Le collège classique comme lieu de mémoire

Le Collège de Montréal sur la rue Sherbrooke, construit en 1870
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Le Collège de Montréal sur la rue Sherbrooke, construit en 1870

Cinquante ans après son arrêt de mort, signé par le rapport Parent et le gouvernement de Jean Lesage, le collège classique n’est pas tout à fait enterré. Son spectre plane toujours sur la société québécoise. Par « la volonté des hommes » et « le travail du temps », pour reprendre les mots de l’historien Pierre Nora, cet ancien fleuron du système éducatif s’est imposé comme lieu de mémoire et « point de cristallisation de l’héritage collectif ». Travaillant l’inconscient scolaire des Québécois, la référence au cours classique est, en effet, mobilisée dès que vient le temps de réfléchir au rapport que nous entretenons au savoir et à la culture. Pourtant fréquenté par une minorité de garçons et un nombre anecdotique de filles, le collège classique semble l’institution qui incarne au mieux un « ancien temps » de l’éducation et, surtout, l’envers de la doxa pédagogique actuelle, axée sur la démocratisation du savoir, l’expression de soi, la perspective utilitariste de même que la mixité des cultures et des sexes.

 

Le collège classique s’impose dans l’imaginaire comme ce lieu ayant vu défiler la fine fleur de la société. De P.-J.-O. Chauveau jusqu’à Pauline Marois, presque tous les premiers ministres du Québec y ont fait leurs études. Les travaux des historiens ont beau apporter des nuances qui égratignent l’image d’Épinal, notre réflexe est tenace de penser le collège comme une institution fidèle à la tradition du Ratio Studiorum, conçue à la Renaissance. On s’en souvient aussi comme d’un bastion des valeurs catholiques et des traditions canadiennes-françaises où, selon le mot de Montaigne, l’on formait des têtes bien faites plutôt que des têtes bien pleines.

 

Changement de cap

 

Mais depuis l’avènement des polyvalentes et des cégeps, en 1968, le collège classique ne survit que sous forme de traces. Ouvrages commémoratifs et conventums en réaniment, ponctuellement, le folklore : redingotes rigides, coups pendables du pensionnat, concours de rhétorique, retraites de vocation… Quelques oeuvres de fiction en portent aussi la mémoire, comme la pièce et le film Les feluettes.

 

Là, toutefois, où le collège s’impose avec une étonnante vitalité, c’est au sein du débat pédagogique. Un regard sur la presse écrite francophone et les essais des vingt dernières années fait aisément saillir cette référence. Le thème de la transmission de la culture est particulièrement propice à l’évocation du modèle ; plusieurs auteurs inquiets de l’évolution pédagogique depuis la Révolution tranquille se désolent du secondaire technocratique, calibré sur la moyenne inférieure, présentement offert. Plutôt qu’introduire la nouvelle génération à la culture, on se limiterait à former la main-d’oeuvre. L’essayiste Jean Larose résume fort bien cette sensibilité critique : « Il y a deux générations, pour corriger l’injustice qui réservait le patrimoine classique à l’élite, au lieu d’ouvrir celui-ci à tout le monde, on l’a enlevé à tout le monde [Le Devoir, 14 juin 2013]. » On retrouve l’évocation de l’ancien modèle jusque dans la bouche d’une ministre de l’Éducation, Michelle Courchesne : « J’ai une certaine nostalgie du cours classique », confessait-elle à L’Actualité en 2009. Bien sûr, les détracteurs d’un tel point de vue y voient, pour leur part, le fait d’« obsédés du paradis perdu », accrochés à un modèle élitiste révolu.

 

En lien avec la défense de la culture et, en particulier, de la culture nationale, le thème de la langue est aussi propice au rappel du collège classique. L’institution privilégiait, on le sait, l’apprentissage des langues anciennes. « Au Québec, l’enseignement classique avait compris l’importance d’établir des comparaisons systématiques entre le français et les autres langues alors au programme (anglais, latin, grec). C’était, évidemment, avant l’âge d’or de la pédagogie du vécu et de l’oral », déplorait un rapport du Conseil supérieur de la langue française en 1999. Or un tel point de vue pessimiste n’est pas partagé par tous : « Les finissants du cours classique écrivaient peut-être à peu près sans faire de fautes, mais les autres, la majorité, abandonnaient l’école et, souvent, n’écrivaient plus », précisait pour sa part Louis Cornellier (L’Expression, novembre 2007).

 

Héritage

 

  Que reste-t-il du cours classique ? Qu’il s’agisse de la formation des maîtres, de l’enseignement du français, des droits de scolarité ou du rapport à l’effort, la référence au cours classique demeure encore bien vivante au sein de l’agora. Épouvantail pour les uns, joyau sacrifié sur l’autel de la modernité pour les autres, le collège classique est évoqué pour soutenir divers argumentaires. Si certains le voient comme un contre-modèle, représentant d’un temps moins démocratique et assurément plus sexiste, ce sont les contempteurs du système scolaire actuel et les hérauts d’un nationalisme québécois irrigué de sa source canadienne-française qui ont le plus souvent les mots « humanités » et « collèges classiques » à la bouche. Ce réflexe s’éteindra-t-il avec les derniers diplômés ? Le Québec perdra-t-il un jour définitivement son latin ? Tant que le collège classique demeure dans la mire de tribuns qui n’étaient pas nés au moment où les établissements ont fermé leurs portes, on peut prévoir un bel avenir à sa mémoire. Non, le collège classique n’est pas mort ! Ad multos et faustissimos annos !
15 commentaires
  • Chantale Desjardins - Abonnée 29 juillet 2014 06 h 42

    Le cours classique, une nécessité

    Dommage que le cours classique soit disparu avec la réforme Gérin-Lajoie. On regrette encore la disparition mais il faut vivre avec nos erreurs...
    Mais il est encore temps de revenir à ce cours de formation mais avec le nouveau ministre-médecin de l'Education, il ne faut pas espérer un retour sous peu.

  • François Dugal - Inscrit 29 juillet 2014 08 h 08

    Le dinosaure

    J'ai fait partie de l'avant-dernière cohorte du "cours classique" au Séminaire de Valleyfield. Quelle chance formidable j'ai eu d'avoir reçu cet enseignement de qualité.
    Pour réussir, il fallait travailler d'arrache pied; ce n'est pas facile de devenir "une tête bien faite".
    Je dis encore merci à tous mes professeurs exigeants qui nous enseignaient avec passion. Et si j'ai bonne mémoire, Jean Larose faisait partie de la dernière cohorte; salut Jean!
    François Dugal

    • Jacques Maurais - Abonné 29 juillet 2014 11 h 20

      Moi aussi je fais partie l'avant-dernière cohorte -- mais à Sainte-Anne-de-la-Pocatière.
      Je n'aime pas tellement cet article, trop manichéen. La présence des filles, «anecdotique»? Mais c'est oublier qu'à la fin des collèges classiques, on a créé des «Belles-Lettres» spéciales, justement pour intégrer les filles. Une ancienne collègue, aujourd'hui âgée de plus de 80 ans, a fait son cours classique aux Ursulines de Trois-Rivières; sa soeur est médecin, aujourd'hui à la retraite. Il y a des gens qui semblent vraiment croire qu'avant 1960, ce n'était que la Grande Noirceur.
      Et puis, pendant des décennies, mon collège offrait, en plus du cours classique, un cours commercial (disparu à mon époque).

  • Gilles Parent - Inscrit 29 juillet 2014 09 h 09

    Sait-on vraiment de quoi l'on parle s'agissant de "cours classique" ?

    J'ai obtenu mon B.A. du Collège des Eudistes en 1968, l'une des toutes dernières cohortes à compléter son ... cours classique. Je comprend bien mal ceux qui affirment que cette formation ne s'adressait qu'aux enfants des familles bourgeoises, des nantis, des plus fortunés. À mon collège, devenu la figure de proue du palmarès de la revue Actualité, aucun de mes camarades ne provenait de familles aisées, un seul était fils de médecin. Quant à mes amis de Sainte-Croix, de Saint-Laurent, et d'ailleurs, la vaste majorité provenaient de familles tout à fait modestes. Le grec était disparu du programme depuis des années. On nous offrait des cours de sciences qui, bien souvent, étaient du niveau de ceux que nous donnait par la suite l'Université de Montréal, des cours d'anthropologie, de sociologie, de mathématiques avancées. Les cours de littérature et d'histoire étaient également d'un niveau très élevé. On n'y retrouvait pas le ton un peu pédant de votre texte, sauf peut-être dans certains collèges de jésuites.
    Les "collèges classiques" me semblaient promis à une évolution de leur programme et de leur enseignement, mais on ne leur a pas permis d'évoluer assez longuement. Aujourd'hui, les "spécialistes de l'enseignement" portent sur ceux-ci, un regard qui ne distingue nullement ce qu'ils étaient tout au cours de leur existence, avant et après toutes ces influences qui ont profondément transformé le Québec. Par exemple, je n'ai jamais connu ou même entendu parler d'un camarade, dans tous les collèges où j'avais des amis, qui soit devenu curé ! Pourtant, c'était là, dit-on, l'une de leur principale raison d'être ! Le "cours classique" ne fut pas l'enfermement qu'on lui prête aujourd'hui, ou tout au moins, il cessa de l'être et évolua pour offrir une éducation qui me semble des plus convenables. Comme le soulignait admirablement Joseph Facal: "lorsque l'on retire la culture de l'éducation, il ne reste que des formations". Voilà ce que ne faisait pas le cours classique. Et

  • Jean Richard - Abonné 29 juillet 2014 11 h 14

    Les langues mortes

    « Au Québec, l’enseignement classique avait compris l’importance d’établir des comparaisons systématiques entre le français et les autres langues alors au programme (anglais, latin, grec). »

    J'ai fait du latin au collège. Je n'irai pas jusqu'à dire que c'était inutile, mais est-ce que ça valait l'effort qu'on y consacrait ? Et est-ce que la façon de l'enseigner était de nature à réellement éclairer ces jeunes élèves que nous étions ?

    Il peut m'être resté du latin ce réflexe de la racine des mots, ce qui fait qu'avec un minimum de connaissances de certaines langues latines (portugais, italien et espagnol surtout), on arrive à les lire en peu de temps (écrire, comprendre et parler, c'est un peu plus long, bien sûr). Mais ces déclinaisons qu'on nous forçait à apprendre par cœur, qu'en est-il resté ? Pas grand chose car il ne reste pas grand chose des déclinaisons dans les langues latines modernes, sinon le genre et le nombre, encore qu'il y ait redondance puisqu'on utilise un déterminant dissocié du nom (article, adjectif...).

    Même dans les meilleurs collèges, peu de professeurs étaient en mesure d'enseigner de façon efficace la linguistique. Bonjour le par-cœur, exit le raisonnement. Pourtant, la linguistique est une véritable science, mais trop souvent considérée comme un à-côté dans ces universités où on formait les futurs professeurs de langue. À l'université Laval à l'époque des collèges classiques, la linguistique était un simple département de la faculté des Lettres, et à cette faculté, la matière culte, le sommet du prestige, c'était la littérature française, pas ces matières de bas-côté qui forment la linguistique. Pourtant, il y avait d'excellents professeurs de linguistique.

    Bref, s'il y avait eu un parallèle à faire entre deux ou plusieurs langues, ce n'est peut-être pas avec des langues mortes ou l'anglais qu'on aurait dû les faire, mais avec des langues latines encore vivantes.

    • Max Windisch - Inscrit 30 juillet 2014 00 h 26

      Si on regarde la chose sous un angle un peu moins utilitaire, je crois que l'étude des langues mortes apporte beaucoup.

      D'un point de vue culturel et historique par exemple, elles nous forcent à constater que nos prédécesseurs ne pouvaient pas être si arriérés qu'on semble aimer le penser de nos jours (dans une perspective naïvement "évolutionniste"). Elles nous plongent également dans des textes dont la richesse du contenu nous confronte à la même évidence. À titre d'exemple, combien de fois a-t-on traduit ou adapté le Roi Oedipe à travers les siècles...

      Il arrive également qu'on veuille vérifier des faits et des dires historiques, et que l'ignorance des langues mortes devienne un sérieux obstacle (je pense à Tolstoï, qui a bûché pendant des années sur sa traduction des Évangiles à partir des textes en grec; et de même, j'aimerais bien valider moi-même son travail, mais n'ayant pas étudié le grec, cela constituerait une somme de travail considérable... comme quoi pour quiconque désire réellement s'approprier une connaissance, il y a toujours beaucoup à refaire).

      Enfin je pense à tous ceux qui se frotteront à d'autres langages abstraits, comme les langages mathématiques, musicaux, informatiques etc. On imagine mal comment les scientifiques du 19e siècle ont pu produire les résultats qu'on connaît, en l'absence du moindre outil. On peut penser qu'avoir développé une capacité de réfléchir dans des limites assez abstraites et arides n'ait pas été étranger à leurs succès.

  • Jacques de Guise - Abonné 29 juillet 2014 14 h 07

    Le drame c'est l'enfermement disciplinaire

    Je fais partie de la toute dernière cohorte de finissants, en 1968, au Collège Sainte-Marie de Montréal.

    L'impardonnable qui s'est joué, pour moi, au niveau de l'enfermement disciplinaire que j'ai connu dans mes études classiques continue de se répéter pour d'autres, aujourd'hui, sous une autre forme d'enfermement techniciste.

    La construction de soi et la construction des savoirs sont deux démarches distinctes et l'école par ses filières disciplinaires artificielles continuent de confondre les deux au plus grand malheur des apprenants, car, au moment où ils sont façonnés par ces savoirs, on ne leur donne pas les outils qui leur permettraient de les remettre en question. Inlassablement, continuellement, à chaque début d'acte éducatif, les 3 constructivismes devraient être clairement exposés : soit le constructivisme psychologique, le constructivisme épistémologique et le constructivisme pédagogique.

    Les trois fondements de l'éducation devraient être notre rapport à soi, notre rapport aux autres et notre rapport au monde (dont fait partie le savoir) et les séparations disciplinaires artificelles devraient abandonnées et bannies à jamais.