Le français, langue de la diplomatie?

Le leader de l'autorité palestinienne, Yasser Arafat, et le sixième secrétaire général de l'ONU, Boutros Boutros-Ghali, en janvier 1996
Photo: Diether Endlicher Associated Press Le leader de l'autorité palestinienne, Yasser Arafat, et le sixième secrétaire général de l'ONU, Boutros Boutros-Ghali, en janvier 1996

Dans quelques semaines, l’Assemblée générale de l’ONU bruissera de discours prononcés, notamment en français, qui demeure la langue officielle ou co-officielle d’une trentaine d’États souverains. Plus que d’autres langues, le français a été un instrument dans l’organisation des relations internationales. Le français, dit-on, est la langue de la diplomatie. Cela tient au fait qu’il se substitua au latin, à partir du XVIIIe siècle, pour la rédaction des traités internationaux. Historiquement, le premier traité international rédigé exclusivement en français est le traité de Rastatt (1714), qui marque la fin de la guerre de Succession d’Espagne. Il ne faut pas y voir le résultat d’une prédominance politique de la France à cette époque, mais bien la reconnaissance du rayonnement culturel de la langue française.

On parle le français dans la plupart des cours d’Europe, aux XVIIIe et XIXe siècles. C’est en français que se déroulèrent les négociations du Congrès de Vienne. Metternich expliqua qu’il fallait une lingua franca pour la diplomatie et que le français jouait bien ce rôle. Évidemment, la diplomatie française mit en avant la clarté de cette langue, et même le très renommé diplomate britannique Harold Nicholson fit en 1939 l’éloge du caractère logique et de la « précision géométrique » (ce sont ses termes) de la langue française. Plus étonnant peut-être : le français est au XIXe siècle la langue de travail des diplomates ottomans.

Même la pratique diplomatique est influencée par le français : on relève que certains termes propres au langage diplomatique ont été transposés tels quels en anglais : chargé d’affaires ou encore agrément (il n’existe pas d’équivalent en anglais).

Le déclin du français comme langue diplomatique date de la Conférence de Paris, en 1919. Il fut décidé, lors de cette Conférence, d’adopter l’anglais à côté du français comme langue de travail et le traité de Versailles fut rédigé dans les deux langues (mais en cas de divergence, seul le français faisait foi). Cela s’expliquait par la présence de pays non européens à la table des négociations, d’autant que le président américain, Woodrow Wilson, ne parlait pas du tout le français. Jusque dans les années 1960, le français occupait encore une place importante dans les négociations diplomatiques. Ce n’est plus le cas. Il est bien souvent détrôné par l’anglais. Certes, il reste l’une des langues de travail de la Commission européenne et une des langues officielles à l’ONU. Il est l’une des deux langues officielles de la Cour internationale de justice. Il est la langue de travail de la Cour de justice de l’Union européenne. Mais il perd du terrain. Pourtant, sa précision en fait une langue convenant bien à la négociation internationale. Qu’on se souvienne de l’ambiguïté célèbre de la résolution 242 de l’ONU sur le Moyen-Orient : en anglais, on y mentionnait les « occupied territories » ; s’agissait-il des territoires occupés par Israël (et qu’il devait évacuer en totalité) ou de territoires occupés, ce qui n’aurait porté que sur certains d’entre eux ? L’imprécision de l’anglais ouvrait la porte à toutes les interprétations.

Dans la même veine, Yasser Arafat utilisa le mot « caduque » (soufflé par Roland Dumas, à l’époque où il fut ministre des Affaires étrangères) lors d’une interview à Paris en mai 1989 pour expliquer que la disposition figurant dans la Charte de l’OLP au sujet de la destruction d’Israël était dépassée. Le mot « caduque » n’existe pas en arabe et Arafat préféra recourir au terme français (qu’il prononça « cadouque »).

Naguère, tout diplomate européen parlait le français. Aujourd’hui, son recul est peut-être lié au nombre décroissant de dirigeants internationaux francophones : il y eut Boutros Boutros-Ghali à l’ONU et Jacques Delors à la Commission européenne, mais de nos jours, les dirigeants parlant spontanément le français sont rares. On peut quand même citer Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, et Christine Lagarde, directrice générale du FMI. N’oublions pas, toutefois, qu’en matière de diffusion sur les cinq continents, le français arrive en seconde position après l’anglais. Et, comme l’a souligné Jacques Attali, « l’avenir du français sera en Afrique ». La vitalité politique et économique de l’Afrique francophone est sans doute un vecteur puissant de la préservation de la langue française comme grande langue diplomatique aujourd’hui et demain. Et la clarté et la précision de la langue française devraient lui préserver sa place dans les grandes organisations internationales.

6 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 24 août 2016 04 h 28

    Quebec and Montreal...

    "Naguère, tout diplomate européen parlait le français. Aujourd’hui, son recul est peut-être lié au nombre décroissant de dirigeants internationaux francophones", écrivez-vous avec tant de justesse Monsieur l'Amassadeur !
    Mais demain, un petit peuple francophone auquel le Canada britannique désire depuis plus près de trois siècles enlevé tout pouvoir politique significatif chez lui, aura peut-être définitivement fini sa chute dans le néant du folklore pour lequel le pays en question le détermine ?
    Parce que demain, si la complicité internationale actuelle du silence persiste, les gens du Québec auront définitivement perdu ce que le Canada et d'autres perçoivent comme un ambarassant accent, Monsieur l'Ambassadeur.
    Celui-ci laissant maintenant toute la place à la standardisation internationale si désirée des uns et des autres grandes puissances économiques de ce monde.
    Le territoire de ce petit peuple français de langue devenant "enfin !", du moins pour le Canada, le Quebec.
    Lui-même ayant Montreal pour deuxième ville canadienne.

    Ce que nous, indépendantistes québécois, n'avons jamais réussi à admettre comme avenir pour cet espace qui est le nôtre. Francophone depuis plus de quatre siècles, mais déclinant sans cesse plus au profit de l'anglais des coups sans cesse plus durs d'un Canada qui ne le détermine qu'à être progressivement de plus en plus bilingue, de manière à ne plus laisser au français qu'une place accessoire.
    Faisant passer le français de seule langue européenne canadienne jusqu'en 1763, à langue canadienne seconde en pays britannique jusqu'à 1995 et dorénavant, à langue secondaire dans un pays concrètement anglophone.
    Tristement, selon nous.

    Merci de votre lecture, Monsieur.

  • Sam Haroun - Abonné 24 août 2016 07 h 09

    Le français est une langue de civilisation

    Merci, monsieur l'Ambassadeur, pour la vigueur et la justesse de votre texte! J'ajouterais, s'il vous plaît bien, que les premiers traités rédigés en français (et en latin) furent ceux de Westphalie qn 1648, donnant le ton à trois siècles de prépondérance du français non seulement en diplomatie, mais dans le commerce, le bon goût et les arts. Comme le latin au temps de Rome, l'italien de Florence au temps de la Renaissance, la langue française est une langue de civilisation c'est-à-dire qui a servi à exprimer les valeurs spirituelles, les qualités intellectuelles et les créations littéraires et artistiques d'une civilisation.
    La primauté du français à cette époque n'est pas due au fait que la France était la première nation du monde, elle n'en était qu'une puissance dans le concert des nations : elle devait cette primauté, comme l'a signalé Rivarol, aux qualités intrinsèques de la langue (clarté et précision) mais aussi parce qu'elle était riche d'un patrimoine et d'un dynamisme particuliers. Déjà, au XIIIème sècle, Brunetto Latini, maître de Dante, publiait en langue d'oil «por ce que la parleure est plus délitable et plus commune à toutes gens».
    Aujourd'hui, le français a perdu de son lustre d'antan, remplacé par l'anglo-américain dont l'hégémonie s'appuie sur une fomidable civilisation industrielle et une culture unique dans l'histoire. «La lengua signe il imperio» (la langue suit l'empire), selon l'humaniste espagnol de la fin du XVème siècle Antonio de Nerista.
    Cela ne signifie pas - loin de là - le dépérissement de notre langue, mais la nécessité pour nous, d'expression française, de défendre et de promouvoir le français partout et toujours, en en préservant ses qualités propres et son patrimoine.

  • François Dugal - Inscrit 24 août 2016 07 h 24

    L'héritage

    Merci pour cette magnifique leçon d'histoire, monsieur l'ambassadeur Delcorde.

  • Pierre Bernier - Abonné 24 août 2016 08 h 42

    Conditions incontournables ?

    Encore faut-il que le génie de la langue française génère les mots pour nommer la modernité ?

    Et que le système d’éducation des États francophones les enseigne pour que les leaders d’opinion les utilisent ?

  • René Pigeon - Abonné 24 août 2016 15 h 39

    le français : la "langue commune", la "langue internationale" ou la « langue dominante » mais pas une "lingua franca"

    « il fallait une lingua franca pour la diplomatie et que le français jouait bien ce rôle ».
    La « lingua franca » proprement dite était une langue parlée par les marins, débardeurs et armateurs dans les ports de la Méditerranée autour du 11e siècle, un mélange d’italien, de français et de turc. Une "lingua franca" n’est pas d’origine franque ; c’est une langue « franche », « libre » de règles. Aucune des langues habituellement citées n’ont été des lingua franca ; le grec, le latin, le français, l'anglais ont été tour à tour successivement la « langue commune », la « langue internationale » ou la « langue dominante » employée pour communiquer dans plusieurs territoires à une époque.

    « lingua franca » est le terme répandu par les médias. L’auteur a employé un terme qui sonne plus savant que les circonstances ne le justifient. Quoiqu’il en soit, monsieur l’ambassadeur connait bien son domaine et j’ai été content d’apprendre en lisant son texte.