Quand la violence policière tue

La violence gratuite causant un décès à la suite d’une intervention policière est simplement révoltante.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La violence gratuite causant un décès à la suite d’une intervention policière est simplement révoltante.

Dans mon travail quotidien aux urgences pédiatriques, je vois les effets néfastes des diverses formes de violence structurelle — capitaliste, coloniale, patriarcale, hiérarchique — sur les jeunes. Les impacts de cette violence systémique sur la population m’ont poussé à militer dans des mouvements pour la justice sociale, notamment contre la violence et l’impunité policières.

Donc, lorsqu’une amie m’a informé que son cousin, Brandon Maurice, un adolescent de Maniwaki, avait été tué par balle par un agent de la Sûreté du Québec (SQ) tôt le matin du 16 novembre, j’étais sous le choc, et enragé. La violence gratuite causant un décès à la suite d’une intervention policière — que la victime soit jeune ou plus âgée — est simplement révoltante.

Le décès de Brandon est passé presque inaperçu dans les médias. Pourtant, un jeune de 17 ans tué par la police dans le cadre d’une intervention routière banale est une nouvelle qui mérite d’être relayée, surtout lorsqu’on considère l’historique de violence policière au Québec, où plus de 50 personnes (marginalisées pour la plupart) sont mortes dans le contexte d’interventions policières depuis 2005.

Que l’enquête entourant la mort de Brandon soit confiée au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) n’est rien de moins que scandaleux ! Ces enquêtes étant foncièrement partiales, nous risquons de ne jamais savoir ce qui s’est réellement passé. Pour quelle raison la police est-elle intervenue ? Pourquoi avoir entamé une poursuite policière ? Pourquoi le policier a-t-il dégainé son arme ? Pourquoi a-t-il tiré ? Lorsque Bruno Jolivette, l’oncle de Brandon, affirme qu’on « est censé avoir des gens pour nous protéger, pas pour nous tuer ! », la question qu’il soulève est : « Qui nous protège de la police ? » La famille et les amis de Brandon ont probablement beaucoup d’autres questions méritant des réponses claires. Bien que celles-ci ne ramèneront pas Brandon à la vie, leur absence ne rajoutera que de la rancoeur à leur deuil. Une enquête publique indépendante et transparente serait un point de départ.

Dix ans plus tard

Le décès de Brandon est survenu presque dix ans jour pour jour après le décès d’Anas Bennis, un jeune homme de 25 ans tué par le SPVM dans le quartier de Côte-des-Neiges, le 1er décembre 2005. Les plaies pour une famille commencent à peine à cicatriser que le cauchemar d’une autre commence.

Je fus engagé dans la Coalition Justice pour Anas durant sa campagne publique (2007-2012). La famille Bennis demandait simplement une enquête publique, exhaustive et indépendante pour éclaircir les circonstances mystérieuses entourant le décès d’Anas afin qu’elle puisse faire son deuil. En guise de réponse, elle s’est butée constamment à un traitement méprisant. Après une campagne publique acharnée, une enquête du coroner fut octroyée en 2008. Elle s’est déroulée en 2011, mais seulement après que la Ville de Montréal et la Fraternité des policiers et policières de Montréal ont échoué à la faire annuler en cour !

Cependant, l’enquête du coroner n’a jamais remis en question l’enquête policière menée par le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ). Les agents impliqués n’ont pas été contre-interrogés sur leur version des faits. De plus, la coroner n’a jamais pris en considération le rôle potentiel joué par le profilage racial et religieux dans l’action des policiers.

Pourtant, la procédure d’enquête appliquée au Québec lors d’incidents impliquant des policiers a été maintes fois critiquée pour son manque d’impartialité, d’imputabilité, de transparence et de crédibilité, notamment par la protectrice du citoyen du Québec. L’omertà qui existe au sein des forces policières rend futiles leurs enquêtes et n’assure en aucun cas que justice soit rendue. Le SPVM, le SPVQ et la SQ sont les corps policiers chargés des enquêtes sur les incidents de décès impliquant la police au Québec ; ils ne sont pas des exceptions à cette tendance.

L’enquête policière du SPVM à la suite du décès, l’année passée, de Nicholas Thorne-Belance, âgé de 5 ans, illustre cette réalité. Nicholas était avec son père en voiture quand ils ont été happés par une autopatrouille banalisée de la SQ roulant à une vitesse deux fois supérieure à celle permise. Initialement, aucune accusation n’a été portée. L’impunité inhérente à cette décision a soulevé la colère de la famille et l’indignation de la population. Le mandat de réviser l’enquête a été confié à un comité sans policiers, ce qui a éventuellement abouti à une accusation criminelle contre le policier fautif.

Plusieurs croient que le Bureau d’enquête indépendant (BEI) — créé en 2012, mais toujours inactif — est une solution. Cependant, le BEI a des lacunes, notamment le fait que d’anciens agents de la police feront partie des équipes d’enquête.

Enjeu de santé publique

Nous devons avoir une tolérance zéro pour les bavures policières. Le prix à payer — la vie humaine — est trop cher. Le milieu militant qui lutte contre la violence policière a soulevé depuis des années les impacts que celle-ci a sur les individus et les communautés marginalisés. Plusieurs prônent carrément le désarmement des forces policières dans une optique de justice sociale.

Les réalités économique, politique et sociale ont des impacts tangibles sur la santé, le bien-être et la dignité. Aux États-Unis, le mouvement Black Lives Matter a poussé des intervenants à voir la violence policière comme un enjeu de santé publique. Nous devons entamer cette discussion ici, afin que les contextes économique et sociopolitique dans lesquels les interventions policières se déroulent soient abordés. Plutôt que de se fier à des enquêtes policières bidon, notre société pourrait mieux prévenir les bavures policières en cernant la violence structurelle et les injustices systémiques en amont et en s’y attaquant. On ne peut tout simplement pas se permettre que des jeunes comme Anas Bennis, Nicholas Thorne-Belance, Brandon Maurice et beaucoup trop d’autres continuent de mourir aux mains de la police.

5 commentaires
  • Guy Lafond - Inscrit 12 décembre 2015 02 h 24

    Couronne et autorité


    Excellente réflexion qui mérite l'attention de la Couronne!

    J'ai moi-même été frappé par un policier sans aucune raison valable en février 2015. J'ai par la suite voulu dénoncé ce geste à la Cour municipale d'Ottawa lorsque que je contestais l' avis d'infraction que m'avait remis ce policier. Impossible. Le juge a "passé l'éponge" et l'affaire a été classée sans aucune possibilité de témoigner à propos de la violence policière.

    Par la suite, à la Cour supérieure de l'Ontario, j'ai perdu tous mes droits sur mon enfant à cause de l'influence qu'a excercé contre moi le Service de police de la ville d'Ottawa.

    Et pendant que le sénateur Patrick Brazeau est lavée des accusations de violence conjugale et de possession de drogue par un autre juge en Ontario, je perds ma cause de divorce à la Cour supérieure de l'Ontario et je suis requis de payer les frais de l'avocat de la partie adverse qui s'élèvent (dit-il) à 82,000.00$.

    Mais que se passe-t-il donc en Ontario?

    L'omertà n'existe pas seulement qu'au Québec.

    (Un Québécois à vélo à Ottawa)

  • Richard Bérubé - Inscrit 12 décembre 2015 08 h 40

    Qui enquêtent sur les bavures médicales qui causent la mort!

    Lorsqu'il y a mort suite à des actes médicaux innappropriés qui enquêtes, le Collège des médecins si je me rappelle bien...est-ce que ses conclusions sont favorables aux médecins impliqués...dans le cas des incidents tragiques impliquant des policiers, pourquoi devraient-ils être trouvés coupables en partant...c'est désolant pour la mort du jeune Maurice mais qu'avait-il fait pour qu'il soit abattu....sûrement quelque chose qui nécessitait l'usage d'une force léthale....dans leur texte les auteurs démontrent une malhonnêteté intellectuelle inadmissible de la part d'au moins un membre d'un ordre professionel soit le médecin....je ne crois pas que tous les 50 personnes décèdées suite à des actes policiers soient toutes des victimes anodines...il faut faire preuve d'un meilleur jugement lorsque l'on occupe une telle position comme le fait Shaeen-Hussein....car la prochaine fois qu'il sera impliqué dans la mort d'un jeune patient la même rigueur de jugement accusateur pourrait lui être servie...

    • Johanne - Abonnée 12 décembre 2015 21 h 06

      Je déplore le ton de votre réplique
      adressée au courageux auteur de cette lettre,
      Monsieur Bérubé;
      elle sent l'intimidation à plein nez.

      Et la comparaison avec ce qui se passe
      chez les médecins,
      n'a pas valeur probante;
      un conflit d'intérêt n'en justifie pas un autre.

      De tout temps,
      les ordres professionnels
      font la pluie et le beau temps, au Québec,
      en protègeant bec et ongles leurs membres,
      et cela, malgré le fait que le Code des professions
      les enjoigne formellement
      de défendre l'intérêt du public.

      Si tel n'était pas le cas,
      les firmes d'ingénieurs se seraient auto-régulées
      depuis belle lurette
      et on n'aurait pas eu besoin d'instituer
      une commission d'enquête sur la collusion
      et la corruption
      pour examiner les liens incestueux
      entre elles et le pouvoir politique.

  • Pierre Valois - Abonné 12 décembre 2015 09 h 33

    Tuer l'homme et immobiliser la bête

    Deux événements récents, soit la mort, au centre-ville de Montréal d'une personne déficiente mentale et armée d'un marteau, et celui plus récent, celui de Chicago, d'un adolescent armé d'un couteau m'amène à refaire une suggestion que j'ai déjà faite en ces pages, soit celui de doter les forces policières du même équipement dont se servent les biologistes et les techniciens de la faune pour immobiliser tant tous les gros gibiers (cerf, orignal, caribou), que la petite faune, même ailée. Soit le filet.

    Pour ceux qui ont déjà un reportage sur la capture d'un caribou à l'aide d'un fusil à filet, tous devront convenir que la bête, même fuyant au grand galop, est stoppée sur le champ, sans apparemment la blesser, enchevêtrée dans les mailles du filet.

    Ce ne serait pas la solution à tous les cas. Dans les deux cas précédents cités, l'usage d'un tel dispositif aurait immobiliser à distance les teneurs d'armes.

    Alors pourquoi tuer l'homme et immobiliser la bête?

    Un homme vaut bien un caribou...alors pourquoi ne pas en faire l'essai rigoureux afin d'en vérifier l'efficacité.

  • Pierre Fortin - Abonné 13 décembre 2015 13 h 19

    Dilemme


    « l’historique de violence policière au Québec, où plus de 50 personnes (marginalisées pour la plupart) sont mortes dans le contexte d’interventions policières depuis 2005. »

    Le constat parle de lui-même; c'est trop et c'est inacceptable! Et une question troublante, voire choquante, finit par s'incruster :

    Devant le nombre élevé de ces dérapages qui n'entraînent que très rarement un blâme et encore moins de responsabilité criminelle à un degré ou à un autre, n'est-on pas en train d'établir, sans le vouloir explicitement, une jurisprudence qui à la longue confère aux policiers un certain « droit de tuer »?