La gentrification est-elle injuste?

En février, dans Hochelaga-Maisonneuve, la boutique Electrik Kidz avait été aspergée de peinture par des militants anti-gentrification.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En février, dans Hochelaga-Maisonneuve, la boutique Electrik Kidz avait été aspergée de peinture par des militants anti-gentrification.

La question de la gentrification soulève les passions dans les grandes villes du monde. Les actes de vandalisme dans Hochelaga-Maisonneuve en début d’année et, cette semaine, dans Saint-Henri ont attiré l’attention sur les mouvements sociaux anti-embourgeoisement. Le vol et la redistribution de saucisses provenant d’une épicerie fine localisée dans un quartier qu’on associe parfois à un désert alimentaire ont été justifiés au nom d’une indignation quant à un développement urbain qui ne protège pas les résidants locaux les plus vulnérables.

Pour les « dégentrificateurs », l’embourgeoisement des quartiers populaires est intrinsèquement injuste et produit des effets d’exclusion sur des populations déjà marginalisées. De l’autre côté, on souligne que le phénomène peut mener à de la création d’emplois, à la revitalisation et à l’arrivée de petits commerces locaux ayant une vision différente de celle des grandes entreprises multinationales. Le phénomène de la gentrification mène à des intuitions contrastées quant à ses implications éthiques. Nous voudrions proposer ici quelques aspects d’une réflexion éthique structurée sur ce phénomène.

Le droit à la mobilité

Les citoyens ont un droit à la mobilité. Ils sont notamment libres de circuler, mais aussi libres de choisir où se loger en fonction de leurs valeurs et de leurs préférences. Cette liberté n’est bien entendu pas illimitée et des restrictions en matière de zonage encadrent celle-ci. De plus, ce n’est pas une liberté qui est répartie de façon égale : certains, en raison de leur faible revenu, n’ont pas la capacité effective de choisir de s’établir dans le logement ou dans le quartier de leur choix.

L’étalement urbain

On peut penser que pour favoriser le développement durable, il vaut mieux densifier les villes (et donc les quartiers existants) plutôt que de gérer l’accroissement de la population urbaine en favorisant l’étalement et la prolifération des banlieues en périphérie des grandes villes. Une telle densification des villes entraîne nécessairement des changements dans la composition démographique et le caractère des quartiers.

La mixité sociale

Si l’on accepte la proposition voulant qu’il soit injuste qu’une personne s’établisse dans un quartier principalement habité par des personnes provenant d’une classe sociale plus désavantagée, alors il s’ensuit que la ville juste est une ville dans laquelle il existe une forte ségrégation spatiale selon la classe sociale. Or, il est peu probable qu’une telle ségrégation soit souhaitable du point de vue de la justice et de la cohésion sociales. La concentration spatiale des plus riches dans les mêmes quartiers (de même que celle des ménages à plus faibles revenus dans d’autres quartiers) ne fait qu’accroître les avantages que la richesse procure.

Dans une telle configuration géographique, les quartiers aisés ont plus de services, de meilleures écoles et de meilleures infrastructures. En plus, le peu de contact entre personnes provenant de classes différentes rend plus difficile la création d’une solidarité qui transcende les clivages socio-économiques. Il est donc, de ce point de vue, désirable que des gens aisés et moins aisés cohabitent et partagent des espaces communs.

Les conséquences de l’embourgeoisement

La gentrification peut avoir pour effet un déplacement des résidants à plus faible revenu après une augmentation soutenue des loyers et du prix des biens offerts par les commerces locaux, ou résultant directement d’une éviction pour permettre la construction de logements moins abordables. Les locataires sont notamment plus sensibles à de telles fluctuations puisque les propriétaires peuvent tout de même bénéficier d’une hausse de la valeur de leur propriété immobilière. En plus des coûts financiers et psychosociaux de la relocalisation, le déménagement des ménages à faible revenu peut occasionner une hausse du coût de transport et des pertes d’emplois. Or, ces coûts ne résultent pas de choix fait par les populations déplacées, mais bien de ceux effectués par les nouveaux résidants et commerces. L’embourgeoisement peut ainsi produire des injustices en contribuant à marginaliser des personnes déjà désavantagées.

Solution institutionnelle

La réponse à ces problèmes réels n’est pas de condamner moralement ou de s’en prendre physiquement à ceux qui décident de s’installer dans des quartiers jugés défavorisés. La réponse est institutionnelle et politique : le soutien massif au logement social, le contrôle de la hausse des loyers et de la conversion des appartements, etc. Sans interventions publiques, la mixité sociale risque de n’être qu’une étape vers la gentrification complète.

Si des projets comme la nouvelle mouture de l’îlot Voyageur, qui ne compte aucun logement abordable, se multiplient dans le Centre-Sud, il sera plus difficile pour les résidants les moins fortunés du quartier de continuer d’y habiter.

Cela dit, s’il faut d’abord et avant tout se tourner vers les solutions institutionnelles, cela ne signifie pas que les « gentrificateurs » n’ont pas aussi des responsabilités éthiques personnelles, du moins s’ils se considèrent comme progressistes. Les « gentrificateurs progressistes » doivent être sensibles aux effets de leur présence dans un quartier sur les plus vulnérables. S’ils posent des gestes qui mènent à l’exclusion de ces derniers, défendent des positions du type « pas dans ma cour » ou sont insensibles à l’enjeu du logement abordable, ils donnent raison à ceux qui pensent que l’embourgeoisement urbain est intrinsèquement et unilatéralement négatif sur le plan de la justice sociale.

5 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 2 juin 2016 09 h 03

    Gentrification idéalisée

    Au lieu de considérer la gentrification du seul point de vue de ce qu'elle produit comme effet, MM. François Boucher et Jocelyn Maclure auraient pu l'étudier en plus pour ce qu'elle est, c'est-à-dire un développement urbain sous l'emprise du développement économique. Ce traitement aurait eu l'avantage d'ancrer la réflexion sur une base matérielle susceptible de mieux comprendre l'opposition grandissante qu'elle alimente dans certains quartiers.

    Ils ont plutôt choisi de l'étudier à partir d'une échelle de valeurs subjective. La gentrification serait "juste ou injuste" selon qu'elle respecte le « droit à la mobilité » de l'individu. Même si les auteurs soulèvent les inégalités sociales comme obstacles pratiques à cette mobilité, ils persistent à faire de ce droit théorique, un droit fondamental. Il n'est donc pas surprenant que les auteurs découvre une contradiction dans l'opposition à ce phénomène : À partir de leurs cogitations, en s'appuyant sur le « droit à la mobilité », s'opposer à la gentrification pour défendre les plus démunis deviendrait une forme de promotion de la ségrégation spatiale.

    Toutes les promesses pour humaniser le phénomène de gentrification ne parviendront pas à garantir son indépendance du système économique, source intarissable d'inégalités sociales et économiques, ni ne pourront apaiser les oppositions à son développement.

    • Raynald Blais - Abonné 2 juin 2016 16 h 07

      Toutes affabulations d'idées consistant à concentrer uniquement la critique sur la gentrification ne diminueront pas sa progression quartier après quartier poussée par les inégalités sociales et économiques grandissantes. Toutes les promesses pour humaniser la gentrification ne parviendront pas à garantir son indépendance du système économique, source intarissable de ces inégalités, ni ne pourront apaiser les victimes de son développement.

  • François Beaulé - Abonné 2 juin 2016 09 h 12

    Planifier le développement de l'habitat

    Les deux philosophes évoquent différents aspects de l'éviction progressive des pauvres des quartiers centraux. Ils notent la question de l'étalement urbain et son opposé, la densification.

    La volonté des gens à revenus relativement plus élevés, de s'établir dans des quartiers populaires, est notamment motivée par les difficultés de transport, la congestion routière et sur les ponts, et le temps qui doit y être consacré.

    L'étalement urbain n'est pas d'abord causé par le manque de densité des quartiers centraux mais plutôt par la très faible densité des banlieues. Le développement de l'habitat s'est fait (et continue de se faire) en fonction de l'automobile et sous l'impulsion du marché. Le gouvernement provincial, qui exerce un pouvoir souverain sur l'aménagement du territoire, n'impose aucune norme de densité. Bien au contraire, le gouvernement, depuis une soixantaine d'années, a favorisé l'étalement urbain en construisant des autoroutes autour de Montréal et de Québec.

    Les problèmes de transport, les coûts énormes qui y sont associés, les pollutions de l'air, sonore et visuelle et la destruction d'espaces naturels, dont des forêts et boisés, sont causés par l'étalement urbain incontrôlé.

    La solution n'est pas la surdensification des quartiers centraux mais l'imposition d'une densité minimale dans un rayon de 100 km autour des villes du Québec. Il faut aussi imposer la construction d'un minimum de HLM dans toutes les municipalités.

    Les auteurs ont raison de souligner l'importance de la mixité sociale. Cette mixité est souhaitable partout et non pas seulement dans les anciens quartiers populaires. S'il est bien que des gens à revenus moyens ou élevés s'installent dans les quartiers centraux, il est tout aussi important que les pauvres aient accès aux banlieues. Et pour que cet accès soit réel, il faut des HLM dans toutes les banlieues.

    • François Beaulé - Abonné 3 juin 2016 09 h 43

      Dans les quartiers centraux de Montréal, comme le Plateau, Villeray et Rosemont, on peut qualifer la densité de moyenne. Les habitations sont des plex en rangée, contenant de 2 à 6 logements, bâtis sur des terrains de 25 à 30 pieds de frontage.

      Dans une banlieue type, une seule maison unifamiliale est bâtie sur un terrain de plus ou moins 75 pieds de frontage. On peut donc évaluer que la densité des quartier centraux est de 6 à 18 fois celle des banlieues, en nombre de logements à l'hectare.

      Il est facile de prendre conscience que si une norme de densité avait été imposée, suite à la crise de l'énergie de 1973, par exemple, l'étalement urbain ne serait pas du tout ce qu'il est aujourd'hui. Si une norme de 4 logements par terrain de 75 pieds avait été imposée, la surface occupée par les banlieues serait 4 fois moindre. Le transport en commun serait beaucoup plus efficace et les distances à parcourir bien moindres.

      Actuellement, les gens vont s'installer toujours plus loin du centre, là où les grands terrains ne coûtent pas cher. Si une norme de densité, telle que suggérée, était imposée, les acheteurs de maisons ou condos neufs, choisiraient de s'installer dans des banlieues relativement près du centre, puisque cette norme serait la même partout.

      Alors qu'en ce moment, les municipalités sont en concurrence pour attirer les acheteurs de maisons et donc répugnent à imposer des normes de densité. Voilà pourquoi il faut des normes de densité imposées par le gouvernement provincial.

  • Denis Paquette - Abonné 2 juin 2016 09 h 42

    l'un des aspects le plus pénible de la nature humaine

    La gentrification une maladie de société pour laquelle il y des victimes et des spéculateurs, si j'étais effronté je dirais qu'il s'y trouve au moins, un millionnaire sur deux, j'ajouterais également que les initiateurs sont souvent des banques qui ont de besoin de terrains pour équilibrer leur fonds d'investissement, un terrain ca ne disparait pas facilement,les banques n'ont elles pas des clause qui les force a avoir de ces propriétés classés A. mais ca comporte également des effets perverts, comme l'étalement urbain le rejet de certaines propriétés , tellement que l'on a du mal a recyclé les édifices patrimoniaux, si J'étais le gouvernement je forcerais tous ces investisseurs a assumer une part des conséquences de leur acte