m'a invité pour prendre la parole à son congrès annuel, au Château Frontenac. Pour parler des droits, libertés et responsabilités de la personne en fin de vie, pour parler de la place de celle-ci dans le processus d'information et de décision ... Audacieux ou baveux, j'ai osé dire que ce qui était le plus noble et le plus élevé en médecine, c'était de soigner après avoir été chercher des consentements et des refus ÉCLAIRÉS et libres. La personne, pas malade mais avec maladies, se doit de connaître tous les avantages, tous les inconvénients et tous les risques, ainsi que son droit de refuser et de faire cesser en partie ou en totalité ses traitements. Pensons à Nancy B.

    Rien de plus triste et de plus révoltant que d'entendre «Si j'avais su, jamais je ne ...».

    Il y a 20 ans, atteint par un cancer grade 4 (je devrais être «mouru» depuis longtemps!), j'ai accepté et refusé quelques traitements. Ai pris en plus toutes les autres approches thérapeutiques jugées appropriées. Heureusement, mes médecins sont toujours demeurés avec moi, à mes côtés. Chanceux. Mon seul intérêt était de guérir.

    Pour certains médecins, hélas, le seul intérêt de la personne avec maladie mortelle, n'est pas toujours leur seul intérêt.

    Je crois que la très grande majorité de nos médecins ont une pratique très noble et très élevée. C’est rassurant. À la personne avec maladies de prendre SA place.

    Josée, merci de te LIVREr. Encore une fois!

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 26 septembre 2016 10 h 01

    Si la compétence technique et l'empathie médicale

    allaient toujours de paire,ce serait l'idéal pour les clients-patients.A la maison je prenais un calmant aux 2 heures,a l'hopital avant l'intervention mineure on m'en donnait un aux 4 heures.Pourquoi.Pour que j'aie mal ? Je ne sais pas.Si j'avais su,j'en aurais apporté avec moi.
    Pour le reste je suis d'accord avec Josée B.

  • Marc Therrien - Abonné 26 septembre 2016 10 h 07

    Les médecins, nouveaux maîtres illusionnistes de l’invisible et de l’incertain

    Ouf! Que de lucidité exprimée dans cet article. Depuis que nous avons délaissé les curés pour jeter notre dévolu sur les médecins et remettre nos vie entre leurs mains répondant aux promesses de la science médicale de maîtriser l’invisible et l’incertain, sources de tellement d’angoisse, l’obsession pour la santé et la peur de la mort ne cessent de prendre de l’ampleur. Ainsi, à la lecture du livre suggéré dans l’article, j’ajoute celle du livre "Malades d'inquiétudes?-Diagnostic: la sur médicalisation!" Une traduction de Nortin M. Hadler, M.D. par Dr. Fernand Turcotte qui a déjà été professeur au Département de médecine sociale et préventive du CHUL de Québec. Ce livre fait état des traitements souvent inutiles et parfois dangereux que des médecins, dont les connaissances scientifiques ne sont pas à jour, proposent à leurs patients pour se rassurer mutuellement. Ceci étant, beaucoup de médecins sont ainsi à la remorque de la puissante industrie pharmaceutique qui est passée maître dans l'art de "découvrir" de nouveaux problèmes de santé inquiétants pour lesquels elle a heureusement développé un remède. Quand le patient hypocondriaque rencontre un médecin anxieux de rater le diagnostic d'un cancer par peur de la plainte à son Ordre professionnel ou d'une poursuite judiciaire, je peux vous assurer que des visites inutiles au bureau se multiplient et que le coût global des soins de santé augmente rapidement.

    Pour le reste, depuis les siècles où l’humain réfléchit sur sa pénible condition et son pauvre sort et qu’il peut exprimer par écrit ses pensées, la peur de la mort n’a pas encore été résolue, et surtout le paradoxe suivant, peut-être le plus souffrant d’entre tous : la vie est un combat perdu d’avance face à la mort inéluctable, mais en même temps, la vie veut persévérer dans son être avec une telle force vitale dont on ne sait pas encore si c’est le désir ou la peur qui en est le moteur premier.

    Marc Therrien