Les trois lectures de la violence djihadiste

Au Proche-Orient, la marginalisation sociale n’explique pas à elle seule pourquoi le groupe État islamique tranche la tête des coptes et des yézidis qui refusent de se convertir à l’islam, et pourquoi les femmes yézidies sont considérées comme des «butins de guerre». Sur la photo, des combattants chiites irakiens retirent un drapeau du groupe État islamique.
Photo: Ahmad al-Rubaye Agence France-Presse Au Proche-Orient, la marginalisation sociale n’explique pas à elle seule pourquoi le groupe État islamique tranche la tête des coptes et des yézidis qui refusent de se convertir à l’islam, et pourquoi les femmes yézidies sont considérées comme des «butins de guerre». Sur la photo, des combattants chiites irakiens retirent un drapeau du groupe État islamique.

Les explications ont fusé depuis les événements tragiques de Bruxelles. Elles sont le plus souvent proposées par des acteurs engagés voulant légitimer leurs orientations politiques. Les courants de droite promeuvent la peur de l’immigration musulmane et de l’islam en s’appuyant sur une lecture culturaliste des événements, renforçant du coup le racisme et l’islamophobie. Les gouvernements occidentaux lisent les événements dans le cadre de la « guerre à la terreur » et justifient leurs dérives sécuritaires en insistant sur la dimension organisationnelle des réseaux islamistes. Ils nient les conséquences désastreuses de leurs politiques coloniales.

 

Face à certaines réactions islamophobes, des courants de gauche s’attardent presque exclusivement aux facteurs de marginalisation économique, sociale et politique pour expliquer le basculement de jeunes dans le djihad violent. Ils évacuent le facteur idéologique, qu’ils réduisent à un facteur religieux, et ils le rejettent alors, estimant qu’il s’agit d’une essentialisation orientaliste.

 

Aucune de ces explications, prises séparément, n’est satisfaisante pour comprendre les modalités de la violence des groupes djihadistes. Nous croyons plutôt que chacun de ces facteurs a un rôle explicatif spécifique.

 

Marginalisation sociale

 

La marginalisation économique et sociale et l’exclusion politique sont des facteurs majeurs de révolte. Dans les sociétés moyen-orientales, encore soumises au contrôle néocolonial et aux dictatures diverses, il était inévitable que les révoltes contre l’ordre établi se fassent dans la violence et dans un certain chaos. En cela, elles ressemblent à tous les mouvements de révolte du monde. Les soulèvements populaires arabes de 2011 ainsi que les soulèvements islamistes par la suite ont constitué deux modalités de ces révoltes. Dans les sociétés européennes, la marginalisation des jeunes arabo-musulmans a été, elle aussi, un facteur de révolte qui a facilité leur recrutement par les courants islamistes et leur inclusion dans le djihad global.

 

Mais si la marginalisation peut expliquer le désir de se révolter, elle n’explique pas la forme particulière que prend la révolte. Elle n’explique pas pourquoi les jeunes embrigadés dans les attaques du Bataclan ou de Bruxelles inscrivent leur action non pas dans un cadre local (la lutte pour l’égalité et la dignité en France ou en Belgique), mais dans le cadre d’un djihad mondial contre les mécréants. Au Proche-Orient, elle n’explique pas pourquoi le groupe État islamique tranche la tête des coptes et des yézidis qui refusent de se convertir à l’islam, et pourquoi les femmes yézidies sont considérées comme des « butins de guerre », des sabaya dans le langage islamiste, qu’on peut offrir aux combattants pour les gratifier sexuellement.

 

Compte tenu du désir de révolte, c’est le facteur idéologique qu’il faut prendre en considération pour comprendre comment la lutte va se faire. Comment l’ennemi est défini, de quelle façon il faut combattre, qui peut-on tuer, qui doit-on épargner, etc. Ces questions sont largement débattues dans les réseaux djihadistes, et les réponses constituent un tout assez cohérent, une philosophie politique qui oriente l’action et qui devient une véritable culture politique quand elle est intériorisée dans les esprits des combattants.

 

Idéologie et religion

 

Nous disons bien facteur idéologique et non pas religieux. Car l’islam se prête à de multiples interprétations. Il est traversé tant par des courants tolérants (avec tout ce que le mot « tolérant » recèle de hiérarchies) que par des courants suprémacistes, minoritaires dans l’histoire, mais fort présents aujourd’hui.

 

Depuis une quarantaine d’années, le courant salafiste a été propagé à coup de milliards de dollars par des monarchies pétrolières, Arabie Saoudite en tête, pour asseoir la légitimité de leur pouvoir. Ces monarchies ont acheté l’allégeance des leaders religieux de nombreux pays musulmans, qui ont contribué ainsi à populariser et à normaliser les valeurs et les pratiques salafistes.

 

On aurait tort de minimiser ce facteur qui culmine dans les violences djihadistes, mais qui se construit lentement à travers des pratiques apparemment anodines qui n’aboutissent pas nécessairement à la violence. Les modalités de la révolte des groupes djihadistes doivent leur spécificité à l’influence accrue de ces courants idéologiques. Pour saisir leur différence avec l’islam vécu, rappelons que le wahhabisme était considéré à ses débuts comme une hérésie par la grande majorité des juristes sunnites.

 

Sous prétexte de ne pas alimenter l’islamophobie, certains considèrent ce courant idéologique comme étant une composante marginale, inoffensive, mais authentique de l’islam, le mettant du coup hors de portée de la critique légitime. Sa critique ne serait qu’un racisme déguisé envers les musulmans. Et c’est en effet parfois le cas ! Mais pas toujours. Cette approche apologétique ne permet pas de comprendre les dynamiques profondes qui sont à l’oeuvre dans le champ politique islamique et elle ne permet pas de combattre les dérives sectaires.

 

Réalité géostratégique

 

Le troisième facteur majeur est le facteur géostratégique. Ce sont des considérations géostratégiques qui ont amené les puissances néocoloniales à considérer que l’Arabie saoudite était leur meilleur allié arabe dans la région, que les talibans étaient des partenaires légitimes dans la lutte contre l’ex-Union soviétique, et que les mouvements djihadistes devaient être appuyés et armés pour faire tomber le régime syrien. Sans l’appui de la CIA et des services de renseignements européens durant les dernières décennies, les réseaux djihadistes ne seraient jamais parvenus au stade d’efficacité opérationnelle qu’ils ont atteint présentement. Mais ils ont outrepassé les limites qui leur avaient été fixées et se retournent maintenant contre les puissances occidentales qui les avaient aidés.

 

Ce sont ces trois facteurs qu’il faut considérer conjointement pour comprendre la violence djihadiste et pour la combattre.

9 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 26 mars 2016 09 h 17

    Le point de bascule

    Depuis Bruxelles, je tends à penser que toutes nos explications nous emprisonnent dans nos propres têtes. Que nous - les occidentaux - sommes « en dehors » de ce qui se passe dans le monde djihadiste.
    Bref, je lis ce texte intelligent en me disant que cette belle intelligence n'a plus de prise sur la réalité brute et brutale.
    Peut-être que la clé est entre les mains des femmes musulmanes...

  • Bernard Terreault - Abonné 26 mars 2016 09 h 26

    Utile réflexion

    Que ce soit M. Antonius ou quelques autres experts d'origine moyenne-orientale, leurs réflexions sont tellement plus pertinentes et "vécues" que celles de nos commentateurs et politiciens. Il fait bien de rappeler notre part de responsabilité. Je me souviens très bien comment dans les années 50 le Reader's Digest, par exemple, présentait l'Islam conservateur comme un rempart contre le communisme athée et un allié de l'Amérique -- à distinguer des mauvais Arabes comme les Palestiniens qui n'acceptaient pas la création d'Israël à leur dépend.

    • Hélène Paulette - Abonnée 26 mars 2016 11 h 16

      Ne pas oublier que les "mauvais Arabes" penchaient vers le socialisme monsieur Terreault, ce qui est la raison de leur mise à l'index....

  • Fernand Laberge - Abonné 26 mars 2016 09 h 53

    Combattre le djihadisme ? Vraiment ?

    Roosevelt (Quincy), Carter (Talibans), Reagan (Bin Laden /otages iraniens), W. Bush (Quincy II) et maintenant Hollande et sa légion d'honneur à l'Arabie Saoudite ont et continuent de suggérer (en toute inconscience ?) que le meilleur chemin vers l'influence était le totalitarisme à prétexte religieux. Voyez la sympathie toute en réserve à l'égard des emprisonnés, flagellés, décapités pour pacifisme...

    Faut-il s'étonner que d'autres empruntent le même chemin, y compris en réaction aux dictatures ainsi soutenues ? Avec à la clé l'avantage d'une simplification bien pratique pour certains des deux côtés (l'«ennemi musulman» ou le «mécréant», comme pour d'autres l'«ennemi juif»). Et la justification sécuritaire de bien des pouvoirs.

    Mahomet ? Plutôt Mohamed bin Abdelwahhab. Ou Sayed Kotb. Mais qui se soucie de ces nuances ?

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 26 mars 2016 10 h 04

    Excellent !

    Tout est dit dans ce texte.

    S’il y a un rapport évident entre la révolte sociale et les conditions socioéconomiques, cette relation n’est pas prouvée au sujet du terrorisme; Ossama Ben Laden était le fils d’un riche entrepreneur saoudien.

    Le terrorisme est une business. Sa source est idéologique comme le dit justement l’auteur, mais son importance est déterminée uniquement par l’argent.

    Dans les années 1970, le terrorisme à Paris était financé secrètement par l’Iran. De nos jours, tout le terrorisme international porte la signature de l’Arabie saoudite.

    Quant à l’État islamique, il jouit d’une grande autonomie financière depuis qu’il a fait main basse sur les réserves monétaires de la Banque d’Irak lors de la prise de Mossoul.

    On estime que ses avoirs seraient de l’ordre de trois-milliards de dollars, placés depuis dans des paradis fiscaux avec la complicité de banques libanaises.

    Cela signifie que la conquête militaire inévitable du califat ne règlera rien. L’ÉI n’a pas besoin de contrôler un territoire pour commettre des attentats terroristes. Avec sa défaite militaire, il deviendra une organisation clandestine, comme Al-Qaida.

    Pour combattre le terrorisme, il faudra aller à sa source, ce qui signifie le renversement de la dictature saoudienne. Or nos dirigeants sont loin de s’y préparer si on en juge par leur joie de lui vendre de l’armement…

  • Gilbert Troutet - Abonné 26 mars 2016 10 h 27

    Excellent article

    Votre article est une excellente analyse des facteurs qui contribuent à la violence des groupes djihadistes que nous avons vu se développer au cours des dernières années : exclusion sociale dans les pays d'accueil, mais aussi appui à des régimes comme l'Arabie saoudite qui propagent le salafisme pendant qu'on leur vend pour des milliards $ en armement, le Canada y compris. Et n'a-t-on pas vu dernièrement le gouvernement français s'agenouiller devant ces monarques d'un autre âge ?

    Vous avez raison de dire que « depuis une quarantaine d’années, le courant salafiste a été propagé à coup de milliards de dollars par des monarchies pétrolières, Arabie Saoudite en tête, pour asseoir la légitimité de leur pouvoir. Ces monarchies ont acheté l’allégeance des leaders religieux de nombreux pays musulmans, qui ont contribué ainsi à populariser et à normaliser les valeurs et les pratiques salafistes. » Tout ceci, en plus de l'invasion américaine de l'Irak, a contribué à la naissance de l'État islamique, qu'on prétend combattre aujourd'hui. Pendant ce temps, les marchands d'armes se frottent les mains.