L’endettement écologique annonce-t-il la fin de la croissance?

Vue aérienne d’une exploitation de mine de bauxite et de production d’aluminium à Ciudad Guayana, au Venezuela.
Photo: iStock Vue aérienne d’une exploitation de mine de bauxite et de production d’aluminium à Ciudad Guayana, au Venezuela.

Le 8 août 2016 marque le jour du dépassement, c’est-à-dire le jour où nous avons épuisé l’ensemble des ressources que nous fournit la planète en une année. L’humanité subviendra à ses besoins jusqu’à la fin de l’année en épuisant une partie du capital écologique essentiel au bien-être des générations à venir. Combien de temps encore pourrons-nous vivre à crédit ?

 

Selon les calculs du Global Footprint Network, il faudra en 2016 l’équivalent de 1,6 planète pour alimenter notre consommation. C’est au début des années 1970 que le monde a basculé dans un déficit qui se creuse depuis au rythme de la croissance effrénée de notre économie, de la pollution, et de notre consommation de ressources renouvelables et non renouvelables. Chaque année qui passe dilapide un peu plus du capital écologique de la planète, limitant ainsi les possibilités de développement futures.

 

Alors que l’endettement financier mène les agences de crédit et les gouvernements à sonner l’alarme, comment se fait-il que l’endettement écologique, pourtant une menace réelle à notre croissance future, n’apparaisse pas sur leur écran radar ?

 

Il existe deux raisons principales. D’abord, les modèles économiques traditionnels considèrent la pollution et l’épuisement des ressources comme des externalités, c’est-à-dire des facteurs extérieurs à l’économie de marché. Cette raison en explique une deuxième : le capital écologique et la pollution ne sont pas mesurés dans nos indicateurs de croissance économique comme le PIB. Nous créons ainsi l’illusion d’une économie mondiale complètement dissociée de la biosphère.

 

C’est cette illusion qui entretient le mythe d’une croissance économique infinie dans une biosphère aux limites bien réelles. Le Club de Rome avait sonné l’alerte en 1972 dans son rapport intitulé Halte à la croissance. Avant lui, Thomas Malthus nous avait mis en garde au XIXe siècle contre le risque d’effondrement économique en raison de l’explosion de la population mondiale. L’histoire récente semble infirmer leurs thèses : la population du globe n’a-t-elle pas été multipliée par trois et l’économie mondiale par 19 et depuis 1950 ?

 

Ce serait une erreur de les rejeter aussi rapidement : si cette croissance exponentielle a été soutenue temporairement en dilapidant les ressources de la planète, combien de temps encore pourra-t-elle se poursuivre ? Dans une mise à jour publiée en 2012, le Club de Rome arrive à la conclusion que la plupart de ses prédictions étaient justes. Les données historiques mesurées depuis 1972 se rapprochent de ses prédictions. Il prévoit maintenant le dépassement de seuils critiques dans la décennie 2020-2030, suivi d’un effondrement économique et d’un déclin démographique dès 2030.

 

Ère de raréfaction

 

Bien qu’il s’agisse d’un scénario qui pourrait être qualifié d’extrême, il est indéniable que nous sommes entrés dans une ère de raréfaction croissante des ressources qui entraînera des bouleversements économiques fondamentaux. La dégradation et la perte de terres agricoles, l’épuisement des sources d’eau souterraine, le déclin des océans, la déforestation, la perte de services essentiels fournis par les écosystèmes ou les chocs climatiques multiples sont parmi les facteurs qui vont agir comme des freins à notre croissance économique future.

 

Au mieux, nous nous dirigeons vers une croissance économique nulle, voire négative. Au pire, vers l’effondrement. C’est ce qui est arrivé à d’autres civilisations dans des conditions analogues. Pourquoi en serait-il autrement pour nous ? Il ne s’agit pas ici de sombrer dans l’alarmisme, mais de plutôt de mettre un terme à la pensée magique. La croissance infinie est impossible dans un système fermé. La technologie n’apportera pas de solution miracle. Il faut repenser notre modèle de développement.

 

Briser le tabou

 

C’est dans ce contexte qu’un nombre croissant d’économistes et de scientifiques prônent le passage à une forme de décroissance économique, ou à une économie stationnaire ou à croissance zéro. Cette proposition accuse une fin de non-recevoir tant sur le plan politique qu’économique puisqu’elle remet en question un dogme du capitalisme et la pierre d’assise de notre contrat social.

 

Il nous faut pourtant briser ce tabou pour construire l’économie de demain plutôt que de nous contenter de subir l’effondrement économique. Loin d’assurer une allocation efficace des ressources de notre planète, notre système économique a érigé le gaspillage en modèle. C’est ainsi qu’un quart de la production alimentaire mondiale ne se retrouve jamais dans une assiette et que plus du tiers des prises de la flotte de pêche mondiale est jugé sans valeur commerciale et rejeté à l’eau, contribuant au déclin des océans. Ces simples constats devraient nous pousser à une remise en question du modèle actuel.

 

Cinq planètes

 

Une discussion sur la décroissance est indissociable d’une remise en question des inégalités sociales présentes sur notre planète. Avec la croissance, chacun peut espérer obtenir une part plus grande d’une tarte qui s’agrandit. Sans croissance, la seule manière d’enrichir la majorité est de redistribuer les richesses pour subvenir aux besoins de tous. Oxfam nous apprenait en début d’année que les 62 individus les plus riches de la planète possédaient autant de richesse que la moitié de la population mondiale, et qu’à eux seuls, le 1 % des plus riches possédait plus que 99 % de la population mondiale. Il faudra en 2016 l’équivalent de 5 planètes pour soutenir la consommation d’un Nord-Américain alors que l’Indien moyen consomme l’équivalent de 0,7 planète. Ces données appellent à un sérieux examen de conscience.

 

En épuisant les ressources des prochaines générations pour enrichir une minorité aujourd’hui, l’endettement écologique est une injustice aux proportions inédites dans l’histoire de l’humanité. Si les agences de crédit et les institutions financières poursuivent dans leur aveuglement, il est de notre responsabilité de prendre l’initiative.

 

Alors que s’ouvre le Forum social mondial à Montréal, l’heure est venue de mettre en commun les luttes sociales et environnementales pour proposer de nouveaux modèles économiques qui ne reposent pas sur l’appauvrissement de nos concitoyens et de nos enfants. L’économie sociale, coopérative, locale, circulaire, collaborative et toutes les propositions pour construire une économie fondée sur le respect de la biosphère et sur de véritables liens de solidarité sont urgemment requises.

3 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 8 août 2016 09 h 06

    Le mode de vie plus déterminant que le type d'économie

    Même si elle y participe, ce n'est pas d'abord l'économie capitaliste qui détermine le niveau de consommation des Nord-Américains et autres Occidentaux.

    Notre mode de vie, essentiellement notre habitat, nos moyens de transport et notre alimentation, est le principal déterminant. Par la construction d'infrastructures routières mais aussi d'aqueducs et d'égouts, d'écoles et d'hôpitaux, les pouvoirs publics nationaux et municipaux ont favorisé l'étalement urbain et l'omniprésence des automobiles. Sans cette participation continuelle du politique depuis le début du développement de notre mode de vie destructeur, le capitalisme seul n'aurait pu produire un tel gâchis.

    Le rapport du Club de Rome en 1972 et la crise de l'énergie l'année suivante auraient pu être l'occasion d'une profonde remise en question de notre mode de vie. On a plutôt choisi de diversifier les sources d'approvisionnement du pétrole pour en faire diminuer le prix. Et la consommation de pétrole a repris sa hausse rapide. On s'est abandonné au marché plutôt que de planifier un mode de vie compatible avec les ressources limitées de la planète.

    Cette faute est impardonnable. Notre habitat est coulé dans le béton et ne peut être modifié radicalement en seulement 10 ou 20 ans. Et, c'est démentiel, l'étalement urbain se poursuit encore en Amérique du Nord en 2016 !!! Les gouvernements n'ont toujours rien compris.

  • Jean Richard - Abonné 8 août 2016 10 h 33

    La conscience individuelle – L'égo avant l'éco

    Économie, écologie, écosystème : ces trois mots partagent un même préfixe, et ce n'est pas un hasard.

    En changeant une seule lettre, on passe aux antipodes de la compréhension. On a ainsi le préfixe « égo » qu'on peut difficilement accoler aux racines précédentes. L'égonomie ? L'égologie ? L'égosystème ? Pas vraiment ! L'égocentrisme ? C'est déjà plus clair.

    Pour étudier l'égo, on place des limites immédiatement autour de l'individu. L'individu devient un tout et on ne préoccupe pas des relations qu'il entretient avec son environnement (attention toutefois à ne pas confondre l'égocentrisme et l'égoïsme, ce dernier étant une définition morale du phénomène – et la morale n'est pas toujours la meilleure conseillère de la science).

    Face à l'égocentrisme aux limites clairement définies, l'écologie est beaucoup plus difficile à aborder car la tentation d'y placer des limites doit être évitée, et elle ne l'est pas toujours. La notion d'empreinte globale est un bel exemple d'erreur écologique car elle place des limites là où il ne devrait pas y en avoir. Placer des limites à un écosystème est un non-sens. Ça ne sert qu'à croire qu'on a tout compris alors qu'on n'a rien compris justement.

    Poser des limites à un écosystème pour démontrer qu'on l'a compris nous a menés à plusieurs dérives, entre autres, le discours catastrophiste, la croyance en l'action individuelle comme solution à des problèmes qui sont souvent plus moraux que scientifiques...

    On a sans doute besoin plus que jamais de faire progresser l'écologie pour mieux comprendre le monde qui nous entoure, ne serait-ce que pour empêcher la dérive qu'amène la récupération morale, médiatique et politique de certains événements. Et s'il ne faut pas écarter la nécessité de mener une action pour régulariser nos rapports avec l'environnement, cette action doit être politique, sociale et non individuelle, l'individualisme étant par défintion un espace clos, isolé.

  • Jean-François Méthé - Inscrit 9 août 2016 11 h 39

    Le quadrimoteur qui nous mène vers l'abime

    Pour inverser la tendance et commencer à rembourser le capital nature emprunté chaque année, faudrait commencer par trafiquer le quadrimoteur qui nous mène vers l'abime : science-technologie-économie-profit (Edgar Morin).