Les revues francophones abandonnées par Québec

Vingt-huit des 56 revues recommandées pour financement lors du plus récent concours ne recevront aucune subvention du Québec, ni cette année ni l’an prochain.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Vingt-huit des 56 revues recommandées pour financement lors du plus récent concours ne recevront aucune subvention du Québec, ni cette année ni l’an prochain.

Lettre adressée à M. François Blais, ministre de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Sylvie Barcelo, sous-ministre de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et Rémi Quirion, Scientifique en chef, Fonds de recherche du Québec (FRQ)

 

Madame, Messieurs, alors que Le Devoir du 31 août faisait état de la récente sortie de l’illustre physicien québécois Pierre Demers concernant le combat de sa vie de centenaire pour la science en français, les directions de 28 des 56 revues scientifiques s’étant qualifiées dans le cadre du dernier concours des Fonds de recherche du Québec (FRQ) venaient d’apprendre qu’elles ne recevraient aucun financement du Québec. Cette décision met en péril l’existence de 28 revues scientifiques québécoises.

 

Tout comme le monde des médias écrits, mais à une échelle nettement plus réduite évidemment, le milieu de la publication scientifique a connu des bouleversements considérables au cours des dernières années. Le développement des outils sur la toile a complètement modifié les pratiques de diffusion des savoirs. Ainsi, l’accès en ligne aux revues scientifiques s’est largement répandu depuis le début des années 2000. De plus, de récents projets de numérisation rétrospective ont permis de donner une seconde vie à de nombreux articles difficilement accessibles et publiés il y a 15, 30 ou même plus de 100 ans.

 

Au Québec, la mise en place du consortium Érudit en 2004 a assurément propulsé les revues québécoises, contribuant ainsi largement à leur reconnaissance dans les milieux scientifiques nationaux et internationaux. Des revues qui avaient un tirage papier de moins de 500exemplaires au début des années 2000 sont maintenant consultées par plus de 50 000 « visiteurs » provenant du monde entier ; dans les pays de la Francophonie d’abord, mais également dans les milieux scientifiques francophiles des États-Unis, d’Europe et d’Asie. Véritable succès québécois dans le monde scientifique francophone, Érudit rend actuellement accessibles en ligne les contenus de plus d’une centaine de revues savantes.

 

Le financement des revues québécoises

 

Si le consortium Érudit a permis un rayonnement international sans précédent de la production scientifique québécoise, il a aussi conduit les directions des revues à revoir l’organisation de leur financement. Largement encouragées à offrir leur contenu en ligne le plus rapidement possible et gratuitement, les directions de la plupart des revues québécoises ont vu leurs faibles revenus des ventes fondre et sont devenues de plus en plus dépendantes des subventions des organismes gouvernementaux.

 

Le programme québécois « Soutien aux revues scientifiques », qui existe sous différentes appellations depuis les années 1990, représente, pour les revues scientifiques du Québec, le principal outil d’appui financier. La lecture des rapports annuels des Fonds québécois de la recherche (FQR), accessibles en ligne, nous permet de comprendre que le nombre de revues scientifiques qui ont été considérées comme d’excellente qualité par les comités de pairs, et donc recommandées pour un financement, est passé de 41 à 56 de 2005 à 2015, une croissance de 37 % en 10 ans. Cela témoigne bien de la vitalité de la publication scientifique au Québec et de l’intérêt des jeunes chercheurs et des scientifiques de l’extérieur du Québec qui choisissent les revues francophones québécoises afin d’assurer le rayonnement de leurs travaux scientifiques.

 

Que fait le Québec pour ses revues scientifiques?

 

Vingt-huit des cinquante-six revues recommandées pour financement lors du plus récent concours ne recevront aucune subvention du Québec, ni cette année ni l’an prochain. Ces vingt-huit revues produisent ensemble près de 350 articles scientifiques par année, selon les critères d’admissibilité au programme « Soutien aux revues scientifiques ». Ce programme a distribué cette année un peu moins de 700 000 $, soit 0,3 % du budget total que les Fonds de recherche du Québec consacrent annuellement à la recherche universitaire. Oui, moins de la moitié de 1 % du budget des FRQ !

 

Les membres des directions et comités de rédaction de ces revues scientifiques recommandées mais non financées (environ 250 chercheurs) n’ont cessé d’échanger entre eux depuis cette annonce avec ces questions en tête : est-il réellement possible de continuer ? Pouvons-nous encore contribuer à soutenir la diffusion de la science en français au Québec sans ce financement ?

 

Ces principaux artisans de la science en français, de même que les lectrices et lecteurs intéressés par la production scientifique originale réalisée et publiée au Québec, ne pourront se satisfaire d’un nouveau discours sur la nécessité de la rigueur budgétaire.

 

Elles et ils attendent des engagements.

14 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 22 septembre 2015 06 h 46

    28/56 = 50 %

    Des précisions s'imposent.

    Quelles sont les quinze nouvelles revues créées entre 2005 et 2015 et les domaines scientifiques couverts ?

    Combien d'entre elles se retrouvent parmi les 28 financées ?

    Dans quels domaines se retrouvent les revues refusées et quels sont les motifs utilisés ?

    Dans quelles disciplines se retrouvent les revues refusées et celles retenues ?

    Parmi les revues refusées, quelles sont celles qui ne pourront plus exister dans leur forme actuelle ?

    Parmi les revues acceptées, quelles sont celles qui auraient pu se passer de ce financement et celles qui, sans lui, se seraient trouvées en difficulté ?

    En quelque sorte, avoir un portrait de l'état financier de chaque revue : revenus de vente, support financier institutionnel, fond d'organismes subventionnaires, coûts d'opération, et cetera.

    Avec ces données, il serait possible de décoder le choix des membres du comité de sélection.

    Mais, au préalable, il faudrait connaître l'enveloppe dont ils disposaient en comparasion avec les enveloppes antérieures, aussi l'enveloppe du gouvernement canadien et les montants reçus ou non par les 58 revues.

    Pourquoi ? Pour saisir le sens et la portée de coupures et des choix. Voir en quelque sorte la logique derrière ces coupures et ces choix, aussi l'impact éventuel sur la production et la diffusion du savoir.

    Cela fait, il faudrait aborder les façons d'assurer cette production et sa mise en valeur à l'échelle internationale. Et voir comment la production de textes avec arbitrage peut être maintenue avec ou sans revue papier et rendue accessible par Érudit en précisant les coûts de ces productions et de cette diffusion.

  • François Dugal - Inscrit 22 septembre 2015 07 h 55

    L'abandon

    Pouvez-vous nommer un seul secteur qui n'est pas "abandonné" par le gouvernement libéral?

    • Francois Cossette - Inscrit 22 septembre 2015 10 h 36

      Oui celui des amis

  • Jacques Boulanger - Inscrit 22 septembre 2015 08 h 12

    Pour en finir une fois pour toute

    « Les revues francophones abandonnées par Québec ». C'est le début du commencement. Aujourd'hui ce sont les publications scientifiques, demain ce sera les publications littéraires (quel vilain mot) et ainsi de suite. Ce gouvernement canadian n'a que faire de la culture québécoise, de la langue, de notre identité. Il faut se rappeler que Martin Coiteux vient en droite ligne de l'Idée fédérale, ce groupe voué aux intérêts du Canada dont font partie les Desmarais, Chrétien, Pratte tous reconnus pour leur ferveur patriotique canadian donc anglo-saxonne. Ces gens continuent le plan Durham pour en finir une fois pour toute avec la québécitude.

  • Bernard Terreault - Abonné 22 septembre 2015 08 h 37

    Au ministre de l'éducation

    Les magazines scientifiques sont au moins aussi efficaces que les enseignants en classe pour donner des connaissances scientifiques de base à la population, et susciter parmi une fraction d'entre les jeunes un intérêt assez profond pour poursuivre des études de science, de médecine ou de génie. Les 700 000 $ alloués au subventionnement de revues québécoises représente moins de 1 dollar sur 10 000 du budget de votre ministère! Ce n'est pas une dépense, c'est un investissement. A ce titre, une petite société comme le Québec ne doit pas calquer son action sur celle des ÉU, de la France ou de la Chine mais sur celle d'autres pays comparables, Finlande ou Suisse.

    • François Dugal - Inscrit 22 septembre 2015 09 h 15

      Susciter l'intérêt pour la science? Vous n'y pensez pas, monsieur Terreault. La mission du gouvernement libéral est "d'abrutir pour régner."
      L'éducation de qualité doit être réservée à l'élite, assurant ainsi à celle-ci sa pérennité.

  • Yves Côté - Abonné 22 septembre 2015 09 h 32

    A quoi sert …?

    Pour les Canadiens de toute province, à quoi pourrait donc servir de cultiver l'intelligence et la connaissance d'un peuple qu'on participe à assassiner délibérément en termes culturel et linguistique ?

    Au fait, je me demande combien de temps au juste cela prend, pour faire mourir une bande de caves ?
    Trop pour enfin réussir ?
    Ou bien pas assez pour en jouir ?

    Vive le Québec libre de s'éduquer et de s'instruire, en science comme en art !