Écoles privées et publiques, vers la ségrégation?

Le principal obstacle à la réussite est le déséquilibre qu’on a instauré dans les classes.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Le principal obstacle à la réussite est le déséquilibre qu’on a instauré dans les classes.

Le Devoir nous apprenait récemment que la FEEP réclamait sans ironie « sa part » d’un éventuel réinvestissement de l’État. Dans le contexte actuel, cette initiative laisse perplexe. Faut-il rappeler que c’est l’école publique qui tient le système à bout de bras, accueillant sans discrimination tous les enfants, comptant les sous pour optimiser ses services ? Une école québécoise dont le niveau de qualité a été maintes fois établi dans les tests internationaux. L’estimation du coût collectif de l’école privée est une polémique récurrente qui montre bien à quel point on peut omettre des chiffres importants, mais également l’analyse d’impacts.

 

Le Comité d’experts sur le financement, l’administration, la gestion et la gouvernance des commissions scolaires, créé par le gouvernement en 2014, a fait le même exercice. En prenant la peine de comparer le coût d’élèves équivalents, il en est arrivé aux chiffres suivants : 5471 $ par élève au public (même en incluant des milieux où la faible démographie tire le coût à la hausse, mais où il n’y a pas de privé de toute manière), tandis que la subvention au privé se situe à 4090 $. La Commission de révision permanente des programmes, souvent citée en référence par les partisans du privé, en arrivait respectivement à 8520 $ (en incluant le coût majeur d’élèves handicapés et en difficulté) et 4068 $. On voit à quel point le calcul peut être mal fondé.

 

Le Comité d’experts a donc conclu que le privé est subventionné à hauteur de 75 %. L’entière élimination de ces subventions se ferait à coût nul même si les trois quarts de ces élèves passaient au public, et un gain n’importe où en deçà de cette proportion. Et ce, à partir d’un chiffre qui ne comprend même pas la valeur des avantages fiscaux ni les importantes économies d’échelle que suppose le transfert d’élèves à des écoles existantes. Ni même les coûts engendrés actuellement, comme le souligne le Comité, par la concentration inefficiente d’élèves à risque et ses impacts à long terme sur les besoins de services sociaux de toutes sortes. Rappelons qu’en Ontario, ce soutien est quasi inexistant.

 

Dans une recherche datant de 2007, le chercheur Vermot-Desroches situe ainsi le revenu familial des enfants du privé en 2005 : 32,3 % de 110 000 $ et plus ; 28,4 % entre 70 000 $ et 109 999 $ ; 31,2 % entre 30 000,00 $ et 69 999 $; 6,34 % de 30 000 $ et moins. Toujours selon lui, le revenu familial de l’ensemble des familles québécoises, en 2001, se partageait ainsi, à l’inclusion de celles qui inscrivent leur enfant au privé : 27,2 % de 75 000 $ et plus ; 50 % entre 30 000,00 $ et 74 999 $; 22,8 % de 29 999 $ et moins. Cette comparaison parle d’elle-même. Les membres de ce regroupement devraient donc faire comme toute entreprise désirant couvrir ses dépenses : augmenter leurs revenus autonomes. Il s’agit d’ailleurs du meilleur moyen d’assumer leurs responsabilités sociales, comme ils disent vouloir le faire.

 

Cela dit, de tels calculs sont secondaires au regard de la gravité des enjeux en présence. Pensons-y : au Québec, 21 % des enfants fréquentent désormais le secondaire privé, jusqu’à 42 % (MEESR, 2015). En 1970-1971, cette proportion était de 5 %, comme la moyenne canadienne actuelle… En ajoutant ceux qui vont dans des projets particuliers, c’est donc dire que la moitié des élèves ont désormais quitté la classe ordinaire dans la majorité des milieux.

 

Pourtant, la littérature scientifique récente démontre qu’à élève égal, les deux réseaux font aussi bien, leurs écarts étant « systématiquement imputables à deux facteurs : les élèves qui fréquentaient des écoles secondaires privées étaient plus susceptibles d’avoir des caractéristiques socioéconomiques positivement associées au succès scolaire et d’avoir des pairs dont les parents avaient fait des études universitaires » (Statistique Canada, 2015). Elle montre également que la concurrence scolaire n’améliore pas le taux de réussite global tout en accroissant les inégalités sociales (OCDE, Schofield, Ben Ayed, Hirtt, etc.), ce qui a évidemment des conséquences à long terme.

 

Le Comité d’experts a d’ailleurs retenu, après une vaste recension des écrits, que « favoriser l’hétérogénéité des classes et des établissements apparaît donc comme un moyen peu coûteux d’améliorer l’efficience d’un système scolaire, alors que la pratique du placement sélectif des élèves dans des classes ou des écoles différentes sur la base de leurs résultats scolaires, résultats qui sont intimement liés à leur origine sociale, entraîne des coûts supplémentaires dus à la concentration d’élèves à risque dans les mêmes groupes ».

 

Le principal obstacle à la réussite est le déséquilibre qu’on a instauré dans les classes, qui fonctionne comme un cercle vicieux dont les conséquences indéniables auront des coûts en éducation, en santé et en services sociaux. Surtout, il nous interpelle quant à l’expérience que nous faisons vivre à nos enfants, en particulier aux plus vulnérables. Comment peut-on laisser notre système glisser vers une forme de ségrégation d’une autre époque : une moitié favorisée désormais séparée de l’autre, comme dans certains pays du Tiers-Monde ?

 

Ce qui se trouve réduit à un dilemme parental devrait avant tout se poser comme un choix collectif cohérent, lucide et courageux, centré sur une mission vitale : offrir à chaque enfant des chances équivalentes de s’instruire. La question n’est pas simple et ne devrait pas être analysée de manière simpliste. Pour accroître réellement la réussite scolaire au Québec dans des conditions d’apprentissage dont nous n’aurons pas à rougir, il est temps, plus que jamais, de remettre en question l’utilisation privée des goussets de l’État. À la lumière de la réalité actuelle et non de décisions prises il y a un demi-siècle.

Le déclencheur

« Une étude commandée par la Fédération des établissements d’enseignement privés (FEEP) conclut qu’une réduction du financement public des écoles privées subventionnées se traduirait par une augmentation des coûts pour l’ensemble du système d’éducation québécois. »

« Le secteur privé veut sa part du réinvestissement promis », Le Devoir, 4 février 2016
  • Dominique Cousineau - Inscrite 18 février 2016 07 h 44

    Et tant pis pour l'égalité des chances...

    Le financement public de l'école privée: une façon de faire qui nous coûte cher socialement et économiquement puisqu'elle nuit à la réussite de l'ensemble des élèves. On veut améliorer la réussite des élèves québécois? On le veut vraiment? Alors il faudrait mettre fin à la ségrégation basée sur le statut social et économique ainsi que sur les résultats scolaires (fortement corrélés aux premiers, d'ailleurs). Mais puisqu'on ne s'attaque pas à cette vache sacrée, malgré l'évidence des enjeux et de la recherche, je conclus que non, l'égalité des chances et l'amélioration de la réussite de tous les élèves ne tient pas réellement à coeur aux Québécois.

    Je veux dire... Les gestes parlent plus fort que les mots, non?

  • Bernard Terreault - Abonné 18 février 2016 08 h 46

    Indice malsain

    Que l'école privée primaire et au secondaire soient si populaires au Québec est vraiment un fait préoccupant, sinon malsain. C'est typique des pays sous-développés, alors que c'est rare dans les pays avancés d'Europe et d'Amérique du Nord, dont nous prétendons faire partie. Cela signifie que notre bourgeoisie ne fait pas confiance à l'école publique, et/ou veut isoler ses enfants des "mauvaises influences". Mais peut-être que leurs enfants pourraient aussi avoir une "bonne influence" sur les autres enfants de famille au statut un peu moins élevé ?

  • Jacques Leduc - Inscrit 18 février 2016 09 h 07

    Le privé dans l'école publique

    Bravo et merci pour cette opinion pertinente et bien documentée. Pour ajouter à ce débat, un mot sur la privatisation du public: les projets particuliers ( programmes d'éducation internationale, arts, sports, etc ). Depuis leur apparition dans la sphère du système public afin de contrer l'exode vers le privé, les commissions scolaires, les écoles même, voient cette forme de ségrégation s'étendre à la vitesse grand V.

    À l'école secondaire publique de ma conjointe, 2 classes par niveau offrent le PEI. Ce projet particulier rogne sur les effectifs des écoles secondaires voisines, écrème les clientèles des classes régulières de son établissement, qui se voient désormais composées en très grande partie d'élèves moyens et faibles, en plus d'élèves provenant de la fermeture de groupes spécifiquement dédiés à des problèmes d'apprentissage.

    Dans cette école publique, on y retrouve donc des groupes qui s'apparentent en tous points à l'école privée, avec bien sûr, cette intention noble de justement contrer l'exode du public vers le privé. Activités théâtre, voyages, sorties, projets humanitaires, exclusivement pour le PEI. Ségrégation donc, mais qui comporte son lot de contradictions néfastes et pour les élèves, et pour les professionnels.

    On y retrouve systématiquement des jeunes dont les revenus par famille sont supérieurs. Pourquoi fréquenter une école privée quand le public offre de si belles conditions?

    Ma conjointe quittera sous peu son poste, usée, épuisée par le poids de 33 ans d'enseignement, de bénévolat dans son école. Aimée et respectée par ses jeunes du régulier, et par ses collègues également, cette enseignante a toujours refusé les tâches d'enseignement au PEI, par respect pour un système d'enseignement public pour tous les élèves. Même si on lui a offert d'aller "d'alléger" sa tâche en allant enseigner au PEI.

    Alors oui pour la disparition des subventions à l'école privée québécoise alors que le système public suffoque financièrement. Et oui au

    • Bernard Terreault - Abonné 18 février 2016 11 h 49

      Mais contrairement à vous, et malgré mon oipinion exprimée ci-haut, je crois qu'il y a place pour les programmes spéciaux ou même élitistes dans le système public. Qu'on donne aux plus doués des défis à leur mesure. Les plus fameuses écoles publiques, ou programmes plus spéciaux dans une même école, européennes ou américaines sont gratuites, mais exigeantes ! On accepte l'élitisme dans le sport, pourquoi pas dans les sciences ou les lettres ?

  • Jacques Lamarche - Abonné 18 février 2016 13 h 04

    Discrimination scolaire accélérée et mal de société!

    Le Québec est confronté à un mal particulier, singulier, dont est épargné presque tout l'Occident. L'école publique est boudée, tant sa réputation a été malmenée. Pourtant, en dépit d'une clientèle moins douée ou moins fortunée, elle a pu atteindre des rendements comparables à ceux du privé.

    Les préjugés contre l'école publique sont bien ancrés. Ils proviennent d'un dénigrement massif à compter de la fin des année '70. Ils ne sont aucunement fondés, mais sont tenaces. Ils ont bien résisté à quelques timides interventions pour la réhabiliter!

    Le choix de l'école ou d'un programmes spécial se fait en fonction de l'intérêt immédiat de l'enfant, sans considération aucune pour l'efficience du système scolaire et encore moins pour les conséquences sociales à long terme!

    L'école, facteur d'identité et de cohésion, est en bonne voie de couper la société québécoise en deux, de créer des clivages qui amènent divisions et incompréhensions, de former des groupes de mentalités opposées qui se font des misères au lieu de partager.

    La fraternité se cultive à l'école; elle doit donner l'exemple de ce que doit être l'ÉGALITÉ et le respect des différences! Sont bien visibles déjà les dégâts; le sens de la solidarité s'est drôlement effrité depuis un certain nombre d'années!

    A mon sens, c'est le plus grave problème auquel le Québec est confronté! Son intégrité est menacée! Divisé, morcelé, il perd de la vitalité. L'unité faisait sa force!!





    Deux

  • Sylvain Auclair - Abonné 18 février 2016 16 h 21

    Un autre effet

    Comme la très grande majorité des dirigeants politiques et économiques envoient leurs enfants à l'école privée, ils n'ont que peu d'intérêt à améliorer l'état de l'école publique, comme des jeunes se préoccupant peu de leur épargne-retraite ou de l'état des CHSLD...