L’utopie romantique des «startups» américaines

Les termes « économie du partage », « consommation collaborative » et « économie collaborative » sont tous apparus au cours des années 2000, alors que s’effectuait une prise de conscience quant aux dommages sociaux et environnementaux causés par le modèle de consommation occidental. Parallèlement, les technologies numériques favorisent l’émergence de marchés pair-à-pair facilitant les transactions entre individus, notamment grâce à des systèmes de réputation permettant d’assurer la qualité des biens vendus ou échangés.

 

Depuis l’apparition des géants Airbnb (évaluée à 13 milliards de dollars), Uber (évaluée à 18 milliards), Lyft et autres startups à croissance exponentielle, il ne s’agit cependant plus uniquement de proposer des outils qui simplifient la vie du consommateur, mais bien de révolutionner l’économie, le travail et la consommation — rien de moins.

 

« Je veux que l’économie du partage devienne le modèle économique dominant dans le monde, en raison des avantages sociaux et économiques qu’elle comporte, et de la distribution des richesses, du contrôle et du pouvoir qu’elle représente. Elle a la possibilité d’améliorer le monde », déclarait en 2013 Douglas Atkin, « chef global de communauté » chez Airbnb.

 

Changer le monde, raviver des communautés, redonner le pouvoir aux individus… Telle est la mission que se donnent les chantres de l’économie du partage, reprenant un vocabulaire habituellement réservé aux militants progressistes. L’utilisation répétitive de mots chargés d’une forte valeur affective vise à rallier les foules autour d’un objectif commun auquel nul ne peut s’opposer (personne n’oserait se dire contre le partage, la solidarité). De même, l’insistance mise sur la « confiance » suscite chez l’usager le sentiment de participer à un effort collectif louable. En réalité, cette supposée confiance repose sur un intransigeant système de « réputation » qui permet aux usagers de noter la performance de leurs hôtes, chauffeurs ou autres prestataires de services, et qui laisse finalement bien peu de place à la confiance accordée à l’aveugle. […]

 

Les racines de l’inégalité

 

« La vieille économie a échoué, clamait Atkin à la conférence LeWeb tenue en 2013. La plupart des gens ne profitent pas de l’indépendance économique et du bonheur que la production de masse et la société de consommation avaient promis. En partie parce que le vieux système centralise la production, la richesse et le contrôle. » Les startups de l’économie du partage se proposent donc de révolutionner l’économie grâce à un nouveau modèle promettant à tous équité et indépendance. Sauf que ce modèle ne s’attaque en rien aux racines des inégalités de richesse et de production. Airbnb, Lyft et les autres sont de purs produits du capitalisme spéculatif, financés grâce à du capital-risque et ultimement contrôlés par leurs investisseurs, qui se partageront les profits réalisés grâce au labeur des usagers. Ces compagnies proposent simplement un système visant à pallier de manière superficielle les effets du ralentissement de l’économie et de l’augmentation des inégalités sociales, créant la douce illusion qu’il est possible — moyennant quelques heures de travail en plus — d’accéder à un niveau de vie rendu inatteignable. […]

 

Avec le temps, cette « nouvelle » économie finit par se confondre avec la « vieille » économie tant décriée. Ainsi, Zipcar, l’équivalent américain de notre Communauto, a été achetée par le locateur de voitures Avis en 2013 ; des chambres d’hôtel sont maintenant disponibles sur Airbnb ; et Uber est adoptée massivement par des chauffeurs de taxi traditionnels. Ces quelques exemples démontrent que si ces startups et autres entreprises des technologies numériques peuvent contribuer à favoriser le partage des ressources et la justice sociale, elles ne peuvent le faire sans être encadrées par des politiques publiques et une planification urbaine éclairée. Le mouvement du partage n’est pas seulement économique — il est aussi politique.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du dernier numéro de la revue Nouveau Projet.
2 commentaires
  • Pierre Hélie - Inscrit 7 avril 2015 06 h 14

    Et ceux et celles qui perdent leurs jobs?

    Et que feront, entre autres, les chauffeurs de taxis et les gens qui travaillent dans l'hôtellerie, souvent des immigrants et, dans le cas de l'entretien ménager, des femmes? Moi, je vois plutôt dans ceci un système où on en est rendu à s'arracher les miettes que les oligarques veulent bien nous laisser, sous couvert de progrès et de modernité. Méfiez-vous de ces philanthropes auto-proclamés et de ces beaux termes (partage, révolution,...); ce sont des leurres qui cachent selon moi une réalité plus sombre. Au fait, la mythique Californie, n'est certainement pas un bastion du progressisme

  • Sylvain Auclair - Abonné 7 avril 2015 10 h 23

    Parlant de Communauto

    Cette entreprise est d'abord née à Québec sous la forme d'une coopérative. Elle est devenue une compagnie privée, et ce même sur la plus grande part des fonds est fournie par les clients (sous forme de prêt plutôt que de parts sociales). Et, en effet, je suis inquiet qu'elle finisse par être vendue à une grosse entreprise étrangère, comme à peu près tout ce que les Québécois bâtissent.