La compétence avant le récit

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

« Je sais pas si tu vas me “craire”, mais on vit dans un pays qu’y a déjà été habité par des géants. » Ainsi commence un cours d’histoire raconté par un enseignant « fredpellerinisé ». Rien de plus agréable à entendre. On a 15 ans, on s’assoit et on écoute. On se fait raconter l’histoire de ce que le Québec est devenu. De grands personnages, quelques femmes utiles, les bons, les méchants et tout ça d’un seul point de vue. Et voilà, on pense qu’on aura ainsi programmé de bons citoyens québécois, attachés à leur culture. Mais la réalité, c’est qu’une fois qu’elle aura fait rêver un peu les élèves, cette histoire, ils l’oublieront, ou du moins, n’en garderont qu’un vague souvenir. Car avouons-le-nous, dix ans après avoir vu un spectacle de Fred Pellerin, nous gardons le souvenir d’une agréable soirée, mais, soyons honnêtes, nous avons perdu le fil de l’histoire de Saint-Élie-de-Caxton quelque part entre les broches à tricoter de notre quotidien.

Enseigner ainsi l’histoire, c’est admettre qu’un joueur de violon apprend à jouer en regardant un maître de l’archet s’exécuter (Christian Laville). C’est nier toutes les compétences intellectuelles que l’on développe en pratiquant l’histoire comme un historien le fait. C’est surtout affirmer que les évaluations ne reposeront que sur une mémorisation boulimique qui se fera un devoir de tout régurgiter le jour de l’examen pour ne laisser qu’une amertume envie de ne pas recommencer. C’est admettre que la Révolution tranquille, c’est Jean Lesage. Or, la Révolution tranquille ne s’est pas faite grâce à lui, mais elle s’est faite avec lui. Il l’a incarnée, certes. Mais il ne l’a pas provoquée. L’histoire sociale permet de comprendre que les hommes qui ont marqué l’histoire, aussi grands veut-on les voir, ont été ce qu’ils ont été parce qu’ils appartenaient à une société. Une société où les groupes différents qui la composent ont des interprétations différentes des faits historiques et de leurs répercussions. Quand Dumont (1992) et Lanctôt (1964) ne donnent pas la même version de l’origine des Filles du Roy, ce n’est pas que l’un mente et que l’autre détienne la vérité. Et enseigner l’histoire ainsi, en admettant des perspectives différentes, c’est admettre que l’histoire est un construit social. Un construit. Pas un livre saint.

Matière à part

C’est étrange comme l’enseignement de l’histoire n’a pas le même traitement que celui des mathématiques, des sciences. Effectivement, il n’y a personne qui monte aux barricades pour médire contre le fait qu’une fois adulte, on oublie ce que sont les sinus et les cosinus. On oublie même parfois Pythagore. Le pauvre. Mais est-ce de savoir toujours calculer l’aire des parallélogrammes qui importe ou d’avoir développé des compétences intellectuelles qui permettent à tous, et non seulement aux quelques élèves qu’un prof aura réussi à convaincre au cours de sa carrière de devenir « mathémateux », d’avoir une logique, un sens du raisonnement, une rigueur scientifique ?

Mais voilà, les mathématiques et les sciences ne sont pas associées à notre identité collective. L’histoire oui. Et pour cette identité, nous sommes prêts à sacrifier les outils cognitifs qu’apporte la pratique de l’histoire au prix d’une appartenance sociale. L’enjeu est clair : savoir penser, critiquer la société ou lui appartenir, l’aimer, l’admirer. Certains diront que l’enseignement de l’histoire peut permettre les deux. Moi, je dis que je peux aimer et admirer la société à laquelle j’appartiens lorsque je peux la critiquer, la penser. Ce n’est pas le rôle de l’enseignement de l’histoire que d’entretenir les mythes fondateurs de notre identité. L’enseignement de l’histoire doit justement aller au-delà de ça. Il doit développer une pensée critique qui permet de construire l’identité.

Fred Pellerin est un maître conteur. Ses histoires nous permettent de passer un bon moment. Mais concevoir les cours d’histoire ainsi, c’est admettre que les élèves ne passeront que de bons moments. Pour définir une société, ça prend plus que de bons moments.

Le déclencheur

« Les élèves du secondaire n’ont pas comme préoccupation première de décortiquer scientifiquement la matière en se souciant des données quantifiables de l’histoire économique et sociale. Ces élèves veulent d’abord qu’on leur raconte une histoire. Non pas une fable, non pas une légende, mais leur histoire devenue vivante grâce aux vertus du récit. Cette histoire ne vise pas à évacuer tout le contenu économique et social, au contraire, il doit impérativement être évoqué, expliqué et analysé afin que le récit puisse s’inscrire dans la vérité du passé. Autrement dit, nous devons préserver les acquis de l’histoire économique et sociale, mais revenir à l’histoire-récit, celle qui captive, celle qui fait naître un imaginaire véritable dans l’esprit de nos élèves. »

— François-Xavier Delorme, «Enseignement de l’histoire : à quand le récit ?», Le Devoir, 6 février 2016
28 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 11 février 2016 01 h 07

    l'Histoire

    une sociétée vivante avec ses mythes et ses croyances sinon il n'y a pas d'histoire, l'histoire c'est le comportement de tous et chacun meme si on veut nous faire croire que ce sont les rois qui l'a font, l'histoire ce sont les grands mouvements des hordes, certains diront des hardes en quête de nourriture., un des exemples intéressants c'est la recherche de la route des Indes, tous ce qu'elle a mobilisée comme énergie et comme disent certains historiens les développements colatérales voila selon moi la magie de l'histoire, les développements colatérales, on recherche Pierre et on trouve Jacques

  • Jacques Lamarche - Abonné 11 février 2016 03 h 53

    L'histoire, c'est ce qui reste dans le coeur! Pour toujours!

    L'enseignement de l'histoire livré en pièces détachées, de façon désincarnée et aseptisée, qui néglige le récit qui soulève l'émotion, qui ne rejoint pas le coeur des motivations des pionniers de la nation, qui oublie les petits gestes courageux du quotidien qui créent les sentiments d'affection, si cet enseignement reste froide et cécébrale, l'histoire n'aura été pour la plupart qu'une épreuve scolaire, pour les autres un pédant sujet de discussions! Le coeur doit être touché, sinon l'objectif de relier le présent au passé aura été raté!

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 11 février 2016 11 h 25

      Le prof qui représente nos ancêtres comme des géants se fourvoie tout autant. Ce n’étaient que des gens ordinaires qui faisaient des choses de leur époque. Qu’est-ce que tu fais devant une forêt quand tu y veux un village ? Tu prends une hache et tu buches ! Ça ne prend pas un géant, ça prend juste un homme qui ne peut faire autrement.

      On peut bien s’extasier devant les pyramides, mais les gars qui y ont monté les pierres ne le voyaient pas du même œil.

      Le problème est toujours le même : On se met «au centre», mais on n’est pas «au centre» on est «au bout»… temporairement. Y a des gens qui se demanderont dans 200 ans «Mais voulez-vous bien me dire comment ils ont fait pour vivre là-dedans ?» Eux aussi vont être «au bout».
      L’Histoire est un animal qui ne «fini jamais».

      Bonne journée.

      PL

  • Claude Bariteau - Abonné 11 février 2016 04 h 59

    Une pensée critique, bien sûr.

    Je ne suis pas historien, mais anthropologue. Ma carrière durant, j'ai plongé dans l'histoire pour comprendre les comportements. À mes yeux, c'est essentiel.

    Cette plongée, je l'ai poussé à fond pour décoder l'histoire qui a marqué les populations qui habitent le territoire du Québc. Je voulais comprendre. Et comprendre n'a rien à voir avec le développement « d'une pensée critique qui permet de construire l'identité ». C'est plutôt associé à un manque de compréhension.

    Pour que ce manque de compréhension surgisse, rien de mieux qu'un approfondissement de thèses opposées. Non pour conclure que l'histoire est un construit social. C'est connu. Mais pour aller plus loin que les thèses opposées. Pour découvrir ce qui fait avancer les connaissances.

    J'approfondis actuellement ce qui a marqué l'histoire politique sur le territoire du Québec pour mieux comprendre comment s'est fondée et s'active la Province de Québec. Je découvre des choses qui m'amènent à des constats inédits, surtout, dirais-je, à une mise en contexte génératrice d'une prise de conscience de la notion de pouvoir comme élément incontournable de la notion d'identité.

    C'est ça la différence entre chercher à comprendre et développer une pensée critique. Développer une pensée critique vise à faire des nuances et relativiser les construits. Chercher à comprendre ouvre à la découverte.

    Il me semble qu'enseigner l'histoire en misant sur la compréhension et l'approfondissement inciterait les étudiants et les étudiantes à devenir curieux et désireux de mieux connaître la société dans laquelle ils vivent, mais aussi dans l'univers aus sein duquel cette société existe.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 11 février 2016 11 h 41

      Et M. Bariteau, avez-vous «découvert» votre «place» dans le long défilé d'humains qui vous ont précédés ? Voyez-vous le «lien ininterrompu dans cette chaine d'eux vers vous» ? L’anthropologie c’est de l’Histoire. Vous vous êtes sûrement rendu compte que vous êtes descendants direct de personnes qui ont fait des choix positifs de vie. Un seul parmi ceux-là qui ne l’aurait pas fait et «vous» n’y êtes plus. Qu’est-ce qu’ils ont fait, comment ils ont vécu qu’ont-ils affronté ? Ça c’est l’Histoire. Comment étaient-ils ? Ça c’est de l’anthropologie.

      Avant d’essayer de «construire des esprits critiques» comme l’auteure de la lettre, il serait bien de les «informer» comme vous l’avez fait pour vous-même (et moi aussi).
      Avant de «se faire une tête», c’est bien de la meubler.

      Bonne journée.

      PL

    • Claude Bariteau - Abonné 11 février 2016 15 h 51

      Monsieur Lefebvre,

      j'ai plutôt découvert que je n'avais pas grand place dans les lectures du Québec d'aujourd'hui, car, comme ceux et celles qui m'ont précédé et ceux et celles qui s'y sont ajoutés, l'exercice du pouvoir, qui devrait être celui du peuple, se fait au-dessus du peuple, ce qui est une constante historique.

      Une constante qui a pour effet de pousser hors de l'histoire les gens du peuple pour qu'elle devienne celle des dirigeants, élus ou non.

      S'agissant, puisque vous me le demandez, des personnes qui m'ont précédé, je sais depuis longtemps de qui je proviens. Et je sais aussi qu'elles ont cherché, probablement comme vous et moi, à détenir plus de contrôle sur les décisions politiques qui les concernent.

      C'est d'ailleurs ce qui m'a motivé à comprendre ce qui s'est passé et à chercher comment assurer ce contrôle. Chercher à comprendre développe la curiosité, car elle met le focus non sur l'histoire des faits et gestes, mais ce qui les a engendrés.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 11 février 2016 18 h 00

      Seriez-vous d'accord pour dire que ces jeunes qui nous suivent avaient la chance de s'intéresser à ce qui nous a intéressé, ils porteraient la même attention aux décisions qui les regarde ? Ne seriez-vous pas d'accord pour dire que de les tenir dans l'ignorance de «qui ils sont» crée la situation qu'ils sont désintéressés ? Et que moins ils en savent, plus le pouvoir leur passe par-dessus la tête ? Ne dit-on pas «l'information est le pouvoir» ? Alors, pour distribuer le pouvoir, il n'y a qu'une solution : Distribuer l'information.
      L'Histoire n'est pas «finie».

      PL

  • Louis Jean Rousseau - Abonné 11 février 2016 07 h 05

    La compétence avant le récit

    On s'attendrait de quelqu'un qui se prononce sur un sujet d'histoire qu'il ait un minimum de rigueur. Chantal Rivard aurait pu vérifier le nom des auteurs de livres sur les filles du roi. Elle aurait ainsi découvert que ce n'est pas « Dumont » qui a publié un livre sur ces femmes en 1992, mais bien Silvio Dumas. Je suis bien placée pour le savoir, ce Dumas était le frère de mon grand-père.
    Michèle Dumas

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 11 février 2016 11 h 59

      «Ce Dumas était le frère de mon grand-père.»
      Voyez-vous l'avantage de «connaitre son histoire» ? C'est ça ! On entre en relation directe avec le passé. L'Histoire devient «personnelle».

      Moi… si j’étais prof d’histoire, je ferais un grand tableau avec les évènements, les dates, les lieux et les personnages connus et je demanderais à mes élèves de faire leur arbre généalogique et placer leurs ancêtres v/v les dates et les lieux. On ne sait jamais, peut-être que l’un d’eux était chum avec Champlain, ou Desgroseiller. Ils n’ont pas vécu en vase clos ces coucous-là. Et les évènements ne sont pas arrivés qu'à eux-seuls, y avait du monde autour. Y avait des rameurs dans les canots de Lavérendry.

      Si tu sais que ton grand-père y était, peut-être que ça t’intéresserait un peu plus (comme c’est le cas pour vous madame).

      PL

  • Guy Lafond - Inscrit 11 février 2016 07 h 40

    Je suis d'accord.


    (Un Québécois à pied et à pied d'oeuvre à Ottawa)