La traduction à Ottawa: de l’anarchie à la chienlit

Depuis 1995, le Bureau de la traduction du gouvernement fédéral est dans une situation bancale, source d’un profond malaise au sein du personnel.
Photo: Aleksandr Kalugin Getty Images Depuis 1995, le Bureau de la traduction du gouvernement fédéral est dans une situation bancale, source d’un profond malaise au sein du personnel.

Le Bureau de la traduction du gouvernement fédéral a été créé en 1934 pour remédier à la situation anarchique qui régnait alors dans les services de traduction. Chacun des sous-ministres nommait les traducteurs, personne ne coordonnait la répartition du travail, personne n’en contrôlait la qualité ni les coûts. En outre, une part non négligeable de la traduction était confiée à des fonctionnaires bilingues, souvent des secrétaires, qui n’avaient pas toujours les aptitudes ni la compétence pour exécuter cette tâche.

La Loi concernant le Bureau de la traduction vint imposer au nouvel organisme de faire et de réviser toutes les traductions de tous les ministères de l’État. Le Bureau a pu mettre un frein au développement « désordonné » de la traduction, assurer un contrôle de la qualité et s’imposer comme le service par excellence dans le domaine. Les traducteurs fédéraux en sont venus à former un groupe de spécialistes de la langue et de la traduction ; ils sont d’ailleurs à l’origine de la professionnalisation du métier de traducteur au pays.

Le Bureau, financé par des crédits parlementaires, a connu un essor spectaculaire à la suite de l’adoption de la Loi sur les langues officielles et a élargi considérablement les services linguistiques offerts aux fonctionnaires et à l’ensemble de la population canadienne. On peut affirmer qu’il a su faire preuve de dynamisme et de leadership en multipliant les innovations. Sa banque de terminologie Termium, de réputation mondiale, en est un exemple éclatant. Tout comme son « Portail linguistique » qui offre une vaste gamme d’aides à la rédaction à l’ensemble des Canadiens.

Un déclin évident

Depuis 1995, cependant, le Bureau est dans une situation bancale, source d’un profond malaise au sein du personnel. D’un point de vue administratif, il est à la fois une entreprise privée et un service public.

En tant qu’organisme de services spéciaux (OSS), il lui faut, comme une entreprise privée, recouvrer ses coûts, c’est-à-dire facturer des « clients » (les ministères faisant appel à ses services), réaliser des économies, accroître le plus possible la productivité de son personnel et tirer le meilleur parti des nouvelles technologies.

Ses services sont passés d’obligatoires à facultatifs, sauf pour le Parlement. Les ministères peuvent s’adresser au secteur privé pour répondre à leurs besoins en traduction, mais il est interdit au Bureau de soumissionner sur les marchés qu’ils offrent.

Les tarifs qui leur sont facturés sont ahurissants : ils varient de 0,24 $/mot à plus de 1,60 $/mot, selon les données rendues publiques par les ministères à la demande du député néodémocrate de Drummond à la Chambre des communes, François Choquette. Et c’est sans compter le coût de la gestion des contrats et celui du contrôle de la qualité. L’ensemble de ces coûts est supérieur à ce qu’il en coûterait si les traductions étaient faites par le Bureau. Plusieurs ministères créent soit des services de traduction fantômes, ce qui contrevient au règlement, soit des postes de conseillers linguistiques — en réalité, des postes de traducteurs — qui ne sont pas tous occupés par des personnes compétentes ou formées en traduction. Le Bureau est donc sous-utilisé et, globalement, la traduction coûte plus cher, car de 2003 à 2012, le prix moyen du mot payé par le Bureau dans ses contrats avec le secteur privé a toujours été inférieur à 0,20 $.

Logique mercantile

Mais il y a plus. En tant qu’organisme public, le Bureau a des obligations que n’ont pas les entreprises privées de traduction avec qui il est en concurrence. Ainsi, il lui faut prévoir des conditions particulières pour la traduction de textes hautement confidentiels, développer la terminologie, normaliser la langue au sein de l’administration fédérale, assurer des services d’interprétation, offrir le sous-titrage intégral des délibérations télédiffusées de la Chambre des communes et de ses comités et former la relève en offrant des stages en traduction et en interprétation.

Or, il est évident que, ces dernières années, la logique mercantile a prévalu dans les grandes décisions prises par la direction du Bureau qui a assujetti son évolution aux seules considérations d’ordre financier, au point qu’il est même permis de penser que l’on envisage le démantèlement pur et simple de cet organisme dont la « mission » de service public a été vidée de son contenu.

Des faits ? Pas moins de 400 postes de traducteurs n’ont pas été renouvelés ces dernières années et 140 autres doivent bientôt passer à la trappe. Un organisme peut-il s’acquitter de sa mission honorablement quand il perd de 30 à 40 % de son effectif ?

Le nombre de terminologues a tellement diminué que la composante terminologie est littéralement en voie d’extinction, ce qui représente une importante perte d’expertise. Termium est « sous-alimentée ». Le Bureau, qui participait à la formation de la relève, n’offre plus aucun stage depuis quatre ans. Aucun organisme privé n’a pris le relais.

Compte tenu de cette triste réalité, il est clair que l’on revient lentement, mais sûrement, à une situation aussi chaotique que celle qui existait avant 1934. L’histoire se répète, hélas ! Et le logiciel de traduction automatique « Portage » que la direction du Bureau n’a pas renoncé à implanter dans l’ensemble de la fonction publique pour « faciliter les communications entre les fonctionnaires », sans aucune balise pour encadrer son utilisation, renforce cette impression de désorganisation. Les langues officielles au Canada sont le français et l’anglais. La « langue machine » deviendra-t-elle la nouvelle langue officielle ?

Dans l’état actuel des choses, le Bureau de la traduction, qui avait acquis une réputation enviable au pays comme à l’étranger, me fait penser à un édifice patrimonial que des promoteurs indifférents à l’histoire et sans vision d’avenir démolissent au nom d’impératifs financiers.

12 commentaires
  • Barbara Ulrich-Groulx - Abonnée 26 avril 2016 00 h 48

    J'ai mal à la langue...

    Triste situation que vous décrivez et encore plus triste les traducteurs et traductrices qui s'y réfèrent au cours de leur travail. Déjà plusieurs traductions émanant de plusieurs ministères sont d'un navrant à faire honte à même un traducteur débutant. Apprendre que 30 à 40% des effectifs seront remerciés, que la banque terminologique n'est plus alimentée ou mise à jour, que la traduction machine dont on a pu prendre connaissance de certains résultats, lamentables d'ailleurs, prendra la relève d'une compétence patiemment acquise, apprise et pratiquée me donne mal à ma langue, qu'elle soit anglaise ou française. Le gouvernment actuel a sagement réinvesti dans la culture, mais la culture sans la langue ne peut tenir la route. Vivement un réinvestissement rapide dans le Bureau de la traduction!

  • François Dugal - Inscrit 26 avril 2016 08 h 02

    Langues officieuses

    Vous oubliez le penjabi et le mandarin, le serbo-croate et l'arabe, monsieur Delisle, vous n'êtes pas très "inclusif". Le Canada de demain sera multi-culturel et polyglotte. L'anglais est le langue de communication de par le vaste monde; le français fait partie d'un glorieux passé, certes, mais il est dépassé, tout comme le latin.
    Le bilinguisme "officiel" est un combat d'arrière-garde, tsé veu dir.

    • Suzanne Chabot - Abonnée 26 avril 2016 10 h 58

      J'espère que c'est du sarcasme!

    • Jean Delisle - Abonné 26 avril 2016 12 h 32

      Monsieur,
      Je m'inscris en faux avec tout ce que vous dites. Que je sache, il n'y a que DEUX langues officielles au Canada, l'anglais et le français. Le penjabi et le serbo-croate ne sont pas des langues officielles, bien qu'elles soient parlées au pays. Le Canada est DÉJÀ multiculturel, mais, hélas, l'anglais tend de plus en plus à devenir la langue NATIONALE. Le français, quoi que vous pensiez, est encore de nos jours une grande langue de diffusion et de communication dans le monde et il progresse, notamment en Asie et en Afrique. Je vous conseille de vous renseigner et de lire les articles et les ouvrages de Jean-Benoît Nadeau pour vous en convaincre. Votre défaitisme est affligeant! Heureusement, il n'est pas partagé par la majorité des francophones au pays. D'ailleurs, pourquoi n'avez-vous pas écrit votre message en anglais ou en penjabi?

    • Diane Leclerc - Abonnée 26 avril 2016 15 h 33

      Vous avez tout à fait raison, monsieur Dugal. La seule langue officielle au Canada sera bientôt l'anglais. Le français deviendra, comme le peuple qui le parle, une quantité secondaire, pour ne pas dire négligeable, dans le grand tout multiculturel où l'anglais régnera en maître.

  • Gilles Théberge - Abonné 26 avril 2016 13 h 48

    Tiens tiens...

    Cela ne relève pas de la responsabilité de Mélanie (LA) Joly ça...!

    Ah la vlimeuse, elle s'intéresse moins à la «langue francophone»...

    Parce qu'il faut dire que c'est la langue de traduction n'est-ce pas?

    Ce serait tellement simple si tout se passait en anglais.

    Remarquez, c'est ce qui va arriver à terme, si monsieur Delisle a raison.

  • Nathan Ménard - Abonné 26 avril 2016 13 h 58

    Ne perdons pas l'essentiel du message

    Dommage que mon ancien collègue Delisle ait la mèche si courte et n'ait pas saisi l'ironie du commentaire, un peu gros quand même, de F. Dugal.
    Revenons à l'essentiel de cette analyse. Merci pour cette mise en perspective historique. La description que fait J. Delisle des problèmes concernant la mission, la qualité des produits et la gestion au Bureau de la traduction repose sur des faits vérifiables. Des témoignages de professionnels, traducteurs et linguistes, liés au Bureau de la traduction vont dans le même sens, mais sont souvent écartés comme anecdotiques. Et ce, sans compter les milliers de documents envoyés en sous-traitance à l'étranger et dont la qualité linguistique des traductions et même l'adaptation aux contextes canadien et québécois laissent souvent à désirer.
    Espérons que le vent de renouveau qui semble souffler à Ottawa nous donnera la chance de renverser la vapeur.

    • Nathan Ménard - Abonné 26 avril 2016 14 h 51

      Puisque nous parlons de qualité de la langue, on nous a rappelé que l'expression "avoir la mèche courte" est un anglicisme.

    • Jean Delisle - Abonné 26 avril 2016 21 h 07

      Pour faire bonne mesure, on dit "s'inscrire en faux CONTRE" et non avec, comme je l'ai écrit dans ma réponse à F. Dugal dont, semble-t-il, je n'ai pas saisi toute l'ironie. A la réflexion, il serait en effet étonnant qu'un abonné du Devoir adopte un tel point de vue...

  • Jacques de Guise - Abonné 26 avril 2016 14 h 05

    TYPE IT IN FRENCH

    Pour faire court, l’un des effets pervers de cette pression aveugle vers la mercantilisation et la technologisation du Bureau de la traduction – en raison des mêmes facteurs débiles qu’exerce partout ce néo-libéralisme démentiel - c’est le retour galopant à la croyance implicite – que traduire ne consiste qu’à TYPE IT IN FRENCH.

    La culture ambiante de la hiérarchie en est arrivée à le croire et cette dernière s’est engagée dans une mise en œuvre systémique de la dévalorisation du travail de traduction par une adhésion complaisante à la perception anglophone que le travail mental de la rédaction du texte a été faite et que la «secrétaire francophone» n’a qu’à le taper en français ou à le passer dans la machine pour en obtenir la version française. Comme le signale très justement M. Delisle, l’histoire se répète, la langue-machine et tout ce travail de sape contribuent à ramener au grand galop cette croyance implicite qui déconsidère notre langue. Pourtant le travail intellectuel qu’exige ce métier n’a que très peu de comparable.

    Jacques de Guise, ex-traducteur fédéral