Un matériau mal aimé, mais à redécouvrir

Le béton mérite des soins attentifs et compétents.
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Le béton mérite des soins attentifs et compétents.

Deux matériaux symbolisent la modernité architecturale : le fer et le béton. Le premier domine au XIXe siècle, dont l’histoire est ponctuée par les prouesses structurelles des ingénieurs et les questionnements des architectes quant à l’avenir de leur art bouleversé par le progrès technique. Le second marque le XXe siècle.

 

Inventé au XIXe siècle, à la croisée des avancées dans les domaines de la chimie et de la métallurgie, le béton armé est un matériau paradoxal. Cette pierre artificielle est issue d’un mélange pâteux composé de sable, de granulats et d’eau, durci par la prise du ciment qui lui est incorporé et rigidifié par l’incorporation d’armatures de fer dans sa masse. Apprécié des architectes depuis plus de 100 ans, le béton est généralement honni par la population. Pour plusieurs, il incarne les échecs de la modernité, notamment son incapacité à produire un environnement bâti humain et durable. […]

 

Pourtant, ce matériau monolithique présente un potentiel presque illimité de textures, de couleurs et de formes. […] Enfin, le caractère hybride du béton armé lui confère une solidité qui surpasse celle de la maçonnerie, cumulant les qualités de résistance à la compression et à la traction. Un attribut qui cause cependant plusieurs problèmes de conservation…

 

Au Québec, le béton armé devient un matériau de construction d’importance au début du XXe siècle, après que l’industrie du ciment Portland, implantée depuis 1870, se fut consolidée et que l’université eut testé les qualités du matériau. Les systèmes de construction de colonnes et de poutres standardisés brevetés en France et aux États-Unis connaissent un certain succès, principalement pour la construction de bâtiments industriels ou commerciaux. C’est aussi l’époque où l’architecte français Auguste Perret et l’Américain Frank Lloyd Wright font du béton armé un matériau architectural à part entière, ne cherchant plus à simuler la pierre naturelle. À Montréal, au milieu des années 1910, Joseph-Arthur Godin s’inspire de l’Art nouveau et met en oeuvre le béton armé pour la construction d’immeubles à appartements, sans cacher leur squelette en façade […].

 

Dans l’entre-deux-guerres, un vent de renouveau venu d’Europe souffle sur l’architecture religieuse. Utilisant le béton pour la charpente des églises, sans renier pour autant la tradition, le moine architecte Dom Bellot fait quelques émules au Québec, dont Adrien Dufresne. D’autres jeunes aspirent à une rénovation plus radicale. Désireux de se libérer des styles historiques, ils adoptent l’esthétique cubiste promue par les avant-gardes. Pourtant, cette esthétique préfigure souvent plus qu’elle ne concrétise le potentiel formel du béton armé, devenu le signe par excellence de la modernité : l’enduit appliqué sur les murs de maçonnerie traditionnelle donne l’illusion de plans monolithiques.

 

À la même période, l’industrie perfectionne ses produits. Aux Pays-Bas, un brevet est déposé pour un procédé dont la dénomination fait image : le Schokbeton. Soumis à de nombreux et puissants chocs, le moulage en usine confère plus de densité à la pâte. Comme leur surface est ainsi plus uniforme, les éléments préfabriqués s’avèrent plus résistants.

 

Dans les années 1950, la mise en oeuvre du béton se généralise, dans la foulée des avancées faites pendant la guerre en matière de préfabrication à grande échelle et de techniques de postcontrainte qui, en mettant en tension les armatures, améliorent la résistance du matériau. Dans le milieu de l’architecture, l’enjeu se fait plus esthétique qu’idéologique, les valeurs de la modernité s’étant imposées. Le béton devient le matériau de prédilection des architectes à la recherche de plus d’expressivité. Il s’offre comme une option au mur-rideau léger de métal et de verre, qu’il détrônera dans les années 1960, après que la critique architecturale eut discrédité ce dernier, y voyant un facteur de monotonie urbaine, et déclaré le béton « matériau du futur ».

 

Dans la presse spécialisée de l’époque, Montréal est reconnue comme la ville nord-américaine qui produit les structures en béton les plus spectaculaires et exploite pleinement les potentialités du matériau, grâce entre autres à l’entreprise Francon ou à la filiale canadienne de Schokbeton implantée à Saint- Eustache depuis 1962. Cette réputation repose sur des réalisations comme la Place Bonaventure, la tour de la Bourse, le métro de Montréal et Habitat 67. Le béton est particulièrement apprécié pour la construction des nouveaux pavillons sur les campus des universités Laval, de Montréal et McGill […].

 

Un demi-siècle plus tard, la majorité de la dizaine d’immeubles modernes protégés en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel sont en béton, ce qui témoigne de l’importance de ce matériau dans l’architecture du Québec. Parmi eux, on compte l’église de Saint-Marc (1955-1956), dans l’arrondissement de La Baie à Saguenay, qui a néanmoins perdu un peu de son authenticité, le plan de béton apparent de son toit plissé ayant été recouvert de métal.

 

Beaucoup de bâtiments de béton ont montré des défaillances peu de temps après leur construction, qui relevait souvent plus de l’expérimentation que de l’expérience. […] Dans les années 1980, les premiers chantiers de restauration du patrimoine moderne sont ouverts. Mais un manque de technologies de réparation et des barrières culturelles entravent la recherche de solutions techniques adéquates pour la réfection du béton. Alors que le postmodernisme s’affirme et que le mouvement patrimonial connaît un nouvel élan, le béton apparent est mis au ban des matériaux.

 

Néanmoins, avec la reconnaissance de la valeur du patrimoine moderne, les attitudes changent et de nouvelles approches et techniques sont explorées […]. Bref, le béton, au même titre que le bois, le fer ou le verre, mérite des soins attentifs et compétents.

 

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du dernier numéro de la revue Continuité (automne 2014, No 142)
3 commentaires
  • André Martin - Inscrit 14 octobre 2014 07 h 47

    Très intéressant comme article.

  • Bernard Terreault - Abonné 14 octobre 2014 09 h 23

    Ce qui a fait défaut

    Deux choses ont nui ici à la réputation du béton. 1) L'architecture brutaliste en béton sans fenêtres des années 70-80 comme les HEC de la Côte-des-Neiges et nombre de polyvalentes, cégeps, et autres institutions. 2) Le Pont Champlain où on n'avait pas prévu la corrosion de l'armature par le sel de déglaçage (alors qu'à côté le bon vieux Pont Victoria en fer tient toujours après bien plus de 100 ans).

  • Jean Richard - Abonné 14 octobre 2014 11 h 29

    Isolation

    Là où il est question de logement, les deux griefs les plus souvent entendus de la part de ceux qui habitent en ville dans des immeubles à plusieurs logements sont la faible isolation thermique et surtout, la piètre isolation phonique (ou acoustique).

    Par rapport aux immeubles à ossature (métal ou bois), il semble que le béton armé parte avec une longueur d'avance en matière d'insonorisation. À Montréal, les trop rares logements où on n'entend pas son voisin sont probablement construits en béton. Mais ce sont généralement de gros édifices dans lesquels on ne souhaite pas toujours habiter. Pour les plus petits édifices – trois ou quatre étages par exemple – le béton semble boudé.

    Les immeubles en béton ne sont pas automatiquement bien insonorisé. D'autres éléments entrent en ligne de compte (par exemple, s'il n'y a qu'un plan de béton qui sépare verticalement deux logements, l'insonorisation ne sera guère mieux qu'avec les murs de carton des années 50.

    Côté isolation thermique, c'est plutôt le bois qui part avec un peu d'avance (et l'acier en dernier, le métal étant bon conducteur). Mais on a réussi à faire des bétons composites (si on peut les appeler ainsi) combinant béton structurel et matériaux isolants qui offrent des propriétés isolantes remarquables. Ça fait contraste avec ces trop nombreux logements aux planchers glacés et aux plafonds surchauffés, inconfortables à souhaits.