Les sondages, une nuisance à la démocratie ?

En connaissant les « résultats » probables d’une élection, les électeurs auraient ainsi tendance à voter « stratégique » plutôt que de voter selon leurs convictions. Ce qui est un non-sens en démocratie.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir En connaissant les « résultats » probables d’une élection, les électeurs auraient ainsi tendance à voter « stratégique » plutôt que de voter selon leurs convictions. Ce qui est un non-sens en démocratie.

La question se pose depuis de nombreuses années et est éludée par les grandes firmes d’opinion publique : est-ce que les sondages en temps d’élection nuisent à la démocratie en influençant les électeurs ? Plusieurs recherches indépendantes démontrent clairement que les résultats des sondages influencent les résultats d’une élection. Voici comment.

 

En 2012, la firme MediaMento a mené une enquête d’envergure auprès d’un panel de 1000personnes afin de vérifier si les résultats de sondages au cours d’une élection pouvaient influencer les résultats d’une élection. La réponse : OUI.

 

Les participants à l’étude devaient voter pour le candidat de leur choix à une élection fictive. Avant de voter, plusieurs questions leur étaient posées. Dans le questionnaire, on leur a présenté six résultats de sondage fictifs, en rotation aléatoire, sans mention de source. Après cela, on leur demandait d’indiquer leur intention de vote.

 

En bout de course, 24,9 % des répondants ont changé de favori en cours de route selon les résultats des différents sondages. Les chercheurs ont ainsi conclu que peu importe si les écarts dans les résultats de sondage sont faibles, neutres ou forts, les sondages en temps d’élection influencent les électeurs ; ou du moins, une partie des électeurs.

 

Autrement dit, lorsqu’on sait qu’il y a, par exemple, au Québec, quelque 10 % d’indécis (élections 2012), on peut certainement affirmer que les résultats de sondage influencent ces électeurs, de même que les électeurs qu’on pourrait catégoriser de « mous », c’est-à-dire ceux qui balancent entre les valeurs de deux partis.

 

Comment ?

 

Les nombreuses recherches que nous avons consultées font ressortir trois effets possibles des résultats de sondage sur les électeurs :

 

1. Vote stratégique

 

2. Effet de contagion ou d’entraînement

 

3. Fausse confiance et faux découragement

 

1. Vote stratégique

 

Avez-vous déjà voté pour un parti qui n’était pas votre premier choix, mais qui vous permettait, dans un certain sens, de bloquer la voie à un autre parti que vous ne vouliez pas voir gouverner ? Il est fort probable que votre réponse soit oui. Dans un système parlementaire comme celui qui prévaut au Canada (scrutin majoritaire ou système majoritaire uninominal à un tour), le phénomène de vote stratégique est très répandu.

 

Or, les sondages en temps d’élection amplifieraient ce phénomène.

 

En connaissant les « résultats » probables d’une élection, les électeurs auraient ainsi tendance à voter « stratégique » plutôt que de voter selon leurs convictions. Ce qui est un non-sens en démocratie.

 

2. Effet de contagion ou d’entraînement

 

Vous avez entendu parler de la fameuse « vague orange » aux dernières élections fédérales au Canada ? À la suite de quelques sondages consécutifs où on donnait une avance considérable au NPD du défunt Jack Layton, les médias et la population se sont emballés. Puis, le jour des élections, le parti « orange » s’est retrouvé pour la première fois de son histoire dans le rôle de l’opposition officielle. Une montée spectaculaire de son statut dans la fédération.

 

Cette vague, que dire ?, ce tsunami orange est en quelque sorte le résultat de ce phénomène que l’on appelle « effet de contagion ou d’entraînement » (en anglais, bandwagon effect).

 

Cet effet prend racine dans notre biologie profonde. L’Homme est un animal social. Il a besoin de sentir qu’il fait partie de la tribu. Or, bien que l’on vote secrètement dans l’isoloir durant les élections, les résultats de sondage ont pour effet de mettre en lumière les intentions d’un certain nombre d’électeurs. Toute tendance marquée pour un parti ou un autre a ainsi le pouvoir d’influencer les électeurs qui voudront faire partie du « buzz ».

 

3. Fausse confiance et faux découragement

 

Vous êtes-vous déjà dit : « Bof ! Pas nécessaire d’aller voter, mon vote ne servira à rien ; mon parti est vraiment en avance ou vraiment en retard sur les concurrents. »

 

Les résultats de sondages durant des élections peuvent changer le comportement des électeurs en les mobilisant à aller voter ou pire, en les incitant à rester à la maison.

 

Évidemment, la « fausse confiance » qu’afficheront certains électeurs ira surtout dans le sens d’un sondage aux écarts considérables pour ou contre le parti qui est privilégié. En d’autres mots, les résultats de sondages pourraient avoir un impact considérable sur le taux de participation à une élection. Ce faisant, un parti qui pouvait sembler en avance pourrait perdre des appuis importants, ce qui le ferait dégringoler dans les résultats de l’élection ; perdant du coup certains sièges.

 

Nuisance à la démocratie

 

Bien que, dans ma pratique, je sois un fervent défenseur de la mesure et de l’évaluation, je suis d’avis que les sondages en temps d’élection devraient être réglementés, voire interdits complètement.

 

Comme vous avez pu le constater, il a été démontré clairement que les résultats de sondage pouvaient influencer les choix des électeurs. Cette situation est inacceptable en démocratie. Les électeurs devraient pouvoir faire leur choix en respectant leur conviction profonde.

 

Bien sûr, ils pourront toujours se faire influencer par le charisme d’un chef, la force d’un message, les idées d’un parti, un projet innovateur et rassembleur. Cependant, même si ces éléments ont un certain pouvoir d’influence, ils ne sont rien comparativement à l’influence que peuvent exercer nos pairs sur nous.

 

La question que nous pourrions nous poser est la suivante : les sondages en cours de campagne électorale annoncent-ils réellement des tendances OU les modifient-ils ? Les électeurs se collent-ils aux résultats des sondages, consciemment ou inconsciemment ?

 

Puis, qu’attendent les médias pour réagir à ce sujet ? Ne sont-ils pas les « chiens de garde » de la démocratie ? En jouant le jeu des grandes firmes de sondage, les organes de presse se transforment malgré eux en outils sophistiqués de propagande.

 

La place démesurée qu’ils donnent à ces résultats de sondages qui tentent de « prédire » les gagnants d’une élection est irresponsable. Non seulement publient-ils les résultats, mais ils les font commenter par des prétendus « experts » qui ne font que poursuivre le travail de propagande et d’influence. En tant que démocrate, j’estime que la démocratie est un système de société noble qui mérite mieux.


Patrick Préville - Président d’Indice RP [firme spécialisée en relations publiques et en mesures d’impact, indicerp.com]

39 commentaires
  • Gaetane Derome - Abonnée 27 mars 2014 02 h 42

    D'accord avec vous.

    Bien sur il y a des electeurs qui sont fideles a eux-memes et se font leurs propres opinions sans se fier aux sondages.Mais ceux-ci peuvent en decourager certains ou donner une fausse confiance a d'autres,comme vous dites.
    Par ailleurs,il y a toujours des gens qui s'informent peu et qui se diront probablement qu'ils sont mieux de voter gagnant,pour faire partie de la bande ou de la tendance du jour.
    Mais evidemment les sondages font toujours un bon article dans les medias et sont populaires aupres des lecteurs,si au moins ils etaient precis mais faits par internet comme les derniers sondages,on ne peut pas s'y fier.C'est a peu de choses pres comme aller voir une de ces voyantes et se faire predire l'avenir..;)

    • Pierre Beaulieu - Abonné 27 mars 2014 10 h 51

      Je crois que les sondages sont des outils très utiles aux politiciens qui peuvent orienter leur programme politique et leurs discours sur ce que la population désire de ses dirigeants.
      Ce n'est pas les sondages qui sont néfastes, c'est de les publier qui l'est et surtout le moment choisi pour le faire. Les médias traditionnels s'en servent dans leurs actions concertées pour influencer le vote au profit de ceux à qui ils sont tributaires.
      Un jour il faudra se pencher sur ce genre de stratagème. Peut-être que ce sera le même jour qu'on regardera les effets de la concentration de la propriété des médias et des ententes qu'ils ont entre eux sur la DÉMOCRATIE.

  • Jean-Marc Pineau - Inscrit 27 mars 2014 03 h 48

    Les sondages, outils de manipulation des consciences

    M. Préville, je partage entièrement votre opinion. Je vous remercie de présenter si clairement l'influence perverse des sondages.
    J'espère que les journalistes liront votre conclusion et qu'ils se sentiront interpellés. Ils serait temps, en effet, qu'ils cessent de se faire les propagandistes des firmes de sondage, qui n'ont pas toutes des intentions honnêtes et des moyens sans reproche.

  • Catherine Paquet - Abonnée 27 mars 2014 06 h 26

    Faire le choix de l'information et de la transparence...

    La démocratie se porte mieux là où il y a transparence et là où l'information circule librement. Puisqu'il ne sera pas possible d'empêcher les formations politiques de mener leurs propres sondages et autres pointages, mieux vaut ne pas en cacher les résultats aux électeurs, ni les priver d'une information aussi objective que possible. De plus, il n'est pas répréhensible de voter de façon "stratégique". Il me semble que cela se fait, même très souvent. Ainsi, il peut très bien arriver qu'un électeur plutôt favorable à un parti,

    • Benoît Gagnon - Inscrit 27 mars 2014 12 h 21

      Lorsque vous ne votez plus "pour" quelqu'un afin de pouvoir voter "contre" quelqu'un, il y a un très grave problème démocratique.

    • Michel Richard - Inscrit 27 mars 2014 15 h 15

      Au contraire, la démocratie est la mieux servie quand chaque électeur est libre de choisir les motifs pour lesquels il veut faire ses choix.

  • Catherine Paquet - Abonnée 27 mars 2014 06 h 36

    Faire le choix... (2)

    ... Ainsi, un électeur, plutôt favorable à un parti, peut très bien ne pas voter pour ce parti parce qu'une seule des politiques annoncées ou pratiquées par ce parti ne lui plaît pas. Pour quel parti votera-t-il? Peut-être votera-t-il pour le parti qui a la meilleure chance de prendre le pouvoir afin que la politique qu'il craint ne soit pas appliquée. C'est logique et c'est démocratique. Tout dépemd du degré d'importance que chacun accorde à certaines questions. L'inverse est également vrai. Un électeur peut très bien voterpour un parti, même si une promesse faite par ce parti ne lui semble pas intéressante.
    Enfin, il ne me paraît pas souhaitable, ni acceptable, ni faisable de cacher aux citoyens l'information que des stratèges politiques s'échangeraient afin d'adapter leurs discours en fonction des données dont ils disposent.

  • Carole Minguy - Abonnée 27 mars 2014 07 h 42

    L'effet de gang

    Je suis d'accord avec votre point de vue et votre crainte. Ce que vous mettez surtout en exergue, c'est l'effet bandwagon. Je connais des gens qui veulent "gagner" leurs élections, peu importe les personnes ou les partis pour qui ils votent. Et qui s'en vantent à qui mieux meiux après les résultats. À cet égard les sondages favorisent la paresse intellectuelle. Pourquoi tenter de se faire une opinion? Suivons le troupeau.