Après le 7 avril, un regard neuf est nécessaire

Au-delà des lignes de fracture partisanes, un consensus a rapidement émergé au lendemain de la correction sévère qu’a subie le Parti québécois lors de l’élection du 7 avril dernier : le PQ traîne maintenant l’option souverainiste comme un boulet à la cheville.

 

Que s’est-il passé ? Les interprètes du parcours historique québécois doivent tenter d’expliquer pourquoi — malgré le coup de force de 1982, l’échec des négociations constitutionnelles du lac Meech et de Charlottetown, la quasi-victoire du oui en 1995, le plan B, le scandale des commandites et le « uncool Canada » de Stephen Harper — l’idée de l’indépendance politique complète apparaît pour un grand nombre de Québécois de moins en moins nécessaire. Soixante pour cent des Québécois s’opposent au projet souverainiste, et une part importante de souverainistes ne souhaite pas que le Québec soit replongé dans des discussions référendaires.

 

Il y a déjà près de 15 ans que j’ai mis en relief le fait que des grands auteurs nationalistes comme Hubert Aquin et Fernand Dumont soutenaient que les Québécois d’origine canadienne-française avaient intériorisé le mépris que les « Anglais » manifestaient à leur égard. Cette intériorisation ne pouvait que créer, selon eux, un sentiment d’infériorité paralysant chez les membres de la majorité francophone.

 

Quelques auteurs recyclent aujourd’hui cette théorie en parlant de la « trudeauisation des esprits » ou de « l’intériorisation de l’ethos multiculturel canadien ». Mais il est nettement plus facile d’invoquer une hypothèse psychologisante invérifiable que de réfléchir aux limites de l’argumentaire souverainiste.

 

Plus plausible me semble l’hypothèse que, tout compte fait, le processus d’affirmation nationale mis en branle avec la Révolution tranquille s’est avéré remarquablement efficace et que le fédéralisme canadien, malgré ses jours sombres et ses imperfections évidentes, s’est montré assez spacieux pour que le Québec moderne y réussisse son projet de construction nationale. Le Québec a utilisé ses champs de compétence constitutionnels pour bâtir un État fort et un espace démocratique qui lui sont propres. En filigrane, l’identité québécoise a pris forme. De nombreux observateurs ont souligné que les jeunes demeuraient de glace devant les discours axés sur la fragilité et l’insécurité identitaires du Québec.

 

Une preuve plus difficile à faire

 

La Révolution tranquille a fait naître ce que le sociologue Simon Langlois a appelé une « société globale », disposant d’un État, d’une bourgeoisie d’affaires et d’une scène médiatique, culturelle et artistique francophone. La loi 101 fait en sorte que les enfants des néo-Québécois parlent français, et le Québec choisit lui-même plus de 60 % des nouveaux arrivants. D’un point de vue existentiel ou phénoménologique, qu’y a-t-il dans l’expérience des héritiers de la Révolution tranquille qui pourrait engendrer le sentiment de la nécessité vitale d’un État-nation complètement souverain ?

 

Toutes les identités nationales sont bien sûr soumises aux pressions et aux transformations inhérentes à la mondialisation, et le Québec aura toujours besoin, peu importe son statut constitutionnel, d’une politique linguistique ambitieuse et efficace. Il n’en demeure pas moins qu’il est beaucoup plus difficile de démontrer aujourd’hui pourquoi l’indépendance complète est une condition nécessaire à l’épanouissement du Québec.

 

Ces arguments ne sont en rien une justification de l’ensemble des normes et des structures du fédéralisme canadien, ni d’événements comme le rapatriement de la Constitution en 1982 ou l’échec des accords du lac Meech et de Charlottetown. Mais il est possible qu’en perdant le référendum de 1995, le mouvement souverainiste ait contribué, aux yeux d’un grand nombre de Québécois, à fermer le chapitre historique qui a débuté en 1982.

 

Aujourd’hui, les impasses du fédéralisme sont interprétées davantage comme des tensions somme toute normales dans des régimes fondés sur la coordination entre différents ordres de gouvernements souverains. Et tant d’un point de vue symbolique (le sentiment identitaire) que politique et matériel, les difficultés du fédéralisme ne semblent pas poser suffisamment problème pour motiver une forte majorité de Québécois à vouloir ouvrir un nouveau chapitre référendaire.

 

Je doute beaucoup qu’une majorité de Québécois aient « peur » de l’indépendance. Il est un peu risible de penser que le Québec, déjà doté d’un État partiellement souverain, serait incapable de tirer son épingle du jeu en tant qu’État-nation complètement indépendant. Cela dit, une majorité de Québécois continuent de s’identifier au Canada, les débats référendaires sont déchirants, et la phase de transition qu’engendrerait la sécession serait remplie d’incertitudes, dont le sort qui serait réservé aux 11 nations autochtones du Québec.

 

Le mouvement souverainiste ou même le PQ ne sont pas appelés à disparaître pour autant. Il suffirait de quelques mauvaises décisions de la part du gouvernement fédéral pour que l’option souverainiste se voie de nouveau recueillir près de 50 % des voix. Toutefois, l’irrésolution des crises constitutionnelles des années 1980 et 1990 n’a pas freiné l’évolution politique et identitaire des Québécois. Il est grand temps que les interprètes de la condition identitaire et politique québécoise jettent un regard neuf sur ces faits sociopolitiques et se questionnent sur leur schème interprétatif de prédilection.

  • Léonce Naud - Abonné 13 mai 2014 05 h 14

    Le Canada, une Province américaine ?

    Selon Jocelyn Maclure, être provincial est tellement séduisant que l'on se demande pourquoi le Canada n'abandonne pas son statut de pays souverain pour devenir une Province américaine. Ce qui est bon pour pitou est bon pour minou, hein, professeur ?

    • Michel Richard - Inscrit 13 mai 2014 08 h 50

      M Naud, ça n'a rien à voir. Et vous le savez. J'ai l'impression que vous écrivez ça parce que vous ne trouvez pas d'autre argument, et votre argument n'en est même pas un.

    • Claude Bernard - Abonné 13 mai 2014 13 h 09

      M. Naud,

      Le Québec n'est pas une «Province» mais un État, au même titre que les États des U.S.A. le sont.
      Nous avons tous les pouvoirs d'un État fédéré dont celui de nous séparer.
      Si la majorité ne veut pas en entendre parler, il y a des raisons négatives et des raisons positives.
      Il y a l'hésitation à faire un saut dans l'inconnu et il y a ce dont parle dans sa réflexion M. Maclure.
      Il y a aussi le sentiment de ne pouvoir vivre dans un meilleur pays que plusieurs ressentent.

    • Léonce Naud - Abonné 13 mai 2014 14 h 09

      Chers amis MM. Richard et Bernard : allez vivre et travailler une dizaine d'années au Canada et aux États-Unis comme j'ai eu la chance de le faire et on se reparlera de tout çà.

      Soit dit en passant, le Canada est déjà une Province américaine.

      Enfin, dans la perspective d'Ottawa et compte-tenu que le Canada ne peut plus compter sur l'Empire britannique pour se maintenir au nord de la Grande République, les Provinces sont devenues en réalité des Administrations régionales destinées à être abolies sans plus de cérémonie « lorsque le fruit sera mûr. »

    • Claude Bernard - Abonné 13 mai 2014 20 h 29

      M. Naud,

      Le Canada ne peut certes pas nous protéger de l'américanisation qui nous menace (on a longtemps cru que c'était l'inverse); nous seuls le pouvons.
      Que nous soyons une «société globale», aucun doute dans mon esprit.
      C'est pour cela qu'il est impossible de nous «abolir».

  • Catherine Paquet - Abonnée 13 mai 2014 06 h 36

    Mais, M. Maclure, personne n'a proposé la sécession...

    ...Aucun des chefs du PQ, du premier au dernier n'a proposé l'indépendance, oucomme vous dites, la sécession. Il n'est donc pas certain que des Québécois aient peur de l'indépendance. Personne n'en a vraiment parlé. Les référendums de 1980 et de 1995 proposaient de donner au gouvernement en place un mandat de négociation pour obtenir une forme de souveraineté assortie de liens organiques, politiques, économiques et financiers plus ou moins différents du système fédéral que nous connaissons. Si les électeurs n'ont pas voulu de cette négociation, c'est qu'ils n'ont pas accepté que le climat politique et social soit perturbé, pour des motifs politiques, pour déboucher sur une hypothétique négociation qui donnerait comme résultat une improbable projet d'association qui de toute façon ressemblerait des ajustements constitutionnels difficilement acceptables par les autres provinces dont l'accord est requis pour modifer la constitution canadienne.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 14 mai 2014 11 h 48

      Évidemment, un pays ne se négocie pas; il naît.

  • Carole Jean - Inscrite 13 mai 2014 07 h 39

    Le retard matériel et politique chez les peuples et le complexe d'infériorité


    On dit que le retard matériel alimente chez les peuples minoritaires, surtout s’ils ont été traités comme des citoyens de deuxième classe, un complexe d'infériorité et un sentiment d'insécurité qui poussent certaines personnes dans cette situation à développer une honte de leur héritage culturel et à se contenter d’ambitions moindres. Il pousse même certains d’entre elles à une admiration sans bornes de leurs maîtres et d’autres plutôt à la révolte et à la reconquête de leur milieu.

    À ce titre, le complexe de moins en moins répandu heureusement du « pisou » au Québec est bien connu. L’auteur a donc raison de souligner que la Révolution tranquille a mis en branle un processus d’affirmation nationale qui s’est avéré remarquablement efficace, grâce au recours systématique à l’éducation, à la valorisation de la langue française et au développement de forces productives accrues.

    Reste à savoir si ces succès sont solides et permanents ou seulement transitoires sans un renforcement politique du territoire.

    Je rappelle cette citation d’un grand artisan de la Révolution tranquille :
    « Nous avons eu l’impression, presque constamment au cours de notre histoire du dernier siècle, d’être en quelque sorte une colonie intérieure dont on tolérait la "différence" à condition qu’elle fût résignée à son sort et à l’infériorité collective qu’il lui imposait. » René Lévesque (1922-1987).

  • Cyril Dionne - Abonné 13 mai 2014 07 h 40

    Le machisme linguistique

    Le machisme linguistique exhibé par nos concitoyens anglophones n'est malheureusement pas une anomalie au Canada anglais. À leurs yeux, la culture anglo-saxonne représente le pinacle de la civilisation occidentale. Le Québec et les francophones ne sont que de fidèles sujets qui ont été chanceux d'être conquis par la Couronne britannique. Alors, lorsque ceux-ci démontrent un quelconque détachement et qu'ils ne veulent plus s'excuser pour exister, on nous dit que les jeunes ont une vision mondialiste et ne sont plus intéressés à l'émancipation géopolitique de leur pays. Vraiment ? Ce pourrait-il qu'ils sont entrés dans la première phase de l'assimilation au carcan anglo-américain ?

    Ce que plusieurs fédéralistes québécois n'ont pas encore compris est que le pays de l'Autre ne reconnaît pas les francophones comme des citoyens à part entière puisqu'ils n'ont pas atteint le niveau de civilisation propre seulement à la culture anglo-saxonne. Par extension, le multiculturalisme canadien, qui ne parle que la langue de Don Cherry, n'est que l'instrumentalisation d'une solitude qui n'acceptera jamais les Québécois et leurs différences dans le « plusss » meilleur pays du monde. Ils devront être assimilés à court ou moyen terme.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 13 mai 2014 11 h 25

      Entièrement d'accord.
      Je dois être malade ou perverti, car à 62ans, j'adhère depuis 4 bonnes décennies à une vision mondialiste et pourtant, je suis souverainiste. Vivement un psychiatre!

    • Claude Bernard - Abonné 13 mai 2014 20 h 36

      M. Dionne,

      Je ne sais pas qui est le plus aliéné: celui qui ne vit que dans le regard de l'autre, ou celui qui est fier de son peuple.
      Je crois que les jeunes sont dans la deuxième catégorie.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 mai 2014 21 h 26

      M. Bernard,

      Comme je l'ai dit ici-bas à M. Contant, citoyen du monde et donc, citoyen de nulle part. C'est bien joli d'avoir une vision mondialiste ou altermondialiste lorsqu'on vit dans l'opulence si on se compare aux deux tiers de la population mondiale, mais je demeure persuadé qu'on n'échangerait pas notre place ou position avec qui que ce soit, jeunes ou vieux.

      Ceci étant dit, ceux qui profitent justement de cette allégorie mondialiste sont les riches et les puissants de la planète. Posez-vous la question suivante. Est-que le mondialisme, celui-même qui a engendré le néolibéralisme, ne creuse-t-il pas de plus en plus le fossé entre ceux qui possèdent tout et ceux qui n'ont rien ? Les paradis fiscaux, ça vous dit quelque chose ?

      Cette vision mondialiste me fait toujours penser au rêve américain. Pourquoi pensez-vous que les américains sont les plus patriotiques et sont toujours prêts à accepter les inégalités sociétales ? Ils pensent tous qu'un jour ce sera leur tour d'être riche. Cette vision enfantine et naïve de la vie ne profite qu'aux profiteurs parce que les dés sont pipés.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 14 mai 2014 11 h 54

      Monsieur Dionne, je considère que la mondialisation, une ouverture sur le monde, est différente de la globalisation, une dérèglementation mondiale qui profitera aux empereurs du dollars.

  • Paul de Bellefeuille - Abonné 13 mai 2014 08 h 11

    Vers où tourner son regard?

    Regarder dans une direction, en politique, trahit nos convinctions. M. Maclure sait se satisfaire de peu.