Dépassée, l’écriture manuelle?

Dans la plupart des États américains, on n’enseigne plus l’écriture cursive.
Photo: Associated Press Al Behrman Dans la plupart des États américains, on n’enseigne plus l’écriture cursive.

Mon fils de quatre ans fréquente Passe-Partout, un programme d’éducation préscolaire mis en place par le gouvernement québécois. Lors d’un atelier, je fus surpris d’apprendre que des débats avaient lieu dans les écoles du Québec, et ailleurs dans le monde, sur la nécessité ou non de préserver l’enseignement de l’écriture cursive, aussi appelée « lettres attachées », voire de l’écriture manuelle. Certains souhaitent conserver l’écriture « script » (caractères d’imprimerie), plus près de celle des claviers d’ordinateurs ; de surcroît, selon plusieurs, il serait plus pertinent d’enseigner le maniement des claviers que l’écriture manuelle. […]

 

Aux États-Unis, quelque 45 États ont fait le choix de n’enseigner que l’écriture « script » ; et passé la première classe, elle ne sera plus obligatoire. « À la place, les élèves utiliseront des logiciels de traitement de texte tels que Word afin de maîtriser le clavier dès la fin du primaire. » Là-bas, une majorité de professeurs du primaire consacre une heure et moins par semaine à l’enseignement de l’écriture manuelle. Pourquoi ? Parce que les jeunes n’ont plus besoin de savoir écrire manuellement, tout se passe sur le clavier de l’ordinateur, ou sur le clavier « qwerty ». La preuve ? Quand avez-vous écrit votre dernière lettre à la main ? En outre, chez nos voisins du Sud, les fabricants de logiciels et d’autres produits informatiques déploient beaucoup d’efforts en ce sens. Alors, pourquoi continuer à enseigner l’écriture cursive, difficile à apprendre, très différente de l’écriture « script » ? Et pourquoi enseigner l’écriture manuelle, dans ce monde « full techno » où le téléphone « intelligent » est devenu un prolongement de la main dans les jeunes générations ?

 

Il reste que de plus en plus d’études sérieuses tendent à conclure que l’écriture manuelle semble « indispensable pour développer une compétence qui ne l’est pas moins : la lecture ». […]

 

Pour leur expérience, Marieke Longcamp et Jean-Luc Velay, de l’Institut de neurosciences cognitives de la Méditerranée, ont demandé à des adultes de lire des lettres et des pseudo-lettres (symboles ressemblant à des lettres mais qui n’en sont pas). Les sujets sont immobiles, couchés dans un scanneur qui enregistre l’activité du cerveau. À la vue des lettres, une zone du cortex prémoteur impliquée dans le mouvement s’active, et ce, sans que les sujets soient en train de bouger. Mais surprise, à la vue des symboles (les pseudo-lettres), rien.

 

Ensuite, les scientifiques demandent à ces mêmes adultes de recopier à la main ces lettres et pseudo-lettres. La zone du cortex prémoteur s’active cette fois dans les deux cas. Conclusion des chercheurs : « Le mouvement d’écriture laisse une trace, une mémoire sensori-motrice, qui est réutilisée au moment où on lit, pour identifier les lettres. »

 

Les deux chercheurs ont aussi voulu vérifier si le fait de taper au clavier des lettres avait le même effet positif sur la lecture. Des expériences effectuées auprès d’enfants de la maternelle et d’adultes en apprentissage d’une langue étrangère sont sans équivoque : « Les lettres apprises à la main étaient mieux reconnues que celles apprises au clavier » et ce, chez les deux groupes. Ils concluent : « Si l’enfant n’a pas appris à écrire à la main […] on peut alors imaginer que, face à des dizaines de mots, voire des pages entières de texte, il rencontrera des difficultés. »

 

Même son de cloche du côté de Karin James, de l’Université de l’Indiana, qui affirme que « se priver de l’écriture manuelle empêcherait la mise en place, dans le cerveau de l’enfant, d’un circuit de la lecture ».

 

De leur côté, Marie-France Morin (Université de Sherbrooke) et Natalie Lavoie (Université du Québec à Rimouski) ont divisé des élèves de 2e année en trois groupes : un premier apprenant l’écriture cursive, un second l’écriture script, un troisième les deux types d’écriture. Résultats : « Les élèves n’ayant appris que les lettres attachées sont avantagés. Ils ont notamment de meilleurs résultats en orthographe et en syntaxe. » De plus, « l’apprentissage de l’écriture en lettres attachées aurait aussi comme avantage d’inciter les jeunes à écrire tout de suite en respectant les contraintes linguistiques. Les enfants qui apprennent le script ont tendance à traiter la lettre comme s’il s’agissait d’un dessin ».

 

Laura Dinehart, de l’Université internationale de Floride, arrive à la conclusion qu’il « y a une forte corrélation entre la maîtrise précoce de l’écriture et la réussite scolaire ». Elle affirme aussi que « la maîtrise de la calligraphie semble avoir un effet vraiment sans équivalent sur le développement de l’enfant ». Et même que « l’écriture manuelle semble associée à la capacité de s’autoréguler, de contrôler ses émotions et de mémoriser le travail effectué, des qualités très demandées à l’école ».

 

Difficile pour l’instant de statuer sur les effets réels de ces changements. Mais faut-il attendre 20 ans, une fois le dommage potentiel connu, avant de réagir ? Le principe de précaution, ça existe, non ?

 

Comme enseignant, je continuerai donc à demander à mes étudiants d’écrire manuellement, malgré leurs soupirs. Et j’encouragerai mes enfants dans leur apprentissage d’une écriture manuelle, et cursive.

15 commentaires
  • Michel Vallée - Inscrit 8 février 2014 00 h 35

    <<les jeunes n’ont plus besoin de savoir écrire manuellement>>

    <<Les jeunes n’ont plus besoin de savoir écrire manuellement >>

    Vers le milieu des années soixante, alors que je fréquentais une classe de la troisième année de l’élémentaire au Québec, le directeur de l’école avait servi la même ânerie à ma mère, sous prétexte qu’une fois adulte ceux de ma génération se téléphoneraient plutôt que de s’écrire…

  • François Dugal - Inscrit 8 février 2014 08 h 06

    Pourquoi?

    Pourquoi écrire en cursives quand on peut taper sur un clavier?
    Pourquoi marcher quand on peut prendre l'auto?
    Pourquoi écouter Mozart quand Céline prend toute la place?
    Pourquoi fréquenter un musée quand le Centre Bell nous accueille?
    Pourquoi s'orienter par soi-même quand on peut utiliser un GPS?
    Pour ne pas mourir idiot, voilà pourquoi!

    • Jean Richard - Abonné 8 février 2014 14 h 11

      « Pourquoi écrire en cursives quand on peut taper sur un clavier? (...)
      Pourquoi écouter Mozart quand Céline prend toute la place? »

      De ce que l'on sait de Mozart, c'est qu'il excellait dans l'art de maîtriser un... clavier. Ça explique en bonne partie pourquoi il nous a laissé tant d'œuvres pour piano, en notes détachées, clavier oblige. Et sur papier, chaque note de sa musique est également un signe détaché, même s'il y a des legatos. Les notes cursives, c'est plutôt la spécialité de Céline (Dion) quand elle lyre entre deux notes de ses mielleuses mélodies.

      N'auriez-vous pas fait votre comparaison à l'envers ? Reconnaissons le génie de Mozart et de sa musique qui a traversé les siècles. À l'autre bout, sans vouloir nier tout talent à Céline, reconnaissons que son succès repose sur la grosse machine industrielle et commerciale dont elle est l'élément visible et audible. D'un côté, le talent soutenu par une certaine noblesse et de l'autre, un version populiste de l'art.

      En supposant une certaine hiérarchie qui placerait Mozart au-dessus de Céline, cette même hiérarchie placerait le script à côté de Mozart et l'écriture cursive à côté de Céline, car l'écriture cursive est une forme simplifiée du script (lettres détachées) dont la raison d'être est la vitesse de l'écriture. L'écriture cursive est la version populaire de l'écriture et non sa version noble ou même artistique. À l'époque où on écrivait avec des plumes (plongées dans un encrier), l'écriture cursive rendait les choses plus faciles. Aujourd'hui, le clavier nous retourne à la forme noble du script (le caractère entier, détaché et rigoureusement reproduit), tout en nous permettant une plus grande rapidité, tant pour celui qui écrit que pour celui qui lit. N'avons-nous pas le meilleur des deux mondes ?

      Je ne crois pas mourir idiot pour avoir perdu, dès mon adolescence, l'habitude d'écrire en lettres cursives.

    • François Dugal - Inscrit 8 février 2014 15 h 07

      Monsieur Richard,
      Mozart ne jouait pas seulement du clavier (clavecin et pianoforte), mais également du violon. Il a toujours écrit sa musique de manière cursive, si l'on peut dire, sa notation musicale ne contanait aucune rature, ce qui tend à démontrer qu'il entendait une œuvre dans sa totalité avant de la consigner dans un manuscrit.
      La comparaison de Mozart à Céline est tout-à-fait fortuite; cela ne servait qu'à mettre en opposition la musique considérée comme un Art à une musique de type industriel (on parle maintenant de l'industrie de la musique), prétexte pour générer un maximum de profits.
      Mais revenons à nos moutons: l'écriture en lettres détachées rend-elle idiot? Bien sûr que non, c'est évident. Mais avouez qu'une belle écriture cursive devient une extension de notre personnalté et de notre for intérieur.
      Amicalement,
      François Dugal

  • Max Windisch - Inscrit 8 février 2014 09 h 22

    appel au bon sens

    Pour accompagner cette réflexion, j'ajouterais une question: pourquoi est-il devenu nécessaire, à notre époque, de faire appel à des études du cerveau (sérieuses ou loufoques, qu'en saurait-on) pour appuyer l'évidence, que d'exiger d'un enfant plus d'effort plutôt que moins, à l'école en plus, c'est lui rendre service?

  • Jean Richard - Abonné 8 février 2014 10 h 18

    Chanter ou jouer du piano ?

    L'enfant à qui on n'enseigne qu'à chanter aura-t-il une meilleure compréhension de la musique que celui à qui on n'enseigne que le piano ?

    Et croyez-vous que l'enfant qui a une voix horrible, qui n'arrive pas à donner une note juste, devrait être forcé d'apprendre à chanter avant de toucher à un instrument de musique ?

    Deux ou trois souvenirs d'enfance...

    Le premier, pénible, c'est celui d'un garçon qui se faisait taper sur les doigts et tirer les oreilles par l'institutrice (la maîtesse comme on l'appelait alors) parce qu'il avait une énorme difficulté à former ses lettres. Pourtant, il était loin d'être un idiot et l'a démontré par la suite.

    Le deuxième souvenir se rattache aux mythes et croyances. Pour écrire à l'époque, il y avait deux instruments : le crayon de plomb pour les brouillons et la plume à l'encre pour la copie au propre. Or, le stylo à bille avait fait son apparition et tentait de s'imposer. Dans les écoles, il était interdit. On l'accusait de déformer l'écriture des enfants et aussi, pas question de remettre des devoirs rédigés au stylo à bille.

    Troisième souvenir : il y avait une écriture de fille et une écriture de gars. Règle générale, la calligraphie des filles était plus jolie et mieux maîtrisée que celle des garçons. Est-ce que ça leur donnait un avantage intellectuel ? Pas que je sache. Étaient-elles plus habiles de leurs doigts en autre chose que l'écriture ? Non. Lisaient-elles mieux ? Ce n'est pas sûr !

    Quelques questions alors...

    L'écriture manuelle cursive est-elle si incontournable dans l'apprentissage ?

    N'arrive-t-il pas qu'on ralentisse l'apprentissage chez les enfants au nom d'une croyance en la primauté de cette écriture manuelle – sachant que des enfants doivent y mettre un effort démesuré laissant peu d'énergie pour autre chose ?

    Bref, se pourrait-il que l'on prive des enfants de jouer du piano parce qu'ils ne savent pas chanter ?

    Et si, en 2014, l'enfant handicapé était celui qui ne sait pas écrire

    • Jean Richard - Abonné 8 février 2014 13 h 23

      Et si, en 2014, l'enfant handicapé était celui qui ne sait pas écrire avec un clavier ?

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 8 février 2014 11 h 21

    L’efficacité avant tout

    Franchement, toutes ces études abstraites citées par l’auteur me laisse froid.

    « Au commencement était le Verbe… »; l’écriture est née beaucoup plus tard.

    À ses débuts, les caractères romains n’étaient que des majuscules. Au Moyen-Âge, les copistes ont inventé les minuscules parce que leur écriture était plus rapide et le résultat plus lisible, une fois qu’on s’y était habitué.

    Les caractères liés sont apparus parce que le crayon, libéré de l’obligation de quitter et de revenir au support de l’écriture à chaque lettre, permettaient d’écrire plus rapidement.

    Depuis des millénaires, l’écriture évolue en fonction d’une efficacité de plus en plus grande. Pourquoi ? Parce que depuis toujours, l’écriture souffre d’un handicap majeur : il est beaucoup plus lent que la pensée.

    Une fois cela pris en considération, toutes ces études sur les ondes du cerveau selon qu’un dessine ceci ou cela, paraissent bien dérisoires…

    Jean-Pierre Martel, blogueur