Le ministère des Transports est coupable d’immobilisme

De 2006 à 2013, il s'est ajouté en moyenne 80 000 véhicules au Québec.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir De 2006 à 2013, il s'est ajouté en moyenne 80 000 véhicules au Québec.

La scène est surréaliste. Le 7 avril 2016, le gouvernement du Québec lance sa nouvelle politique énergétique qui prévoit une réduction de 37,5 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) et de 40 % de la consommation de pétrole du Québec. Sont présents le premier ministre, le ministre de l’Énergie, le ministre de l’Environnement, le ministre des Affaires autochtones et la ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation. Le ministre des Transports (responsables de 43 % des émissions de GES et de 75 % de la consommation de pétrole du Québec) est absent. Cette absence est le symptôme d’un malaise profond qui afflige nos transports.

On a beaucoup parlé du ministère des Transports au printemps dernier en raison notamment de l’opacité de sa gestion, d’allégations d’intimidation en son sein et de la proximité des firmes de génie-conseil qui détiennent des adresses de courriel et ont accès aux dossiers du ministère. Cet épisode s’est terminé par la démission d’une sous-ministre.

Mais derrière les dérapages dans la gestion du ministère et l’invasion de cônes orange qui a déferlé sur le Québec cet été se profile un enjeu qui a jusqu’ici été occulté : le ministère a perdu le contrôle des transports au Québec. Les statistiques récentes le confirment hors de tout doute :

De 2006 à 2013, il s’est ajouté en moyenne 80 000 véhicules par année au Québec. Cette tendance s’est poursuivie depuis pour porter le parc automobile québécois à plus de 4,5 millions de véhicules à la fin de 2015.

Depuis l’an 2000, la croissance du nombre de véhicules en circulation sur nos routes a été de près de 40 % à un rythme de croissance annuel de 1,9 %, soit deux fois celui de la population.

Alors qu’il y a une décennie, il se vendait au Québec un véhicule utilitaire sport (VUS) pour trois voitures, il se vend désormais plus de VUS que d’automobiles. Les Québécois déboursent en moyenne 14 000 $ de plus à l’achat et 36 % de plus en essence pour se déplacer dans des véhicules toujours plus gros.

Conséquence de l’accroissement du parc automobile et de la multiplication des VUS, le transport accapare désormais 19 % du revenu disponible des ménages québécois, un chiffre en hausse constante depuis 15 ans. C’est plus que pour l’alimentation. À peine moins que pour le logement.

Les émissions de GES du transport routier ont augmenté de 31,1 % depuis 1990, alors que celles de l’ensemble du Québec diminuaient de 8,6 %. Les émissions des VUS et camions légers ont quant à elles augmenté de 99 %.

Aucun leadership

Résultat : les ménages paient de plus en plus cher pour produire de plus en plus de pollution dans d’interminables bouchons de circulation. La congestion routière est devenue endémique dans les régions métropolitaines de Montréal et de Québec, générant des coûts économiques de l’ordre de 2 à 3 milliards par an à Montréal seulement. Comment pourrait-il en être autrement alors que le nombre de véhicules croît exponentiellement et que le réseau routier est déjà saturé ?

Devant un tel bilan, on s’attendrait à un coup de barre majeur de la part du ministère des Transports. Le premier ministre Couillard n’a-t-il pas lui-même renommé ce ministère « ministère des Transports, de la Mobilité durable et de l’Électrification des transports (MTMDET) » en janvier dernier ? Mais les véritables changements se font attendre.

Le ministère est incapable d’exercer un véritable leadership en matière de transports collectifs, bien qu’il reçoive les deux tiers du financement du Fonds vert pour ce faire. Le financement des transports collectifs stagne depuis des années et on attend encore une politique de mobilité durable. Pour comble d’insulte, la Caisse de dépôt et placement du Québec a damé le pion au MTMDET en lançant le plus grand projet de transports collectifs en deux générations, le Réseau électrique métropolitain (REM). Le MTMDET est-il capable d’en faire autant ? Le moment serait bien choisi alors que le gouvernement fédéral se lance dans un programme ambitieux d’investissements.

Fuite en avant

À l’heure actuelle, le MTMDET est engagé dans une fuite en avant onéreuse et sans issue : construire toujours plus de routes gratuites pour répondre à une demande infinie. Le ministère n’a aucun objectif de réduction des émissions de GES, aucun objectif de diminution de la consommation de pétrole, et aucun objectif visant à contrôler la demande routière. Il se contente de gérer l’offre. Un peu comme si vous ouvriez un Tim Horton’s en offrant des beignes et du café gratuits à volonté. Il n’y a pas assez de farine au monde pour soutenir un tel projet, comme il n’y aura jamais assez de bitume et de cônes orange pour répondre à la demande des Québécois.

L’immobilisme du MTMDET est le principal obstacle à la lutte contre les changements climatiques et à un changement de cap en transports. Einstein a dit qu’on ne peut résoudre des problèmes en utilisant les mêmes modes de pensée qui les ont engendrés. Le ministère doit changer de paradigme et se doter de véritables outils de gestion de la demande. Il doit se doter d’objectifs de transfert modal, de diminution du nombre de véhicules qui circulent sur nos routes et du nombre de kilomètres qu’ils parcourent, favoriser l’achat de véhicules de plus petite taille, favoriser le covoiturage pour augmenter le ratio passager/véhicule, et mieux gérer les pointes par des tarifications intelligentes.

Mais plus encore, il doit systématiquement prioriser les transports collectifs pour offrir de véritables solutions, performantes et abordables, aux résidants des zones périurbaines et des régions du Québec qui n’ont pas accès à des transports collectifs dignes de ce nom. Faut-il rappeler que les investissements dans les transports collectifs créent 2,5 fois plus d’emplois et de retombées économiques que les investissements routiers ? Le Québec peut-il se passer d’une telle manne ?

Le MTMDET doit sortir de son immobilisme pour remettre l’ensemble du Québec en mouvement.

10 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 9 septembre 2016 07 h 28

    Les "routes gratuites"

    Les gouvernements libéraux successifs se font élire et réélire "ad nauseam" en promettant de belles "routes gratuites". Un nombre suffisant d'électeurs et de firmes de travaux publics apprécient cette politique et votent en conséquence "du bon bord"; nous vivons dans un régime démocratique.
    La population manque d'éducation? Voilà comment on garde le pouvoir, monsieur Mayrand.

  • François Beaulé - Abonné 9 septembre 2016 09 h 34

    L'habitat et les transports sont liés

    Avec raison, Karel Mayrand critique le ministère des Transports pour son incapacité à orienter l'évolution des transports. Mais il omet d'établir que l'évolution de l'habitat est la première responsable de l'augmentation du nombre de véhicules (autos et VUS) en circulation.

    La planification défectueuse du ministère des Transports va de pair avec l'étalement d'un habitat de faible densité. Alors que les transports collectifs sont difficilement conciliables avec la faible densité des banlieues. Et que les distances à parcourir sont beaucoup plus importantes dans un habitat étalé.

    Mieux planifier les transports implique une planification de l'habitat respectueuse de l'environnement naturel. La planification de l'habitat et des transports est l'enjeu le plus important du XXIe siècle.

    • Ronald Houde - Abonné 10 septembre 2016 15 h 11

      Totalement! L'occupation du territoire va de pair avec la politique de transport. Il faut à tout prix arrêter de créer des couronnes de villes-dortoir et, en place et lieu, reconstruire des milieux de vie complets et autonomes. Ça n'a absolument pas de sens avoir à prendre l'automobile pour aller chercher un pain et du lait.
      Nous somems devenus LA société de gaspillage par excellence et il faut que ça cesse. Mais les gouvernments ne veulent pas trop brasser la barque de l'électorat afin de mettre toutes les chances de son bord pour se faire réélire à la fin du mandat. C'est bien plus facile d'ignorer l'évidence et de passer la facture au prochain... Ils sont devenus des experts à faire ça...

  • Jean Richard - Abonné 9 septembre 2016 12 h 06

    L'électrification empoisonnée

    Le ministère des transports est devenu le ministère des transports, de la mobilité durable et de l’électrification des transports. Or, ce ministère a perdu le contrôle des transports, n'a jamais fait dans la mobilité durable et enfin, se livre à une électrification empoisonnée, empoisonnée parce qu'elle s'exerce à contre-sens de la mobilité durable.

    On parle d'électrification des transports depuis plusieurs années déjà. Or, à ce jour, n'a observé aucun résultat en ce qui concerne l'électrification des transports collectifs ainsi que du transport des marchandises ou des véhicules de service. On nous parlera du RÉM. Or le RÉM, c'est beaucoup d'argent pour déplacer peu de gens, c'est le remplacement d'une ligne déjà électrifiée à grande capacité par une ligne à moindre capacité, et c'est le blocage d'un projet d'électrification du train (Via Rail) interurbain.

    L'électrification à la sauce Transport Québec s'applique presque exclusivement aux véhicules individuels. Le ministère envoie un message bien clair : le modèle automobile (qui a mené à l'étalement urbain et à la surconsommation de pétrole) est là pour y rester. Subventionner fortement la voiture individuelle et affamer les transports publics, tout en empiétant sur les voies réservées pourtant destinées à améliorer le transport public, ça ne contribuera en aucune façon à réduire les émissions de GES. Ça pourrait même être le contraire car la voiture électrique va contribuer à augmenter la congestion des véhicules à essence, qui ne disparaîtront pas de sitôt. La voiture électrique va aussi contribuer à ralentir les autobus sur les voies réservées. De plus, elle va priver les sociétés de transport des revenus sur la taxe spéciale appliquée sur chaque litre d'essence, mais pas sur l'électricité. Et, une bonne partie du fonds vert sert à subventionner, indirectement, l'industrie automobile (et celle de la batterie).

    Cette électrification empoisonnée est de plus en plus dénoncée, mais les lobbies sont forts..

    • Micheline Gagnon - Abonnée 9 septembre 2016 16 h 45

      Suis-je la seule à avoir remarqué que, pour se faire élire, presque tous les partis politiques disent vouloir favoriser les régions, incluant le PQ (en tout cas c'est ce que dit Alexandre Cloutier)? Favoriser les régions pour moi veut dire ne pas favoriser les villes, est-ce que je fais erreur? Ils se disputent le 450, qui souvent travaillent à Montréal, mais peu s'intéressent à Montréal. La CAQ n'y présente personne aux élections à ce que je sache. Et qu'est-ce qui va avec les régions, incluant le 450? L'automobile et les ilots de chaleur des immenses terrains de stationnement.

  • Jean-Yves Laporte - Abonné 9 septembre 2016 13 h 59

    Bonus/malus

    J'ai du mal à comprendre que personne ne défende ici le principe du bonus/malus (qui taxe les véhicules en fonction de leur consommation d'essence) qui a déjà cours dans certains pays européens. Les routes québécoises sont tranquillement envahies par une pléthore de véhicules surdimensionnés dont la gourmandise en carburant vient annuler tous les progrès faits en ce sens du point de vue de l'efficacité énergétique. On aura beau s'opposer tant qu'on veut aux pipelines et autres transports de pétrole, toutes ces péroraisons n'auront aucun sens si on ne s'attaque pas d'abord à la demande, qui grossit plutôt que de diminuer.

    • Jean Richard - Abonné 9 septembre 2016 20 h 22

      Le bonus/malus existe déjà, mais le bonus est mal dirigé.

      Sur chaque litre d'essence vendue au Québec, il y a 0,03 $ qui est imposé et qui devrait être remis aux transports en commun. En plus de ces 0,03 $, il y a la taxe carbone refilée aux consommateurs. Cette taxe carbone représente environ 0,04 $ le litre. Cet argent est versé au fonds vert et malheureusement, très mal utilisé car on ne mise pas sur les actions les plus susceptibles de donner des résultats tangibles. Ce fonds vert sert trop souvent à subventionner l'industrie automobile, par acheteur interposé.

      Par ailleurs, il ne faut pas mélanger les cibles. Cibler les VUS plutôt que les milliers de kilomètres inutiles, c'est faire fausse route. Au cours des 50 dernières années, la consommation des voitures a considérablement diminué. La voiture typique du Québécois moyen des années 50 bouffait facilement 15 litres aux 100 kilomètres alors qu'aujourd'hui, elles font le même trajet avec deux fois moins de pétrole. Il n'est pas interdit de croire qu'une plus faible consommation ait encouragé les gens à rouler de plus en plus, ce qui fait qu'ils consomment autant d'essence qu'avant.

      C'est sur l'essence qu'il faut mettre des taxes et non sur les véhicules (les taxes actuelles suffisent). Celui ou celle qui fait 10 000 km par année en VUS consomme moins que celui ou celle qui en fait 25 000 en Honda Civic. Et il y a aussi la façon de conduire qui à elle seule peut entraîner des différences de consommation de 30 ou 40 % pour un même type de véhicule.

      Le bonus/malus ? C'est une philosophie du siècle dernier, qui n'a pas fonctionné et sans le savoir, on l'a toujours appliqué (le prix unique pour l'immatriculation par exemple n'a pas toujours existé).

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 septembre 2016 14 h 52

    L'incurie de ce gouv est enorme partout.

    Avec Couillard en charge ca empire au point de devenir incurable.Sans vision ce pauvre cabinet voit bien le manque de volonté du chef qui ne comprend rien a rien et se contente de phrases creuses.Il ressemble au chef gallo-romain dans Asterix .

    • Micheline Gagnon - Abonnée 9 septembre 2016 19 h 42

      Le seul gouvernement dont je m'ennuie est celui de René Lévesque. Depuis c'est bonnet blanc blanc bonnet.