Un cours réducteur qui rate la cible

Éducation au pluralisme ? Certes. Mais pas en réduisant la diversité à sa dimension religieuse. Dialogue interculturel ? Oui, mais pas en survalorisant le dialogue religieux.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Éducation au pluralisme ? Certes. Mais pas en réduisant la diversité à sa dimension religieuse. Dialogue interculturel ? Oui, mais pas en survalorisant le dialogue religieux.

« Parle de ta religion », « Qui est le créateur de l’univers ? », « Reconnaît la musulmane et le juif dans cette image ». Voici des exemples de questions auxquelles doivent répondre les enfants du primaire dans le cours Éthique et culture religieuse (ECR). Il y a lieu de se demander si, concrètement, ce cours ne va pas à l’encontre des nobles objectifs de ses concepteurs. Le philosophe Georges Leroux, qui vient de publier un nouvel essai (Différence et liberté, Boréal), parle d’ouverture au pluralisme et de dialogue entre les citoyens. Éducation au pluralisme ? Certes. Mais pas en réduisant la diversité à sa dimension religieuse. Dialogue interculturel ? Oui, mais pas en survalorisant le dialogue religieux.

Que répondra l’enseignant(e) à l’enfant qui demande « Est-ce que l’archange Gabriel existe vraiment ? », « Est-ce qu’Abraham a vraiment voulu obéir à Dieu qui lui commandait de tuer son fils ? » Alors que M. Leroux affirme que les enseignants sont très à l’aise de donner ce cours, en réalité, on les laisse seuls dans la classe pour arbitrer les incohérences et les conflits éventuels.

Un cours fortement contesté

Dans une récente entrevue, Georges Leroux évoque trois vagues de contestation à ce cours : celles des parents chrétiens, du Mouvement laïque québécois et du mouvement nationaliste. Mais il y en a une quatrième, celle des femmes, illustrée par l’avis du Conseil du statut de la femme de 2011, qui recommande d’intégrer les connaissances sur les religions au cours Histoire et éducation à la citoyenneté au secondaire, parce que l’enfant plus âgé est plus apte à prendre une distance critique par rapport au sujet.

Ce dossier est également porté par PDF Québec (Pour les droits des femmes du Québec) à la suite d’une analyse de tous les manuels ECR du primaire approuvés par le ministère de l’Éducation.

Il en ressort une contradiction flagrante entre le volet « éthique », qui valorise les facteurs d’émancipation de la femme, et le volet « culture religieuse », où c’est plutôt une vision fondamentaliste et traditionaliste du statut et du rôle des femmes qui est mise en avant. Les femmes sont nettement moins représentées que les hommes, et ce, pour toutes les religions. Alors que ce sont surtout les hommes qui officient aux cérémonies religieuses et qui manipulent les livres sacrés, ce sont les femmes qui font la cuisine et qui portent les enfants. Contrairement aux aspirations d’ouverture vers l’avenir de M. Leroux, les manuels scolaires illustrent plutôt un cours branché sur le passé, qui laisse craindre un retour en arrière pour les droits des femmes.

Mais il y a également une cinquième vague de contestation, qui est celle des Québécois de culture musulmane, représentés notamment par l’Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité (AQNAL), dont je fais partie. En effet, nous subissons les dommages collatéraux de l’identification des groupes par leur religion. Nos enfants sont encouragés à s’identifier comme musulmans. Mais, en plus, ils sont amenés à intégrer toute une série de pratiques religieuses contraignantes, portées par une version dogmatique et rigoriste de l’islam. « Mon fils est devenu musulman avec ce cours », « ma fille demande maintenant à sa mère pourquoi elle n’est pas voilée », « mon enfant est culpabilisé parce qu’il ne mange pas halal à l’école ». Voici le genre de commentaires rapportés par plusieurs. En effet, plutôt qu’une approche non confessionnelle du phénomène religieux, c’est bien un ensemble de règles, d’interdictions et de codes religieux qui sont mis en avant.

Quand la culture se résume à la religion

M. Leroux prône l’éducation au pluralisme, mais c’est plutôt une vision normative des cultures religieuses qui ressort des manuels scolaires. La diversité est en fait réduite essentiellement à quelques stéréotypes. Les juifs portent une kippa, les musulmanes un voile, les bouddhistes une robe orange, les chrétiennes une croix dans le cou et les autochtones des plumes. C’est simple, ainsi on peut les « reconnaître ». On amène les enfants, ni plus ni moins, à faire du profilage ethno-religieux. Et ces constatations ne sont pas extrapolées de quelques cas isolés de manuels défaillants. Par exemple, c’est à peu près l’ensemble des manuels ECR du primaire qui utilisent la femme voilée comme marqueur visuel pour l’islam. Est-ce qu’une petite fille qui subirait des pressions dans sa famille pour porter le voile se sentirait encouragée d’en parler à l’école, alors que l’on présente le voile comme LE code vestimentaire de l’islam ?

Si l’objectif est d’éduquer les jeunes à la diversité, au pluralisme du Québec, il faudrait tenir compte de toutes les convictions spirituelles. Où sont les non-croyants ? Les non-pratiquants, qui forment pourtant la majorité de la population du Québec ? Mais surtout, ramener la culture à la religion est un raccourci qui a pour effet de gommer les spécificités nationales. De grands pans de la société du Québec moderne se retrouvent ainsi sous-représentés. Où sont les vagues successives d’immigration au Québec, les Portugais, les Italiens, les Latino-Américains, les Libanais, les Vietnamiens, les Haïtiens dans ces manuels ? Le biais religieux de ce cours n’a pas pour effet de promouvoir la diversité culturelle.

Promotion du fait religieux

Le volet « culture religieuse » ressemble plus à de l’endoctrinement et à de la promotion du fait religieux qu’à un apprentissage objectif de connaissances sur les religions. On ressasse, pendant toute la scolarité de l’enfant, des manifestations du religieux, mais sans les éléments permettant de développer son sens critique.

Nous demandons que les concepteurs du cours ECR se préoccupent de savoir comment sont traduits, concrètement, les beaux principes du programme dans les manuels scolaires, mais surtout dans les classes, alors que les enseignants sont amenés à gérer, seuls, les pressions religieuses et les conflits qui peuvent en découler. Réduire le pluralisme à sa seule dimension religieuse est un réel danger pour la cohésion sociale et le « vivre ensemble ». N’oublions pas que c’est le Québec de l’avenir qu’on est en train de construire.

24 commentaires
  • Chantale Desjardins - Abonnée 22 avril 2016 07 h 51

    Prôner l'abolition des religions

    L'être humain n'a pas besoin des religions pour mener une vie décente. Il faut abolir les religions et retirer ce cours de nos écoles. Quand aurons-nous des dirigeants qui vont agir et poser le geste de supprimer ce cours?

    • Louise Melançon - Abonnée 22 avril 2016 08 h 51

      C'est être très prétentieux... avec une grande part d'ignorance de dire qu'il faut supprimer les religions.... d'autres s'y sont essayé avant... et elles reviennent en force...

    • André Côté - Abonné 22 avril 2016 09 h 59

      On peut facilement prétendre mener une vie décente sans le religieux... oui, si cela signifie bien vivre, combler nos besoins essentiels en nourriture, logement, travail, sécurité..., mais le religieux va au-delà de ces besoins, il est recherche de sens au-delà du quotidien matériel. Personne ne peut nier les dérives passées et présentes associées au religieux, son instrumentalisation fréquente, mais est-ce qu'on doit conclure que le religieux est inutile, une dérive de laquelle il importe de se débarrasser? De tout temps, le phénomène religieux fait partie intégrante de la réalité humaine donc vécu dans le quotidien par des humains et non des anges, ce qui explique facilement ses dérives fréquentes et non son inutilité. Sur cette base, j'aurais du renier mon père parce qu'il se trompait souvent...

    • Johanne St-Amour - Abonnée 22 avril 2016 10 h 42

      Il faut laisser les gens libres d'adhérer aux religions, en autant qu'elles se vivent dans l'espace privé.

      Mais le problème ici c'est qu'on impose à tous les élèves une vision tronquée de ces religions: on veut bien faire croire que ces religions sont l'apologie du sacré, du beau, du bon, etc. Une vision très rose bonbon des religions.

      Ceux qui imposent le cours ECR s'acharnent à cacher le côté « non-givré» de ces religions dont une vision rétrograde du rôle des femmes, et une vision intégriste de ces religions. Entre autres, parce qu'on cache, de plus, les nombreux conflits que les adhérants religieux ont engendrés, ainsi que les scandales sexuels.

      Et George Leroux est justement un de ces tenants qui promeuvent une vision dogmatique et étroite des religions: sexisme? misogynie? relativisme culturel? défenseur à tout crin d'une «philosophie » religieuse ?

      George Leroux est-il ant-féministe? Ou seulement un homme qui se laisse aveugler par une supposée «lumière de l'esprit »?

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 22 avril 2016 15 h 44

      ce que les gens mélangent ici c'est: religion et spiritualité

      Les religions sont affaires de masse...la spiritualité est affaire personnelle.

    • Jean-Pierre Roy - Abonné 22 avril 2016 17 h 47

      La religion est une tentative de solution à l'angoisse. Une idéologie humaine parmi d'autres.

  • Raymond Labelle - Abonné 22 avril 2016 08 h 09

    Si faire le catéchisme d’une religion à l'école laïque est une erreur, y faire le catéchisme de plusieurs religions c'est multiplier cette erreur.

    La priorité, au primaire, est de développer l'outil de la raison, et l'habitude d'examiner les problèmes éthiques et de conscience à la lumière de la raison. Également faire comprendre que les problèmes éthiques émanent de notre condition et ne doivent pas de façon nécessaire être vus à travers le religieux. Surtout à un âge où la pensée magique est sensible aux fantasmagories de toutes sortes, dont les religieuses. Un âge où on doit apprendre à se méfier de la pensée magique et aux associations abusives (comme par exemple: tous les Maghrébins sont musulmans croyants et pratiquants, tous les juifs sont croyants et pratiquants).

    Toujours développer ces facultés de façon solide. Bien plus prioritaire. Et important que base minimale en ceci soit acquise avant même de toucher à la religion.

    Attendre la fin du secondaire seulement pour se pencher sur le phénomène religieux. Ne pas se contenter de répéter les dogmes religieux. Les présenter comme étant tout aussi légitimement sujets à la critique que toute idée. Insister pour dire qu'aucune immunité contre le test de la raison n'est justifiée. Au religieux de convaincre et de débattre à armes égales s'il y tient.

    Présenter les religieux dans son contexte historique et dans une perspective critique - le religieux est relié à l'histoire. Et ne pas réduire une culture à sa religion.

    Ne faire que présenter les dogmes de différentes religions seulement n'est rien d'autre qu'une multiplication des catéchismes. Si faire le catéchisme d’une religion à l'école laïque est une erreur, y faire le catéchisme de plusieurs religions c'est multiplier cette erreur.

    • Louise Melançon - Abonnée 22 avril 2016 08 h 52

      Excellent!

    • Yvan Harnois - Abonné 22 avril 2016 09 h 53

      Tout à fait d'accord avec vous pour présenter les dogmes religieux comme sujet à la critique, comme n'importe quel concept mental.C'est protéger la liberté d'expression et la liberté tout court.

    • Raymond Labelle - Abonné 22 avril 2016 09 h 53

      Reformulation de l'avant-dernier paragraphe. Présenter le religieux dans son contexte historique et dans une perspective critique - le religieux est relié à l'histoire. Et ne pas réduire une culture à une religion qui s'y est développée, sans nécessairement y faire l'unaniminité et sans représenter l'ensemble de cette culture.

    • Raymond Labelle - Abonné 22 avril 2016 10 h 01

      Par contre, on peut reconnaître qu'il faille, à un moment donné (fin du secondaire), lorsque l'étudiant est suffisamment armé contre la pensée magique, donner une idée générale du phénomène religieux, de manière critique, mais aussi pour en avoir une idée et le comprendre (un peu - on ne comprend jamais complètement, même si on ne fait que ça jusqu'au post-doc).

      On ne peut pas non plus tomber dans le déni de l'emprise de cette forme de pensée sur une grande partie de l'humanité.

  • Michel Lebel - Abonné 22 avril 2016 08 h 24

    Trop, c'est trop!

    Donner un tel enseignement pour chaque année du primaire et du secondaire, c'est du délire! ''Un'' enseignement au primaire et''un ou deux'' au secondaire, cela suffit.

    M.L.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 23 avril 2016 14 h 33


      M. Lebel a raison, quel gaspillage ! Dans le cours d'éthique et culture religieuse, on va raconter des sornettes pendant ONZE (11) ANS aux enfants du primaire et du secondaire, en rapport avec les idiosyncrasies de quelques-unes des 40 000 religions qui sévissent sur la terre!

      On ne devrait pas parler de religion(s) aux enfants âgés de moins de 14 ans. On n'a pas le droit de laver le cerveau des enfants qui n'ont pas encore développé suffisamment leur pensée propre, leur jugement ni leur sens critique.

      L'école primaire et secondaire doit se concentrer sur autre chose que des croyances (farfelues dans la plupart des cas). Par exemple, l’école doit enseigner: la langue, les mathématiques, les sciences, l'histoire, l'éthique (c’est différent de la religion), le savoir-vivre, les habiletés artistiques, manuelles, sportives.

      L'étude de la sociologie des religions et des différents courants philosophiques pourra venir plus tard au niveau collégial ou universitaire, pour ceux qui en ressentent le besoin comme adultes. On pourrait aussi en profiter alors pour aborder d'autres croyances comme l'astrologie, la chiromancie, l'ésotérisme, et autres béquilles utilisées par ceux qui ont peine à assumer leur condition humaine en et par eux-mêmes.

      Il est incroyable de constater que l’on accorde une telle valeur aux croyances le plus souvent farfelues des quelques 40 000 religions. L’humanité n’est pas sortie du bois.

      Il y a lieu de réévaluer la pertinence de la présence du cours d'éthique et de culture religieuse pendant les six ans de primaire et les cinq ans de secondaire, et séparer l'éthique de la (des) religion.

  • Gilbert Turp - Abonné 22 avril 2016 08 h 40

    OUF ! Mes enfants l'ont échappé belle !

    Ce texte raconte mes pires craintes au sujet de ce cours. S'il décrit de manière sensée ce qui se passe, il faut abolir ce cours de toute urgence.
    Si, en le lisant, j'ai eu un soupir de soulagement (mes enfants ont passé l'âge et ont donc été épargné), je plains profondément les pauvres parents qui doivent détricoter les clichés et les sornettes.
    Si mes enfants y étaient exposés, je ferais tout ce que je peux pour les retirer du cours par objection de conscience.

    • Nadia El-Mabrouk - Abonnée 22 avril 2016 22 h 56

      J'ai fais tout ce que j'ai pu aussi. J'ai fais une demande d'exemption auprès de la commission scolaire. J'ai évoqué le fait que mes enfants étaient soumis à deux systèmes de valeurs contradictoires à la maison et à l’école, ce qui les met dans une situation d’inconfort et de dissonnance cognitive. Eh bien tenez-vous bien, voici la réponde: « l’exposition à certaines dissonances cognitives est nécessaire pour que les enfants apprennent ce qu’est la tolérance » (jugement de la Cour suprême du Canada, S.L. c. Commission scolaire des Chênes).

  • Andréa Richard - Abonné 22 avril 2016 09 h 56

    FINALITÉ DU COURS

    Une des finalités du Cours, nous dit M.Leroux, est la –connaissance de l’autre- Or, ce n'est pas la reconnaissance de ce qu'est l'autre qui est donnée, c'est la reconnaissance de la religion de l'autre, qui est présentée comme bonne et comme vérité. C'est ta religion qui devient ton identité : juif, catholique, musulman, etc. Le cours ne nous parle pas du pays de l'autre, de ses origines, mais de sa religion!
    On ne fait aucune références aux historiens anciens ou contemporains, en ce qui concerne les religions. Donc la partie dogmatique et doctrinale est enseignée sans esprit critique ou remises en questions.
    L'école n'a pas à cautionner, ni à favoriser l'émergence ou le maintien d'une religion ou de religions. Nos institutions scolaires se doivent d’être des écoles du SAVOIR ET DE LA SCIENCE, c’est donc une honte d’y enseigner des religions dont les dogmes sont inventés et les doctrines erronées.
    Andréa Richard, abonnée

    • Michèle Lévesque - Abonnée 22 avril 2016 21 h 31

      D'accord jusqu'à votre finale - l'idée n'est pas de dire que les dogmes sont inventés et les doctrines erronées ni de dire qu'ils sont inspirés et vrais. On ne peut parler d'une religion sans parler de ses fondements habituellement organisés en corpus, comme c'est le cas pour toute communauté pensante, qu’elle soit religieuse ou philosophique ou même scientifique, surtout en sciences humaines où les doctrines pullulent pour le meilleur et pour le pire. Un postulat ne se démontre pas et le jugement en vrai et faux ne fait pas partie de la problématique engagée ici, à mon avis. Pour le reste, je suis d'accord avec vous.